Baudrillarl, Philippe V et le duc d'Orléans, p. Slfj
2. Le Régent au roi d'Angleterre, 26 août 1718. Lettre rédigée par Dubois, citée par Aubertin [L'espril public au XVIII' siècle, p. 114).
LA CUISE EUROPÉENNE (AOUT d7l8) 3:53
qu'aucun d'eux ne s'assuiail de hi ijoiiiie Toi de ceux mômes que rintérôt commun et le désir de la paix engageaient à se secourii'. . . Ce grand ohjeL du lueii el de la lran([uillilé publique n'était pas le seul de tant de mesures j)rises en ap|)arence pour en assurer le repos : un intérêt particulier et ti'0[) à découvert était le ressort de cette alliance. Le Régent persuadé que, si malheureusement le Roi encore enfant était enlevé aux désirs comme aux vœux que ses sujets formaient pour sa conservation, son Altesse Royale aurait peine à faire valoir les Renonciations exigées du roi d'Espagne, elle avait jugé que le meilleur moyen d'en assurer la validifé était de se préparer des défenseurs tels que le roi d'Angleterre, les Etats généraux, et l'Empereur pour soutenir la disposition faite à Utreclit pour le bien de la paix, mais contre tontes les lois et la constitnlion inviolable dn roijanme^ . »
Ainsi, pour assurer à la maison d'Orléans la succession de Louis XV, le Secret du Régent et la politique de Dubois allaient, cinq ans après la paix d'Utrecht, déterminer une nouvelle guerre qui menaçait d'être plus générale et plus lourde encore, que la guerre de succession d'Espagne-.
C'était en 1700 que toute l'Europe avait commencé d'être bouleversée. Mais alors les difficultés qui se réglaient dans le Sud n'étaient pas liées à celles qui se réglaient dans le Nord. Les guerres contre la Suède n'étaient pas encore achevées, que la France, l'Autriche, l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie à Utrecht avaient pu s'accorder.
L'alliance de Georges 1^'" et du Régent, pour la satisfaction de leurs ambitions en Hanovre et en France, ne tendait à rien moins qu'à provoque!- un conllit général à la fois des puissances du
1. Torcy, Mémoires inédils III, f" 904-905-906-913). Passage reproduit loxtuellement par Saint-Simon (édit. Chéruel, XV, p. 284-287j.
2. C'est aussi l'opinion de Cellaniare {Mémoires, 2" partie, 1» 131). « Avisando per ciô S. A. R. a che debol filo si attenerso le sue speranze di succedere alla corona di Francia, et quanto mal sostenuti i suoi disegni, di quaii scrollata la basa, penssiero egli fu suggerilo del Abbate Dubois didoverli più l'ermamente slabilire. Ma poi i suoi privati disegni voile recoprire sotto gli speciosi covercbi délia commun (piiete del publico bene. Quindi soggiunge tbe niuna mano avebe potulo venii-e a capo di si alla impresa, salvo che quella laquai diède principio a negoziati di Utiecbt, che perô conveniva con ogni sforza adoperarsi a fine di stabilire una legha con l'Inghilterra. »
TijME 1. 23
Nord, toujours en guerre, et de toutes celles qui, dans le reste de l'Europe avaient retrouvé en 1714 la paix par la diplomatie de Torcy et de Louis XIV. Sous prétexte de confirmer les traités d'Utreclit et de Rastadt, cette politique en détruisait les efTets bienfaisants. Les négociateurs français et anglais avaient hâté et justifié les entreprises d'Alberoni sur la Sardaigne et l'Italie, encouragé les manèges de Gœrtz avec le Tsar : leur union avec l'Empereur, le 2 août 1718, préparait le rapprochement de rEsi>agne, de la Suède et de la Russie. Par leur faute, l'Europe était divisée en deux camps irréconciliables ; la France, conduite à la guerre par des politiques sans scrupules qui lui cachaient leurs desseins intéressés, entrait dans le camp où ne l'appelaient ni ses amitiés anciennes, ni ses intérêts. Le Secret du Régent s'était substitué sans fruit à la politique française, comme le Régent voulait, sans éclat, substituer sa maison aux héritiers de Louis W\ .
CHAPITHi: II
Après avoir jugé l'œuvre de Londres, l'objet véritable et la portée de la Quadruple Alliance, Torcy conclut ainsi : « On peut ajouter à ces grands intérêts Vambilion du négocuileur employé par M. le duc d'Orléans ^ »
La Quadruple Alliance avait été signée le 2 août : le H août, la flotte espagnole était détruite au cap Passaro. Dubois revint à Paris le 16 août : le 25 septembre, les Conseils étaient supprimés; l'abbé prenait, comme secrétaire d'Etat, la place de d'Huxelles et de Torcy : « // était chargé des pays étrangers-. » (28 septembre 1718.) La diplomatie secrète, que l'ancien maître du duc d'Orléans avait créée et suivie, depuis deux ans, au service de son élève, faisait de lui le ministre officiel de ses relations avec l'Europe.
Ce n'était pas une simple coïncidence, ou un effet inattendu, mais la suite d'un plan depuis longtemps formé. Dubois, pendant la première moitié l'e l'année 1718, en ménageant à Londres avec les Anglais les intérêts du Régent, avait trouvé le moyen de ménager à Paris les siens aussi et sa propre fortune. Au mois de mars, il envoya au Palais-Royal Chavigny, j)our remplacer Nancré qui allait partir pour l'Espagne ; depuis, il avait conduit parallèlement les affaires de la Triple Alliance et les siennes : — « Je compte sur vous, écrivait-il dès le 14 mars à l'ami le plus sûr
1. Torcy, Mémoires inédits, III., f° 907; Saint-Simon (édil. Chérnel, XV, p. 284).
2. Baschet, Histoire du dépôt des Affaires Étrangères, p. 168.
et le plus écouté du Régent, Noce, pour ce qui regarde S. A. B. et moi-même en particulier ^. »
Quelques jours après, il indiquait ses vues au Régent lui-même : « Etablir dans son gouvernement un ordre qui puisse se soutenir après la majorité du Roi, un arrangement fixe et durable qui ne peut se mieux faire qu'après la conclusion du traité qui est sur le tapis. Etant alors assuré de la succession où S. A. H. est appelée, Elle naura plus personne à ménager par rapport à cet objet capital ; Elle n'aura plus aucun motif de laisser en place quelqu'un sur qui Elle ne puisse pas compter après la majorité. Ce plan devrait être assez semblable à celui du gouvernement du feu Roi, suppression des Conseils, rétablissement des secrétaires d'Etat. Il ne sera bon et sûr, que si S. A. R. réserve les principales places à des personnes d'un caractère sûr, dévouées à sa personne, et intéressées à ne jamais s'éloigner dElle'^. » La seule chose que Dubois ne disait pas à son élève, c'était que ce système général aurait l'avantage particulier de lui procurer la place de secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères.
Il confiait ses projets à Chavigny secrètement ; aussitôt, celui-ci, plein de zèle, animé par l'espoir d'entrer aussi dans la diplomatie officielle, à Gênes ^, se mit en campagne auprès des personnages qu'il jugeait les plus favorables.
Il fit à Noce ses ouvertures avec précaution : il eut soin qu'on pût rejeter un jour ses propos sur son zèle indiscret, et que Dubois parût n'y avoir aucune part. Noce trouva le plan praticable, si Ton pouvait parvenir à détacher le Régent du maréchal d'Huxelles. Chavigny sonda de la même manière Law, qui sembla bien disposé *. Il fut plus discret avec le garde des Sceaux, d'Argenson, que Dubois l'avait chargé de voir, « très présumé, sans doute, pour le gouvernement du feu Roi, mais trop timide
1. Dubois à Noce, 14 mars 17)7 (A. ÉTR., Ang., l. 316, f" 43).
2. Dubois au Régent, 23 mars 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 316, f» 133).
3. Chavigny à Dubois, 5 avril. Le 3 mai, il avait obtenu cet enijiloi avec appoinlemenls, à dater du 1" janvier 1717. Noce le lui avait procuré: Cii.uigny à Duiiois, 3 mai (A. ÉTR., Ang., t. 317, f» 285),
4. Chavigny à Dubois, 1" avril 1718 {Ihid., t. 316, f 189). Voir aussi la dépêche précédente. Dubois à d'Argenson, 23 mars 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 316, P 156 .
pour conseiller au Régent un coup d'auLorilc tel <{ue la suppression des Conseils ^ >»
Ces premièresbattericsétaientdressées, lorsqu'on apprità Paris, le 9 avril 1718, l'adhésion de l'Empereur au traité que lui proposaient l'Angleterre et la France.
On crut alors prochaine la conclusion de ce traité. Les confidents de Dubois pensèrent qu'il ne fallait pas Tallendre pour préparer la révolution qu'il devait produire dans la Régence.
Ils se réunirent tous les jours pour se concerter définitivement; ils résolurent d'ouvrir le feu et de faire brèche dans la place où ils voulaient faire enti-er Dubois. Law se chargea de provoquer les premières explications: le 13 avril 1718, il eut une longue conversation avec le duc d'Orléans et fit « habilement tomber le discours sur l'intérêt et la vue de disposer le gouvernement de façon que S. A. pût, à la majorité du Roi, être son premier ministre ».
Law conseillait de ne pas confier les principales places à des gens de hante volée qui inspireraient au Roi l'idée de secouer la dépendance de son oncle. Ce préambule général ne manqua pas son effet. Le Régent parut convaincu. Le moment était venu de lui présenter la candidature de Dubois: Law le fit avec zèle et adresse; il parla de « son habileté et crédit chez les étrangers, et trouva S. A. R. dans toutes les dispositions que l'on pouvait désirer pour l'abbé ». Noce dut reprendre à son tour la conversation. Le triumvirat se demandait, à ce moment décisif, s'il fallait associer d'Argenson au plan^. Chavigny l'avait pris en défiance, le croyant lié à Torcy. Noce d'autre part et Law estimaient qu'on ne pouvait s'en passer.
Ils décidèrent de prendre l'avis de Dubois et d'attendre une lettre de lui qui leur servirait d'introduction et d'entrée en matière auprès du garde des sceaux. Commec'étaitaprès tout pour l'abbé qu'ils engagaient cette partie décisive, ils lui réservèrent les coups douteux.
Après cette première passe, l'affaire était, au milieu d'avril 1718, en très bonne voie. Law y avait contribué pour une très grande
1. Chavigny à Dubois, 8 avril 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 317, f 17).
2. Chavigny à Dubois, 14 avril 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 317, f 74).
part. Il souhaitait ardemment le retour prochain de Dubois, pour obtenir avec lui des partis décisifs et un arrangement fixe et courageux dans les finances. C'était leur intérêt à tous deux. Ils se partageraient le gouvernement de la Régence. Le moment semblait approcher où leurs vœux se réaliseraient'.
Se croyant à la veille de terminer heureusement sa négociation de Londres, et d'en être récompensé, l'abbé prenait déjà ses dispositions pour former le personnel de son ministère : « Informez-vous, écrivait-il à Chavigny, des personnes soit d'épée, soit de robe, propres à des ambassades considérables. M. le maréchal de Bezons et M. le Blanc pourront vous indiquer les gens d'épée. En parcourant les gens de robe sur les listes de l'almanach, M. le garde des sceaux vous désignera aussi les personnes les plus propres aux Affaires Etrangères^. » Il pressait le départ de Morville,sa créature, pour la Hollande^. Il adressait enfin à Law une lettre oii, à mots couverts, il le chargeait de poser au Régent, dune manière ferme, sa candidature à la succession du maréchal dHuxelles.
« On commence à espérer que ce que Mgr. le duc d'Orléans a entrepris pour la tranquillité publique ne sera pas sans succès et que S. A. R. va avoir une grande influence dans l'Europe et être hors de toute dépendance dans le royaume. Vous avez assez de correspondants dans tous les pays étrangers pour pouvoir être instruit. Monsieur, mieux que personne de ce qu'après la conclusion de cette affaire, S. A. B. devra à la gloire et à la confiance de ses alliés *. »
L'expression était vague, mais le sens très clair, surtout pour Law. Les Anghiis attendaient que le Régent mît aux Affaires Etrangères un ministre de leur goût : qui pouvait leur être plus agréable que le négociateur de Londres? Au besoin, Dubois et Chavigny ne se gênaient point pour i)rier les Anglais de donner leur avis au Palais-Royal.
1. Chavigny à Dubois, 2S avili 1718 (A. ÉTR.. Ang., t. 317, F 224;.
2. Dubois à Chavigny, 28 avril 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 317, P 2511, cit.-o par Baschel, Hialoire dit Dépôt des Affaires Etrangères, p. 168 .