‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débutsChapitre 41 sur 246 · Saint-Simon, Ib., XI, p · texte numérisé non relu

Saint-Simon, Ib., XI, p

6. Il faut corriger le jugement partial et très injuste de Saint-Simon {Mém., édit. Chéruel, 1887, IX, p. 247 et passion), par ce passage de Cellamare qui n'est point suspect [Mémoires inédits, P" partie, f° 57) : « Uomo di vivaci spiriti, ma di torhido ingegno, esercitato qualche tempo neir arme et piu ché altrove in Spagna. » — Il faut encore éclairer le personnage par les témoignages intéressants des Anglais : Stair écrit par exemple à Stanhope, 8 mars 1715 (Wiesener, Le Régenf, etc., 1, p. 16) : « C'est un homme franc, intelligent. Il a lu bon nombre de nos livres. C'est un parfait Anglais. »

Tovoir sacrifié à M"^*^ des Ursins, et qu'il avait desservi par dépit auprès des grands d'Espagne, Noailles devait prendre parti pour le duc d'Orléans, Leurs goûts les rapprochaient. Ennemi des jésuites, comme son oncle le Cardinal, il se plaisait dans une société de philosophes, de savants et d'esprits libres, dont le principal membre était liiclléniste Longepierre, poète, orateur, géomètre, « fade savantasse » dit Saint-Simon, employé auprès de la duchesse de Berry.

Ce fut en l'hôtel magnifique du président Maisons et par les soins de Canillac que les rapports s'établirent entre les deux ducs. Il se forma là un parti auquel Philippe d'Orléans fournit ses espérances et ses droits, le président Maisons l'appui probable du Parlement, Noailles le crédit de son oncle sur les^ jansénistes et sur Paris dont il était l'archevêque aimé et respecté, l'autorité de son beau-frère, le duc de Guiche, de Contades et la sienne sur les gardes françaises qu'ils commandaient. Ce parti, dirigé par une sorte de triumvirat dont le duc d'Orléans était le chef, recruté dans un petit monde d'esprits libres, d'érudits disciples de Bayle, de grands seigneurs et de parlementaires débauchés et lettrés, impatients du joug que la vieille cour imposait à leur manière de voir et de vivre, était constitué secrètement, avant la mort de Louis XIV. Il agitait des projets audacieux, et rêvait de coups de force, comme d'armer la troupe et de confisquer le testament du roi, s'il n'était pas conforme à ses espérances ^

A mesure que ces intrigues se formaient, la lutte se préparait non plus seulement entre les deux principaux prétendants à la Régence, mais entre les courlisans, les pailcmentaires, à \cvsailles, à Paris. Le duc du Maine espérant l'autorité de lait, si de droit la Régence venait à Philippe V, une sorte de liculenance du roi <rivsj)agne, avait pris secrètement parti pour lui, et avec lui lout le monde (hjs dévots et de la \ ieilie cour, ainsi ([ue certains membres (hi Pjii'lcnuMil . Un conllil élail C(M'lain.

l^ouis XIV avait eu le mérite d(^ le |>rév()ir. Après avoir réparé ses torts envers la France, en lui donnant la paix, il voulait

1. Saint-Simon, Mémoires édil. Hoislislo, XVIII, p. 404-108), raconte la liai'ïon et le complot des ducs. Il décrit [Méni., édit. Cliéruei, 1887, p. 17, '232 à 239, 304) leur luilieu ol leur eiilourage.

LA SUCCESSlOiN DE FRANCE 13

prévenir les troubles que pouvaient provoquer sa succession, la mort de presque tous ses héritiers, l'approche d'une minorité et les ambitions contraires des princes du sang. Le 2 août 1715, un mois avant sa mort, il avait rédigé son testament, et retiré une fois de plus à Philippe V ses droits, contre lesquels l'Europe tout entière eût pris les armes. Il avait fait alors un partage équitable de la Régence et de la tutelle de son arrière-petit-fîls entre le duc d'Orléans et le duc du Maine. A son neveu, il donnait, selon le droit et la coutume, le gouvernement du royaume, avec un conseil de princes de sa race, y compris les légitimés, de maréchaux, Villars, d'IIuxelles, Tallard et d'IIarcourt et de ministres entre lesquels le duc d'Orléans devait avoir le droit de décider en cas de partage. Au duc du Maine, Louis XIV avait laissé la garde et la tutelle du jeune Roi, mission de confiance et charge de famille auxquelles sa tenue morale le destinait plus que le duc dOrléans. P'hilippe V était exclu de tout, moins par la volonté de son grand- père que par la sienne même, ayant opté pour l'Espagne, quand il avait eu à choisir entre elle et la France ^

Les contemporains virent dans ce testament et ce partage entre les ducs d'Orléans et du Maine une mesure de défiance de Louis XIV contre l'un, un acte de faiblesse pour l'autre, le fruit d'une dernière intrigue des dévots et de Madame de Maintenon. Saint-Simon a surtout exprimé et propagé cette opinion que beaucoup d'historiens ont, depuis, acceptée-. Mais on sait la haine de Saint-Simon contre les bâtards et leur protectrice. Et,

1. Testament de Louis XIV déjà publié par Lamberty, Mémoires, LX, p. 90. On y lit cette phrase (lui justifie notre interprétation : « Comme par la miséricorde inlinie de Dieu, la guerre qui a pendant plusieurs années agité notre Royaume avec des souverains différents et qui nous a causé de grandes inquiétudes est heureusement terminée, nous n'avons présentement rien plus à cœur que de procurer à nos Peuples le soulagement que la guerre ne nous a pas permis de leur donner, les mettre en état de jouir longtemps des fruits de la Paix et éloigner tout ce qui pourrait troubler leur tranquillité, nous croions dans cette veue devoir étendre nos soins Paternels à prévenir et prévoir autant qu'il dépend de nous, les maux dont notre Royaume pourrait être troublé. »

2. Saint-Simon, Mémoires (édit. Chéruel, X, p. 245 à 2.53). — Bervvick, Mémoires, n, p. 244. — Barbier, Mémoires, l, p. 53. A leur suite. Voltaire d'abord. Siècle de Louis XIV [éd. Bourgeois, p. 525); Lemontey, Histoire de la Régence, l, p. 14; H. Martin, XI\', p. GIl. — Consulter, d'autre part, Baudrillart, Louis XIV et l'hUippe V, I, p- 678 679, et Reuue des Queslions Historiques, 1890, p. 661.

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si d'autre part, le vieux Roi subit souvent leur influence, rien ne prouve qu'il leur ait abandonné ses dernières volontés, le sort de son royaume et de son successeur.

Son testament atteignait surtout Philippe V. Entre ce prince et le duc d'Orléans, Louis XIV n'avait pas hésité : il fallait à la France la paix extérieure. L'exclusion des Bourbons d'Espagne de sa succession en était la condition. Mais ce choix pouvait être d'ailleurs « la source de grands maux, ouvrir la porte aux intrigues et aux guerres intestines dans le royaume même ». Louis XIV l'avait dit en ces termes aux Anglais, lorsque pour la première fois en 1712 ils le lui imposèrent*. Il connaissait Philippe V, l'entêtement de son orgueil, la conviction de ses droits qui lui tenaient lieu d'intelligence et de volonté, l'ambition de sa femme enfin. ^ ivant, il avait pu prescrire à son petit-fils l'obéissance. Mais, mort, serait-il obéi? Le Régent qu'il préférait au roi d'Espagne, dissolu, sceptique, ne serait-il pas abandonné de la cour, des princes légitimés, de la nation même, au profit de son rival? S'il se défendait, c'était la guerre dans la famille royale et l'Etat. Sil était vaincu, la guerre avec l'étranger. Louis XIV eut alors l'idée d'associer au pouvoir du duc d'Orléans tous ceux qui pouvaient le lui contester et s'allier au roi d'Espagne : ses conseillers, ses bâtards. Il fit la part du feu, avant que l'incendie n'eût éclaté, et pour le prévenir. Ce qu'on prenait pour une faiblesse était un calcul, et une sage précaution « pour éloigner tout ce qui pouvait troubler la tranquillité du Peuple ». L'accord des princes français préparé par Louis XIV à la veille de sa mort anéantissait les espérances de Philippe V : c'était l'alarme que Cellamare avait donnée aussitôt à Madrid. Ses regrets et sa colère juslificnt la dernière oeuvre de Louis XIV, et l'expliquent -.

Le nouveau Régent fût mal venu à la détruii-e. Ce fut ^lourtant son premier soin. Il n'attendit même pas la mort du Roi. Dès le !>()a()ût, il faisait circuler au Parlement un mémoire pour lui demander non seulement la Régence, mais le pouvoir tout entier

1. Torcy à Saint-Jean, 28 mars 1712 (A. ÊTll., Angleterre, t. 237, {' 115)

2. Tout cela se trouve indiqué par les lettres de Cellamare à Grimaldo du 2.jjuin, des 24 et 29 juillet 17irj lA. ÈTW., Espagne, t. 247).

LA SUCCESSION DE FIÎ.VNCE t:i

sans conditions. Les chefs de la magistrature, flattés d'être pris comme arbitres, lui promirent leur concours. Les ducs et pairs, jaloux de la noblesse de robe, s'engagèrent à faire Irèvc quelques jours à leur querelle avec elle'. Le 2 septembre 1715 à neuf heures et demie, le Parlement sollicité i)ar un discours habile du duc d'Orléans, aisément convaincu par son complice l'avocat Joly de Fleury, donnait à S. A. R. ce qui lui appartenait, comme s'il n'y avait pas de testament, le déclarait « Régent de France pour avoir l'administration du Royaume pendant la minorité du Roi ». Plus de conseil auprès de lui; ]ilus de partage avec qui que ce fût : l'unité de pouvoir à son profit. Le nouveau Régent parut avoir remporté en quelques heures une grande victoire.

Elle ne lui fut en effet disputée qu'un instant : le duc du Maine réclama, avec la tutelle, le commandement des troupes nécessaires à la garde du jeune Roi. Le Régent riposta que l'unité de pouvoir supposait l'unité de commandement. Des arguments les deux parties passèrent aux mots aigres : « La dispute s'échauffait, se morcelait par phrases coupées de l'un à l'autre. » Le Parlement se divisait. Le premier Président inclinait pour le duc du Maine. Les amis du duc d'Orléans l'entraînèrent dans la quatrième chambre des enquêtes, où le débat continua, mais, du moins, fut soustrait aux regards des magistrats. On essaya d'intimider le duc du Maine en faisant défiler devant lui les capitaines des gardes, des gendarmes et des chevau-légers. Il tint bon : pour avoir la victoire, le duc d'Orléans dut suspendre la séance et attendre quelques heures.

En les employant bien, il l'obtint enfin, complète. Ses confidents, Canillac, Daguesseau résolurent, sur l'avis d'un conseil secret tenu dans cet intervalle, de faire au Parlement plus de promesses et d'avances encore. A la reprise de la séance, le Régent insista sur la création de nouveaux Conseils destinés à remplacer celui qu'avait institué Louis XIV, largement ouverts aux parlementaires, notamment en matière religieuse, « qui devaient le lier

1. Relation de ce qui s'est passé au Parlement à la mort de Louis XIV, récit du président d'Aligre {Revue Rétrospective, 2' série, t. VI, p. 5), et M. Marais {Journal; édit. deLescure, 1863, t. I, p. 174, mémoire donné par M. le duc d'Orléans). — Saint-Simon, Mémoires (édit. Chéruel, XII, p. 194).

pour ne point faire le mal ». Ce programme d'un gouvernement en quelque manière constitutionnel et janséniste flattait à merveille les opinions du Parlement. Et ce grand corps, à la fin, donna gain de cause au duc d'Orléans, en lui remettant le commandement des troupes ^

Le duc du Maine « était totalement tondu ». Achevant par dépit de se dépouiller lui-même, il demanda à être déchargé de la tutelle du jeune Roi, puisqu'on lui ôtait les moyens d'y pourvoir. Les magistrats hésitaient encore. Le duc d'Orléans insista cette fois pour qu'on lui fît cette grâce. Il croyait se débarrasser ainsi de son adversaire tout à fait et assurer définitivement sa victoire '^.

C'était une illusion, pourtant. Déchirant le testament de Louis XIV, le Régent avait pris le pouvoir absolu, et pour lui seul. Mais il l'avait pris en chef de parti, et par un complot. Louis XIV, pour éviter la guerre civile que le ressentiment ou les ambitions de Philippe V pouvaient allumer, avait prudemment associé au pouvoir du duc d'Orléans les hommes que le roi d'Espagne avait chance de rallier à ses desseins, le duc du Maine et les personnages de la vieille cour. Les décisions contraires du Parlement faisaient du duc du Maine, une victime, un chef d'opposition, le lieutenant tout désigné de Philippe \. Et le duc d'Orléans, au lieu d'être l'arbitre incontesté des partis, demeurait, entre ses adversaires et les alliés qu'il s'était donnés, condamné à une politique de concessions ou de provocations fâcheuses. Son confident, Dul)ois comparait sa Régence à l'état où se trouvait ordinairement l'Angleterre, divisée entre les partis^\ C'était

1. AJoiilor ;uix textes précédents le procès-vcrhal de la séance tel (ju'il est publié par Langlet-Dufrenoy, sous une forme authentique, dans les Mémoires de la liéf/ence (Édit. 1749, I, p. 145 à 190). — C'est dans Saint-Simon que la querelle entre les Ducs et leurs partisans ressort le plus clairement (Édit. Chéruel, XII, p. 203-205'. — Les mémoires des ducs d'Antin et de Chaulnes aujourd'hui perdus, consultés et cités par Lemontey (I, p. 36) renseignent bien sur la suspension de séance.

'2. La protestation du ihic du Maine est dans les Mémoires de la Régence, I. p. 17."i. — La fin de la séance dans JM. Marais {Mémoires I, p. 1()9-172) et le Mercure Historique (Collection (Nimber et Danjou, XII, p. 456).

3. Dubois à Xocé, 18 Juillet 1718 (A. ÉTU., Anglet., t. 320, f 261) : « La France, pendant une minorité et dans l'état où elle est présentement, se trouve à peu près dans les mêmes niouvenienls où est ordinairement l'Angleterre. »

à la fois un aveu et une erreur. Il confessait que la France était désonnais livi'ée sans pilote, sans gouvernement véritable, aux discordes civiles. Il partageait aussi l'illusion de ses contemporains impuissants à reconnaître, dans les disputes du Parlement ou de la place publique, les effets d'une liberté garantie et réglée par une constitution *.

Le pouvoir du Régent était, en effet, exposé aux mêmes contradictions que celui du roi d'Angleterre, mais sans la moindre sauvegarde légale. La loi du royaume étant, en France, la volonté royale, et dans une minorité, celle du roi défunt, le duc d'Orléans avait commis la faute de se priver du seul appui qu'il eût. 11 n'était plus le représentant d'un gouvernement longtemps obéi, mais le chef d'un parti, exposé aux embûches des partis contraires, de la vieille cour et du roi d'Espagne.

Il était trop intelligent pour ne pas s'en rendre compte. On le vit, au lendemain du jour où il avait pris le pouvoir, y associer encore ceux qu'il avait la veille maltraités, conserver au conseil de Régence les bâtards, le chancelier Voysin, Villeroy, le maréchal d'Harcourt et les anciens secrétaires d'Etat, Torcy, la Vrillière et Pontchartrain avec voix consultative. C'était, à l'exclusion de Tallard et Desmarets remplacés par ses amis personnels, le duc de Saint-Simon, le maréchal de Bezons et l'évêque Bouthilier Chavigny, à peu près le Conseil qu'avait constitué Louis X\\ . Cette concession ne réparait pas les premières violences de la Régence : elle prouva du moins que le Régent en comprenait et voulait éviter les conséquences. II semble alors qu'il eût mieux fait de montrer dès le début plus de réserve et de prudence, de ne pas compromettre, en la voulant plus grande, la part d'autorité que lui avait léguée son oncle -.

L'ambition lui avait dicté d'autres conseils, ou plutôt avait précipité ses démarches. Il s'était emparé du pouvoir, fiévreusement, en homme à qui ni sa naissance, ni sa conduite ne laissaient dix ans plus tôt espérer semblable fortune. Et peut-être pour s'en emparer ainsi, avait-il des motifs plus pressants, des espérances plus grandes encore.

1. Voir Sorel, L'Europe et la Révolidion française, I, p. 345.

2. Saint-Simon (édit. Ghéruel, XII, p. 243) ; Cellamare, Mémoires inédits, I, f" 92.

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