‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débutsChapitre 46 sur 246 · Saint-Simon, Mémoires {éd\l. Cliéniel, X\'I, p · texte numérisé non relu

Saint-Simon, Mémoires {éd\l. Cliéniel, X\'I, p

3. Le duc de Bourbon à Philippe V, 21 nov. 172S; le cardinal Fleury à l'iiiiippe V, 20 nov. 1728 (Arcliiv. d'Alcala, I. 3988, leUres citées par Baudriilart, Comptes remlus des Sciences Morales el Polilirjues, 1885, p. 45).

LA SUCCESSION DE FRANCE :il

princes de la maison royale. 11 leur était commun avec la plupart des Français : il suflit pour s'en convaincre d'ouvrir le Siècle de Louis A'/T, ce monument élevé parla bourgeoisie française à la gloire de la monarchie nationale. L'auteur n'en lut point mêlé, comme les courtisans de Louis XIV ou les ministres, aux intrigues politiques. Son langage est pourtant le leur : « De tels actes, dit-il, à propos des Henonciations qu'il juge en homme de sa classe, en Français de son temps, lient bien peu les hommes. 11 n'y a pas encore de loi reconnue qui oblige les descendants à se priver du droit de régner auquel ont renoncé leur père. Les lienonciations ne sont efficaces que quand l'intérêt commun continue de s'accorder avec elles. » C'est le même écrivain qui n'a point pardonné à Mazarin d'avoir sacrifié les Stuart à Cromwell « un usurpateur », et qui félicitait Louis XIV de les avoir défendus contre Guillaume III, un usurpateur à son tour '.

Les théories politiques sur le droit des peuples, formées et réalisées dans les pays protestants au xvii" siècle, n'avaient pas pénétré alors la France catholique et monarchiste. Elle était trop profondément imbue des doctrines contraires, trop attachée à la loi dynastique qu'elle croyait née avec elle. « Si ce n'était qu'une loi écrite, elle serait comme hors de la nation, disait un auteur de ce temps avec raison ; elle envelopperait seulement le corps politique de l'État. Semblable à un vêtement, on pourrait l'arracher aux Français ; mais, c'est un usage primitif et constant qui s'est insinué dans leur sang ; il s'est attaché à leurs entrailles; il fait comme une portion de chaque membre de cette nation -. » Le cerveau des Français, au début du xv!!!*-' siècle, avait été pétri de telle façon par les écrivains et les politiques du siècle précédent, qu'ils étaient incapables d'accepter ou de comprendre les Renonciations, ou toute autre formule de la souveraineté populaire. Ils les avaient, avec leurs princes, seulement subies comme ils avaient subi les autres conditions imposées

1. Voltaire, Siècle de Louis XIV inédit. Bourgeois. 1890\ p. %. — Voir aussi p. 255, 314,315, 318.

2. CeUe observation curieuse est dun publiciste espagnol, François Macedo, moine cordelier, dans son Propugnaculum Lusilano-Gallicum, cité par Baudrillart (II, p. 150).

par l'Angleterre aux traités d'Utrecht. Leur résistance, passive, mais tenace, à l'ordre de succession que le vainqueur venait de leur prescrire n'avait d'égale que la résolution bien formelle du peuple anglais et de ses chefs d obliger la France à respecter les Renonciations.

Si d'une part, les Français fussent demeurés seuls maîtres du droit monarchique qu'ils avaient coutume de pratiquer, si de l'autre les Anglais et l'Europe avaient été certains du consentement de la France ou de ses princes aux Renonciations qu'ils avaient inventées, le grave problème ne se fût pas posé en 1715, qui, pour l'avenir, résultait de la fragilité de la vie de Louis XV et de son règne. Ce ne fut donc pas l'ambition des princes Bourbons seulement qui fit alors du problème de la Succession de France une question ouverte, que les renonciations ne pouvaient suffire ni à résoudre, ni à fermer définitivement.

Ce n'est pas non plus un hasard, si l'Europe, outre la France, dut être occupée alors, de 1688 à 1748, pendant soixante ans, de questions de succession, succession protestante en Angleterre, succession d'Espagne, succession de Neuchâtel et bientôt succession d'Autriche ou des duchés italiens ? Si l'on discuta si fréquemment alors sur les moindres successions politiques comme sur les plus grandes, cela vint de ce qu'on commençait de les régler suivant des méthodes nouvelles. Des idées, des habitudes qui n'étaient point encore acceptées tendaient à modifier les ])rocédés de transmission et d'exercice du pouvoir souverain dans les Etats européens comme en Angleterre *. Cette évolution s'opérait par (h's Iransilioiis (|ui gardaient quelque chose des formes anciennes : en Angleterre par les bills sur la succession protestante qui excluait du trône non les Stuart en général, mais les Stuart catholiques, en Espagne par un testament royal, en France par les Henonciations des princes, en Suisse par une procédure juridique. Mais en réalité, les Communes à Londres faisaient au nom de la nation leurs conditions à la royauté ; les grands d'Espagne avaient dicté de même le testament de Charles II, les juges de Neuchûtel imposaient les lois du peuple au

1. Voir Emile Bourgeois, Neuchdiel et la Politique Prussienne en Franche^ ('omlé : 1887. C.oncluj^ion.

roi de Prusse, et les nations maritimes les leurs aussi à Philippe V et à Louis XIV. Bientôt, entraîné par l'exemple, le chef de la maison d'Autriche allait de lui-même soumettre aux peuples de sa monarchie et de l'Europe l'ordre nouveau de succession que sa Pragmatique ctahlissait en faveur de sa hlle : changements profonds et si décisifs dans les usages politiques de l'Europe que le ministre du Roi le plus ahsolu, le marquis de Torcy, conseillait à Louis X\y d'en instruire au plus tôt son personnel diplomatique pour mieux justifier et défendre ses desseins.

Aucun peuple, naturellement, n'avait plus fait que la nation anglaise pour répandre en Europe ces maximes nouvelles. Apres se les être appliquées, après s'être donné, pour les soutenir et de sa propre volonté, un prince appelé d'un pays répuhlicain, elle avait imposé à Louis Xl\', par vingt ans de guerre, le respect de la succession protestante en faveur de Guillaume d'Orange et de la maison de Hanovre. Elle l'avait oblige, en outre, à la consulter dès 1(J98 pour la succession d'Espagne, et fait en sorte, par la menace des traités de partage, que les Espagnols avaient résolu d'imposer à Charles II, })uis à l'Europe un roi de leur choix. La politique anglaise avait encore en 1707 fait triompher à Neuchàtel, en faveur de Frédéric F'' de Prusse, le droit des nations. « La couronne de la Grande-Bretagne, écrivait un publiciste autorisé de ce temps, tient une place bien brillante aujourd'hui entre les souverains; elle y fait une figure qui eût donné de la jalousie à Louis XIV même. Elle doit le commencement de cet état à la Révolution de 1688 qui a appris à tous les souverains ce que les peuples sont en droit de faire pour secouer le joug d'un tyran. C'est le concours des suffrages ou publics ou tacites qui établit un roi sur toute une nation. Cette révolution a mis l'Angleterre hors de pages : elle n'a plus été dépendante des intrigues de ses voisins; elle a commencé de régner chez elle et insensiblement elle a pris un grand ascendant sur les intérêts de ses voisins, une influence générale sur toutes les affaires de l'Europe ^ »

Depuis le moment oi^i, pour leurs intérêts et par leur victoire,

1- Rousset, Intérêts présents des puisscuices de l'Europe^ I, p. 308-309.

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