I. M. Manùs, Mcmoires, 1. \\. VM
'2. \'oir le Portrait de Louis W, [..ir llynciiillic lUi^Jnid Mnsc'-c do \'orsaiiios, II» ;{(■)'.», .") sej)lembrc 171o).
:<. Ue Goricourt, Portvails du XVllt siècle, il. p. 11,"».
'I. M. yh\va\^, Mémoires', 1, p. l'J-J et lettre de M"" de \Ciil,idour ;i M" de Maiiitcnon, 171G [citée par Lcinontey, IJ, p. 55).
plutôt qu'une tâche. L'habitude s'en était i)risc depuis longtemps : l'enfance de Louis XV la confirma.
Son parent le plus proche, son conseil et son tuteur naturels, c'était son oncle Philippe V qui, en 1701, était allé régner en Espagne. Mais ce prince avait-il ce qu'il fallait pour se charger de deux grands royaumes à la fois? Son éducation ne l'avait guère préparé à cette lourde tâche. On l'avait élevé, à Versailles, à ne jamais gouverner. De bonne heure, il avait désappris jusqu'au gouvernement de soi-même. Comme il semblait « né pour être réduit au rôle de sujet », on avait pris toutes les précautions pour courber sa volonté sous une dévotion étroite, avec défense ni de penser ni de produire. Et justement il se trouvait que la volonté était ce qu'il y avait de meilleur en lui. Elle se marquait, dès l'enfance, vive et tenace, aux angles d'une bouche et d'un menton très accentués, les seules saillies de son visage allongé et froid. L'intelligence, au contraire, en lui était médiocre, plus juste que vive : elle n'animait point le regard de ses yeux fins, pâles et irréguliers. Sa parole n'avait pas plus d'expression que son regard : elle était lente, et môme difticile^
Le séjour de Philippe V en Espagne avait achevé l'œuvre de cette éducation. Comme il avait tout appris, sauf le grand art de se déterminer, son métier de roi l'avait déconcerté et lassé dès la première heure. Il le négligea pour des pratiques religieuses chères à ses nouveaux sujets, conformes à ses goûts. Il chassa, comme les rois d'Espagne, tous les jours 2. Ce n'était point assez cependant pour occuper un jeune roi dans toute la force de l'âge : on le maria à la sœur de la duchesse de Bourgogne. Le mariage qui aurait pu l'émanciper le mit dans une dépendance nouvelle, où il se tint satisfait jusqu'à la mort de cette princesse'^. La fidélité conjugale parut à ce Roi dévot, oisif
1. Voir le portrait de Philippe V, par llioult (Musée de Versailles, n» 3630) et le comparer au portrait moral de Saint-Simon (Ed. Boislisle, XI, p. 229), à celui de l'ambassadeur vénitien, Mocenigo [Relazioni; Espana, II, p. 704).
2. Louville, Mémoires (édition 1818, I, p. 130 135) : Le père Baudrillart a vu et cité en original les dépèches du marquis de Louville à Torcy qui ont servi de trame à cette partie des Mémoires. (P/dlqjpe V et la cour de France, I, p. 49 à 51.)
3. Un joli mot de Louville sur ce mariage (Louville à Torcy, avril-mai 1701, édit. 1818, I, p. 135) : « Nous viendrions à bout de l'occuper par cette nouveauté. »
et insatiable de plaisirs permis, le seul devoir. Il y épuisa ses forces qu'il eût pu consacrer à son royaume, laissant le soin de gouverner et de défendre l'Espagne à la reine'.
La pauvre femme, mariée trop jeune, succomba vite à la double tâche que lui imposaient les exigences et la paresse de son mari, (k'iui-ci n'eut de cesse qu'il ne l'eût remplacée par une princesse de Parme. Elisabeth Farncse, ignorante et ambitieuse, était bien la femme qu'il lui fallait. Elle avait la volonté qui manquait au roi, et une santé à toute épreuve. Mariée, peu à peu instruite et guidée par son compatriote, l'abbé Alberoni, elle eut vite fait de prendre possession de Philippe V, jusqu'à l'enfermer presque, pour gouverner sous son nom l'Espagne. Auprès d'elle, il avait achevé de perdre son équilibre physique et moral. Il était vieux déjà à trente-deux ans 2. Son corps s'était empâté, ses jambes courbées et déformées au point que ses genoux se touchaient, son estomac délabré. Son cerveau vide, affaibli, toujours hanté par la pensée d'une mort prochaine, était en proie à des accès de mélancolie. Il avait l'air et les idées dun homme qui eût abusé de la vie. Les peintres ofliciels désespéraient de leur modèle : ils étaient obligés de reproduire les traits de ce visage amaigri, le nez, la bouche, les tempes et le cou creusés, les yeux cerclés de noir qui s'éteignaient sous des paupières bouflies et pàlcs^.
C'était un pauvre guide pour un enfant de cinq ans. un faible souverain pour deux royaumes que ce vieillard précoce, incapable d'en gouverner un seul. Son insuffisance d'ailleurs ne constiluail })as le seul obstacle au rôle que sa jiarenlé avec Louis XV seiiil)lait lui réserver. La poliliquclui avait relire les droits que
1. Kt celte autre funuiile de Loiivillo [Ih'ul., I, p. 130) : « La reine gom cnicia le Roi » (|ui est prophétique.
2. Surtout ceci, le jugement piquanl cncoi'c do Louviiio : « Il osl désagroahie (piune i)areille vertu fasse de si mauvais elïels. » (Lettre de Louvili(> à Torcy, 27 mai 1712, citée ainsi qu'une lettre analogue de Marcin au roi, 11 juillet 1702, par Raudrillart, 1, j). 119.)
Je renvoie surtout le lecteur, ainsi (jui- pour la suite, à mon tome II: Le Secrel des Fanièse el Alberoni, chap. iv et v.
3. Il est intéressant de comparer l'impression el le portrait de Saint-Simon en 1721 (édit Chéruel, XVII, p. 350; XVIll, p. 1%). avec la copie du tableau espagaol de l'rancesco Méiiende/ (pii e~t au Musée de \'ersaille>. n" 3711.
la nalure lui donnai!. Depuis (|n"il s'élail ôlabli à Madrid, les puissances européennes effrayées de l'union possible de la France et de TEspai^ne, avaient, par treize ans de guerre, forcé Louis XIV à retrancher pour ainsi dire de sa famille les Bourbons de Madrid. Par des acies publics, insérés dans les traités d'Utrecht, Philippe V avait « séparé sa branche de la tige royale de France ». Pour les Français et pour Louis XV, il était comme mort ou plutôt « comme s'il ne fût jamais venu au monde ^ ».
A son défaut, Louis XV n'avait pas de parent plus proche que le duc d'Orléans, son cousin dans l'ordre de succession légitime, son oncle par une alliance avec la fille de Louis XIV et de la Montespan, M"" de Blois.
Philippe d'Orléans avait été aussi mal élevé que Philippe V l'avait été trop bien. Le jeune duc de Chartres, abandonné par Monsieur aux mauvais conseils des familiers qui servaient ses vilaines passions, se fût aussi mieux formé, s'il s'élait formé seul. 11 avait des qualités, le courage et le talent militaires, les seules vertus que l'on connut à son père, l'esprit vif et le goût des cboses de l'esprit, un camr blasé bien vite, mais capable encore, ce qui témoignait de sa bonté naturelle, de vives affections'^. Ses mérites lui venaient presque tous de sa mère, dont il était le portrait vivant. Comme elle, il avait le front haut, le menton arrondi, la lèvre proéminente et fine, un visage d'une bonhomie narquoise, éclairé par des yeux très vifs et largement intelligents^. Toute sa jeunesse fut disputée entre ces deux influences qui pouvaient le perdre ou le sauver. Jamais il ne négligea complètement pour la débauche où l'entraînaient les amis de Monsieur, les gens qui pouvaient former et cultiver son esprit: il acquit ainsi une expérience précoce du plaisir, même du plus bas, et des lumières sur toutes choses. Sa curiosité d'esprit égalait sa dépravation . L'éducation aurait pu décider de cette
1. Voir plus loin la question des Renonciations. Le texte de celle de Philippe V est dans Dumont, Corps iJiplomaligue, t. VIII, p. 3H.
2. Saint-Simon, Mémoires (édit . (ihéruel, 1887, XI, p. 165, 182) et Mémoires inédils de Cellamare [Britisli Muséum, V" partie, f" 11).
3. Voir les deux très beaux portraits de la mère et du fils au Musée de Versailles, n» 2084 et 3701, le dernier notamment de Santerre.
6 IMlîODrCTION
nature complexe: celle qu'il reçut, partagée entre des leçons contraires, finit par la décider en mal K
Avec le temps, ses vices s'accrurent, et ses qualités même se doublèrent de vices. Il avait de l'ambition, le désir légitime d'occuper une place proportionnée à ses mérites et à sa naissance. Mais comme il lui eût fallu, pour soutenir ces désirs, des efforts et de la volonté, que le travail lui répugnait, et qu'il redoutait la responsabilité de ses décisions, l'ambition devint en lui une sorte de maladie morale, à accès périodiques, plutôt que la source salutaire de grandes et utiles actions-. Sur les cbamps de bataille, il se distingua, dès qu'il y parut, par sa bardiesse. Mais la guerre, oij il cherchait les occasions de se signaler, lui en fournissait plus encore de se dépraver. Il n'en négligea aucune, aussi faible devant le vice que brave devant l'ennemi. Dans la paix, le commerce des gens d'esprit lui plaisait : on n'aurait pu que l'en louer s'il eût fait un choix entre les genres d'esprit et de science ; mais tout était bon à le divertir, la plaisanterie la plus grossière, et la plus fine, les entretiens des savants, et les imaginations des alchimistes. Il touchait à tout, l'ordure, la chimère, la vérité, les arts, la philosophie et la littérature : vaines occupations d'un esprit heureusement doué qui en tout craignait l'effort. Il n'apprenait rien qui fût solide. Son attachement à ses amis et à ses maîtres, très vif parfois, était aussi sans dignité et sans constance. C'était un homme sans volonté pour le mal ni pour le bien, également incapable des grands crimes que le public lui imputa à la mort de tous ses cousins, et du rôle que leur brusque disparition l'appelait à jouer auprès de leur héritier'*.
1. Voir la Correspondance de Madame dans léditioii Jfcglé; los Lettres de Madame à l'abbé Dubois, publiées par M. de Seilhac [L'abbé Dubois, I, p. 20.^> et suivante); enfin les articles dArvède Barine, Revue des Deux Mondes, 1908,
2. Saint-Simon, Mémoires (édit. Chéruel, 1887, XI, p. 170; XIII, p. 177-78) prétend (lue non : « D'ambition de régner, ni de gouverner, il n'en eut aucune. » Cellamare parait plus près de la vérité, parce que toute la vie du personnage a confirmé son Jugement, quand il dit [Mémoires inédits, British Muséum, f" 11) : Strabochevole cupidigia di rcgnare. — Lemonley, de très bonne heure avait remariiué <pie le duc dOrléatis ne disait pas tout à Saint-Simon, ne se livrait pas à lui (Hist. de la Régence, I, Introduction). Les contemporains, et le duc de Bourgogne avaient de bonne heure noté l'ambition que le duc d'Orléans avait de régner en l'rancc ou en Espagne (Toi-iy, Journal, éd. Masson, p. l'.M).
3. Saint-Simon, .Ve»iO(;'es(édil. Ciiérucl. ]ss7. XI. p. 16r)-lS(l ot surtout ]i. ISl). —
Dans ses accès d'ambition, Philippe d'Orléans n'avait pu se promettre une pareille fortune. Tout ce qu'il avait espéré d'abord, c'était la faveur de Louis XI\' qu'il se ménagea en épousant, malgré la Palatine, une de ses bâtardes; c'était, peut-être, par cette faveur, un élablissementdans l'Allemagne du Sud '. IMus tard appelé par le vieux roi à un poste d'honneur et de combat, le commandement de l'armée d'Espagne, il avait caressé le projet de remplacer Philippe V dont les Anglais ne voulaient pas, avec l'aide des grands d'Espagne, fatigués de M'"^ dt-s Ursins. Il avait escompté les circonstances, et espéré : rien de plus. Mais les circonstances changèrent : Philippe V demeura victorieux à Madrid et, furieux des espérances de son cousin qui parurent criminelles, le fit rappeler-. L'avenir lui fut fermé de ce côté, lorsque, touché du dévouement des Espagnols, le duc d'Anjou leur prouva le sien en s'attachant à eux. Philippe d'Orléans s'en consola par une intrigue avec une fille d'honneur de sa mère, M"'" d'Argenton. Rien ne pouvait faire prévoir qu'il s'élèverait si haut, étant tombé si bas. Il avait paru trop heureux d'apaiser le ressentiment de Louis XIV par le renvoi de sa maîtresse, de reprendre faveur à Marly, par le mariage de sa fille avec le duc de Berry^. C'était alors que la mort subite de son gendre, et surtout la renonciation définitive de Philippe V à ses droits de prince français, firent en un an de lui le premier personnage du royaume après le Roi (1712-1713). Et il se trouvait en somme aussi mal préparé à ce rôle que son cousin d'Espagne. Ses
« Un des malheurs de ce prince était de n'être capable de suite dans rien, jusqu'à ne pouvoir comprendre qu'on en pût avoir. » — Seilhac, L'abbé Dubois, I, p. 205-217.
1. Pour l'histoire de ce mariage, consulter Saint-Simon qui la raconte amplement, dans deux passages surtout [Mémoires, édit. Boislisle, I, p. 59). Prendre surtout les notes de l'éditeur et les Mémoires pour servir à l'histoire de Madame de Mainlenon, par La Beaumelle (édit. 1756, III, p. 277-2S3i.
2. Saint-Simon a déjà essayé de justifier le duc d'Orléans de ces intrigues IXVIII, I). 45 et suiv., édit. Boislisle qui a donné un commentaire très complet). Le père Baudrillart, contrairement à Combes, [La Princesse des Ursins, p. 340- 382), a consacré une étude solide et pénétrante {Philippe V et la cour de France, II, p. .55-94), aux projets du duc d'Orléans. Sa conclusion est celle que Voltaire, avec sa sagacité, avait déjà esquissée {Siècle de Laids XIV, édit. Bourgeois, in-12. Hachette, p. 407), et que nous adoptons.
3. Saint-Simon a également conté très longuement toute cette histoire édit. Boislisle, XVIII, p. 31.5-375; 394-415; XIX, etc.).
défauts le rendaient presque indigne de la garde d'un mineur et de la régence dans une minorité, au même titre que Philippe V en paraissait incapable. C'était un triste avenir pour Louis XV et la France que de n'avoir pas d'autre choix.
Il y avait d'autres princes de sang royal assurément, mais bâtards : le duc du Maine, le comte de Toulouse. Sans doute les fils de la Montespan avaient reçu une éducation d'héritiers légitimes. Ils faisaient figure à la cour de princes du sang*. A mesure qu'il se sentait plus seul et par l'influence de M"^'= de Maintenon, Louis XIV leur témoignait plus d'affection. Comme s'il eût voulu soutenir avec eux sa race chancelante, après les avoir légitimés et mariés dans sa famille, le vieux Roi leur conférait, en juillet 1714, la qualité et les droits de princes de France. L'aîné, s'il eût eu les ressources nécessaires, était surtout en chemin d'aller loin. Mais c'était un homme sans courage et sans cœur, dominé par sa femme qui avait hérité du grand Condé l'audace, le besoin d'agir, le goût des conspirations^.
Si l'éducation avait pu remplacer la nature, le duc du Maine eût été le modèle des princes. Mais la nature l'avait maltraité à l'excès. Il était petit de taille, et boiteux, avec des traits au visage d'une dureté très accusée. Il avait gardé l'esprit méchant des Mortemarl, sans acquérir les qualités des Bourbons. Et si son front très haut marquait une belle intelligence, son regard froid et faux trahissait le défaut de générosité^. Les leçons de M'"'' de Maintenon avaient en lui formé l'esprit : elles n'avaient pu lui donner du cœur. 11 plaisait pourtant à la cour et au vieux roi par des airs affectés de piété, de goût pour la retraite et de désintéressement. Il affectait de leur rappeler le duc de Bourgogne, et parfois semblait y réussir : mais avec le charme en moins, et la bàlai'dise en })lus, il restait loin de son modèle. Rien ne le désignait que sa vertu, et surtout par contraste avec les vices du duc d'Orléans, à la régence que secrètement il souhaitait.
Ce n'était donc même pas la monnaie de Louis XIV que
1. Saint-Simon, Mémoires (édil. Cliéruel, 1SS7, XI, p. 282 et siiivanlos; XII p. 157).
2. Saint-Simon, Mémoires (ôdit. Cliériiel, XII, p. 05 ; (lellamarc, Mém. inédils, 1" partie, f» 25.