‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débutsChapitre 40 sur 246 · N'oir If portrait du Miisôc de Versailles, n · texte numérisé non relu

N'oir If portrait du Miisôc de Versailles, n

chacun de ces princes, les seuls pourtant qu'il y eût pour veiller sur son héritier débile, sur l'œuvre de son règne, chancelante après treize ans de guerre malheureuse. Il n'y avait de grand en eux que l'ambition, qu'elle leur fut naturelle ou inspirée par leur entourage : mauvais signe encore })(>ur l'avenir de Louis XV et du royaume. Moins ils étaient capables et dignes de la tâche qui s'imposerait au régent de France, plus ils s'empressaient de la réclamer et se posaient en rivaux.

Avant la mort de Louis XIV, des intrigues s'étaient formées, qui pouvaient après lui se changer en querelles ouvertes. Philippe V et le duc d'Orléans avaient pris leurs mesures pour se disputer la régence. C'était entre eux une opposition déclarée faite de vieilles rancunes et d'une absolue diversité de caractère et de tempérament. Le roi d'Espagne ne pardonnait pas à son oncle d'avoir voulu prendre sa place à Madrid, le duc d'Orléans reprochait à son neveu la disgrâce qui l'avait frappé en 1710. La France était maintenant l'enjeu qui les divisait : tous deux travaillaient secrètement à l'occuper au nom de Louis XV.

Philippe V, par sa situation particulière, était obligé au secret. C'était avec les puissances européennes qu'il avait pris en I7I3 l'engagement de renoncer à ses droits de prince français. Ces puissances et l'Angleterre surtout veillaient de très près à ce qu'il tînt sa promesse. Lorsqu'en 1714, après la mort du duc de Berry, il avait envoyé à Marly un ambassadeur, del Giudice réclamer une première fois la Régence ^ les Anglais s'étaient émus, et pour les calmer, Louis XIV avait renvoyé à son petit-fils son ambassadeur, sans l'enlendre-. Le roi d'Espagne était averti

1. Lettre de Griinaldo à del Giudice (Archives de Simancas, 23 mai 1714), citée par de Courcy, L'Espagne après la paix d'Ulrechf, p. 171. — Nous ne discuterons pas avec M. de Courcy, p. 141, et le P. Baudrillart fl, p. 379), la question de savoir si déjà antérieurement, et vers le mois de mars, del Giudice avait reçu des instructions du même genre. Il n'en existe pas dans les Archives. Nous prenons les premières dont l'authenticité soit reconnue, quoique la lettre de del Giudice du 4 mai 1714, racontant un entretien avec Torcy sur les renonciations, indique peut-être une mission de ce genre conliée au cardinal.

2. La plainte des Anglais fut une lettre de Bolingbroke à M. de Torcy (9 août 1714 (Correspondance, édition et traduction française, 1808, in-8, II, p. 414). — La lettre de Louis XIV à Philippe V pour le rappel de del Giudice est du 14 août 1714 (de Courcy, Ibid., p. 190). — Voir les Mémoires de Cellamare [Britisk Muséum, po partie, f" 10).

qu'une démarche officielle alarmerait son grand-père et l'Angle terre. 11 en fit de cachées.

Au lieu de del Giudice, il choisit son neveu, le prince de Cellamare. C'était un Napolitain de grande famille qui, après la disgrâce de del Giudice et la perte de ses biens confisqués par l'empereur en Italie, avait sa fortune à refaire. S'il réussissait à servir Philippe V, elle était faite. Mais il fallait qu'il y réussît sans déplaiie à Louis XIV, comme son oncle. Les instructions de sa cour lui prescrivaient d'affirmer les droits et les prétentions du roi d'Espagne, de lui recruter des partisans, avec discrétion. Son intérêt exigeait qu'il les remplît sans faire d'éclat. De manières nobles, et très magnifique, il ne parut que vouloir plaire en France par sa bonne tenue, sa douceur engageante, l'éclat de son hospitalité, A son arrivée il s'était logé à l'hôtel Colbert, et fit sa cour à Marly, simplement, sans parler des projets de son maître. Le vieux Roi lui avait su gré de sa réserve, et prodigué toute sorte de menues faveurs.

Alors peu à peu l'ambassadeur se changea en agent secret. Il cultiva l'ainilié des princes du sang, des ministres, et des courtisans, sans se découvrir. Le duc d'Orléans lui tourna le dos. Mais le duc du Maine le reçut familièrement. ParM"^"' de Caylus il se fit admcltre chez M"^° de Maintcnon. Assidu à tous les devoirs de la cour, il se constitua un cercle d'intimes auprès desquels il ménageait les droits de Philippe V sans les déclarer, procédant par insinuations habiles et généralement bien accueillies'.

Pour souLonir sa cause, le duc d'Orléans n'était pas ol)ligé au même secret. Si l'on en croyait Saint-Simon, il serait demeuré d'ailleurs, jusqu'à la mort du Roi, confiant en son droit, et presque indifférent : « Point de discours sur la Régence avec nul autre, aucun plan formé avec ses conseillers ordinaires pour soutenir ses droits. » La vanité de Sainl-Simon (''garait sa clairvoyance. Son ami n(^ lui disait pas ses secrets, ni le plan de

1. Instniclions de (Icllamare (5'.t mars 17r>. .\. lil'll. Espnove, t. 215. f» .l'?;, citées par Lemontey, llisl. de la Uégence, I, p. 1'.*. — (lellamaie, dans ses Mémoires iiié- (lil/>, 1" partie, f» 10, f» DO, 'JS, raconte de môme sa mission et la façon dont il a enlciidii i'o.\é(utei'.

l.A SUCCESSION DE FRANCE i\

campagne qu'il avail formé avec ses intimes, les roués, pour s'assurera tout événement de la Régence'.

L'intrigue s'était nouée dans une société de plaisirs où se traitaient, au milieu des plaisanteries, les affaires et les projets du duc d'Orléans. Là, tandis que Saint-Simon croyait être seul à éveiller les ambitions du futur Régent, une compagnie d'épicuriens s'entendait à les servir, pour les exploiter. C'était le marquis d'Effiat, premier écuyer et confident de Monsieur, confident aussi de son fils-, le marquis de Canillac qui amusait le duc par sa verve, l'éclat de ses saillies, et la franchise de ses épigrammes^, le président de Maisons, beau-frère de Villars, l'idole du Parlement, chez qui CanUlac fréquentait beaucoup '*, Noce enfin, courtisan sans ambition, véritable épicurien, paresseux et spirituel, fait exprès pour plaire au prince et capable, par dévouement'', de secouer sa paresse pour le servir.

Ils recrutaient au duc d'Orléans des partisans à la cour. Le duc de Noailles fut une des plus importantes recrues qu'ils firent. Le neveu de M'"'-' de Maintenon avait une vaste ambition et toutes les qualités nécessaires pour la soutenir. C'était l'homme de son temps peut-être le plus distingué. Il ne faut pas le juger d'après Saint-Simon qui ne lui pardonna jamais ses succès, son autorité pendant la Régence, l'éclat de ses services à l'armée, son crédit à la cour. Noailles avait de l'esprit, de l'étude, de la grâce et des talents, quoique un peu trop de penchant à cette philosophie superficielle et chimérique qui n'était pas pour déplaire à ses contemporains''. Brouillé avec Philippe V qu'il accusait de

1. Saint-Simon, Mémoires (édit. Chéruel, 1887, XI, 241; XII, 190-101). — Le contraire est très nettement indiqué par l'érudit Lenglet-Dufrénoy dans son édition des Mémoires de la Régence (édit. de 1749, I, p. 6).

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