Tome I
contribua à la naissance de cette intrigue : ancien ambassadeur de France en Espagne, ennemi et victime comme Louville de M'"'' des Ursins et des Italiens, il se réjouit de la vengeance qui se préparait. Les instructions déguisées furent rédigées chez le duc de Noailles, premier ministre de fait, incapable d'entrer dans les détails, par un érudit qui lui servait de secrétaire, le baron de Longepicrre ^ Et ce fut cet érudit qui demeura particulièrement l'àme à Paris de cette affaire secrète, le dépositaire et le traducteur du chiffre remis à Louville. A l'exemple des hommes d'Etat anglais qu'il aimait à prendre pour modèles, le duc de Noailles appelait à son service et aux affaires les hommes de lettres.
Le secret confié à Louville, tel que le définissaient ces instructions, pouvait se ramener à quelques questions : le roi d'Espagne veut-il revenir? Voilà le premier point, le point essentiel pour le prince qui au Palais-Royal attend tout, l'autorité et l'avenir de sa maison de la résignation de Philippe V aux traités. . . La Reine et les Italiens Vy poussent-ils ? Les Jésuites veulent-ils Vy ramener. Philippe V conserve-t-il quelque ressentiment contre Son Altesse Royale? Quelles sont les dispositions de la Reine à son égard? Conclusion : Louville aura-t-il le moyen de les réconcilier ?
La forme dans laquelle, par précaution et procédé secret, l'envoyé devait répondre au Régent est plutôt difficile à reproduire. Helléniste, Longepicrre avait de préférence employé à ce chiffre ses réminiscences d'Aristo])hanc : et à ses cùtés la verve cynique de Louville s'était donné toutes les libertés. Pour répondre à la première question, le marquis donnerait son avis, en bien ou en mal, sur les tableaux de l'Escurial. Pourréponilreà la seconde, son opinion sur le costume des dames espagnoles et le tabac de Madrid. S'il écrivait cette phrase concertée : « je souhaiterais fort de me trouvera un petit souper avec vous », ce vœu bien naturel pour un familier du Palais-Royal traduirait à Paris en termes assez clairs ce qu'il importail au duc de savoir avant tout sur les intentions du roi d'Espagne, favorables ou défavorables. Il les connaîtrait de môme par cet autre détour : « Je no
1. Collamare, Mémoires inédils, ^134, cl >^urloul les lellres de Louville à Longcpicn-c. 27 juillet 1710 A. KTR., Espagne, l. ZA, P 26).
laisse pas de faire assez bonne chère en Espagne. » La dernière réponse préparée pour Louville était d'une forme assez irrévérencieuse pour son ancien maître : si Philippe V se décidait à reprendre et à écouter son ancien ami, le Palais-Royal en serait informé par ces simples mots: « J'ai retrouvé une jolie maîtresse à Madrid ^ »
(^es images relevées en d'autres passages d'un sel très gaulois convenaient bien à l'homme: Louville cherchait à renouer en Espagne, pour servir le Régent, le fd d'un roman dans le genre de Lesage, et sa mission devait se terminer comme une jolie intrigue. L'amoureux se vit fermer par Philippe V, tout simplement, la porte au nez. A peine arrivé à Madrid, Louville recevait la visite du secrétaire du Roi, Grimaldoquilui ordonnait le départ immédiat. Il feignit d'être malade, et se mit toute une après-midi au bain. x-Ylberoni vint l'y trouver pour le plaindre, et aussi le faire causer. C'était lui qui, par une défiance assez naturelle, avait persuadé à la Reine de ne pas le laisser s'installer. « Cela tournait au plus bas comique^. » En vain Louville prétendit donner à l'affaire un tour tragique, exiger des réparations pour le Régent, insulté en sa personne, et la liberté pour les vrais Espagnols victimes autant que les Français de la tyrannie et de l'insolence italiennes. Il dut partir, et revint bredouille
Le duc d'Orléans, suffisamment renseigné sur les intentions de Philippe V et instruit du peu de fonds qu'il devait, pour le moment, faire sur le roi d'Espagne, avait rappelé Louville, sans le désavouer d'ailleurs à son retour. Car, de sa mission infructueuse, on ne renonçait pas au Palais-Royal à tirer parti. Si un complot réussissait à se former parmi les Espagnols, contre la Reine et ses conseillers italiens, contre Alberoni surtout si le plan de ce complot dressé à Madrid par Louville, secrètement communiqué à l'ambassadeur de France Saint-Aignan venait à s'exécuter par
1. Instructions et chiffres de Louville, 24 juin 1716 (A. ÉTR., Espagne, t. 251, f°" 145 à 166). Les instructions ont été publiées dans l'édition de 1818 des Mémoires de Louville. Le chiffre avec des coupures assez nombreuses a été donné par le Père Baudrillart (II, p. 577 à TAppendice).
2. Louville au maréchal d'Huxelles, 29 juillet 1716 (A. ÉTR., Espagne, t. 252). Billet d'Alberoni et ordre de départ de Grimaldo à Louville {Ibid., ibid., l. 254, fo' 278, 279).
ses soins, délivré un jour des influences qui le détournaient du Régent, Philippe V finirait peut-être par consentir à la fortune de la maison d'Orléans. Jamais le duc d'Orléans ne voulut désespérer de ce consentement. Et jamais, la diplomatie secrète qu'il avait ébauchée avec Louville à Madrid ne fut interrompue que par force'.
Cela ne l'empêcha point d'ailleurs d'instituer à Londres un autre secret, également dissimulé comme la mission de Louville aux conseillers de la Régence, au chef officiel de la diplomatie française, mais destiné à une meilleure fortune que le secret espagnol. Au moment où les whigs mettaient à leur alliance, précieuse à la maison d'Orléans par la promesse des Renonciations, des conditions que la diplomatie officielle ne permit pas au Régent d'accepter, celui-ci prenait peu à peu son parti de traiter personnellement, et bien entendu en secret, avec Georges L' et ses ministres.
En mars 171G-, il faisait offrir par l'abbé Dubois aux Anglais, lassés des contradictions et des incertitudes de la politique française, un rapprochement direct, intime, établi une bonne fois et en droiture sur une conliance mutuelle. Quelques mois après, tandis que Louville allait à Madrid essayer de fléchir l'antipathie du roi d'Espagne, l'abbé Dubois partait pour la Haye et Hanovre, avec l'espoir de fixer les sympathies du roi d'Angleterre, découragées jusque-là par les scrupules du Régent et l'opposition de ses courtisans.
De toutes façons, là du moins, avec les précautions nécessaires, le duc d'Orléans s'était enlin décidé à gouverner en chef de parti, à régler sa politique étrangère d'après ses intérêts et ses ambitions. Le secret ne lui avait pas paru moins nécessaire que l'opportunité d'une politiquedéterminée et résolue. Car, s'il se décidait à chercher des alliés parmi les souverains dont les ambitions menaçaient l'Europe et la France d'un renouvellement d'hostilités et de discordes, il ne pouvait avouer à la France le motif essenliel de celte recherche contraire à leurs goûts, dange-
1. Toi'cy, Mémoires inédils, I, f<" G5'.l, OUI, cl surloul les Mémoires secrets de Louville, passim.
2. Voir la leUre qui servit de point do départ : 12 mars 171(i (^^■iosene^, I, p. 275).
reuse même pour leur sécurité et leur dignité dans un monde à peine remis d'une longue querelle de Succession : la Succession de France, après celle d'Espagne.
L'abbé Dubois lui en avait donné le conseil : par l'amitié des whigs et grâce au secret, il se chargeait de l'entreprise. A un âge ou d'autres auraient pu songer à la retraite, il mettait au service du prince son élève, dont il connaissait bien le naturel porté à la mollesse et à l'ambition, une activité, un esprit de décision et de suite formés, accumulés, pour ainsi dire, dans une longue attente de la fortune.
L'abbé Dubois avant la Régence.
Jusqu'au moment où l'abbé Dubois entra brusquement dans l'histoire, à soixante ans passés, pour y prendre pendant sept ans la première place, sa vie, ses talents, sa condition n'avaient guère fixé l'attention de ses contemporains. Ni Dangeau, ni Saint- Simon* n'auraient même pu dire son lieu de naissance et son origine. Tout ce qu'ils notaient, au moment de son élévation, fut qu'il était parti de très bas, pour arriver très haut, mais d'où- ? La légende qui se forma plus tard au temps et par les soins de Voltaire sur cet archevêque cardinal et premier ministre comme Richelieu et Mazarin, né à Brives dans une boutique d'apothicaire, élevé par charité dans les collèges de Paris, n'était point encore en mesure de remplacer l'histoire^. Mais comme l'histoire alors avait négligé de se renseigner, elle eut depuis beaucoup
1. Dangeau, Mémoires, I, p. 476; Saint-Simon, Mémoires (éd. Boièlisle, I, p. 65).
2. Saint-Simon, Addition à Dangeau {ibid., I, p. 348\ « Cet honnête abbé a fait tant et de si divers personnages et de si bas s'est élevé si haut qu'il est inutile de s'étendre sur lui. Tant d'autres le feront avec toute l'étendue que demande un point si curieux de l'histoire de ce temps. »
3. Voltaire, Siècle de Lords XIV édit. Bourgeois, 1890, p. 758) ; Barbier, Journal, I, p. 93. Les Mémoires de la Régence (éd. de 1749, L P- 62, 63), le disent fils de chirurgien et d'une bonne famille. La légende s'établit avec Duclos (édit. de 1806, p. 197) et Mouffle d'Angerville [Vie privée de Louis XV, 1781, 1, p. 17).
de mal à revendiquer son droit à la vérité restituée par les soins de l'abbé d'Espagnac^ compatriote et biographe sans contredit le mieux informé de Dubois.
Guillaume Dubois était né le 6 septembre 1656 à Brives, de Jean Dubois, docteur en médecine, apothicaire à ses heures en cas de besoin, comme tous les médecins de petite ville alors, et de Marie de Poyet, demoiselle de bourgeoisie noble. Le meilleur de cette situation, honorable quoi qu'on ait dit, la clientèle du père et le rang de la famille passèrent, comme c'était l'usage, au frère aîné, Joseph qui, ayant pu faire ses études médicales à Paris même, revint à Brives prendre les fonctions de maire perpétuel et de subdélégué de l'intendance pendant près de trente ans, de 1692 à 1719^.
Il fallut bien que les cadets cherchassent fortune ailleurs. La vérité ne permet pas d'admettre avec Saint-Simon que tous les moyens aient été bons pour l'abbé. Pauvre valet, domestique à faire la chambre chez Antoine du Faure, vicaire général de Reims, ou à tenir Técritoire chez M. de Saint-Laurent, précepteur du duc de Chartres, Dubois en réalité ne le fut jamais. On le vit boursier au collège Saint-Michel, par la faveur des Pompadour, du marquis, lieutenant-général en Limousin, bientôt destiné par des études très brillantes de belles lettres et d'histoire à y devenir un des maîtres, et en attendant désigné par le directeur Antoine du Faure comme précepteur dans les grandes familles, chez les Choiseul, et enfin en 1683 et 1G87 lecteur el précepteur du duc de Chartres^.
C'est en vain que dans cette première époque de la vie de Dubois on chercherait des avenlures bizarres et des anecdotes piquantes. Précepteur pendant quatre ans du duc de Chai'tres, pourvu en récompense par le Roi d'un canonicat et d'une abbaye,
1. Coiulc (Je ricilliac, L'abbé Dubois d'après les inaîuiscri/s de l'abbé d'Espuf/nac (Paris, 1862, I, Introduction).
2. Saint-Simon, Mémoires (éd. Cliéruel, XIX, p. 110). « Il était assez mauvais médecin de village dans son pays. » — Seiihac. oiiv. cilé (I. p. 1 à 3).
3. Le détail précis nous est fourni par la biographie qui a servi de hase à l'étude de M. de Seiihac, par les iW('/«o«res (/e /a /{e^yc/itc. iloiil l'édilcur I.iMiglet- Dufrénoy était bien informé (éd. de 1749, I, p. 63). Il a été conlirmé par les rechenhes érudites de M. de Boislisle (Mémoires de Sainl-Simon, I, p. 63) dans les papiers du père Léonard [Arch. Nal. M., t. 762, f 31).
et porté par ces fonctions et la faveur du prince à la direction de cette maison de Saint-Michel qui avait appartenu à son protecteur Antoine du Faure, l'histoire de l'abbé est celle d'un cadet de famille, intelligent et travailleur, habitué par ses parents à apprécier l'effort et la science, servi par l'affection de ses maîtres, et par les circonstances. Rien de plus naturel jusque-là que la carrière de ce fils de médecin devenu professeur à l'aide d'une bourse ou de leçons dans les grandes familles, et à trentequatre ans principal de la maison qui avait décidé en somme de son avenir*. Si Dubois ne se fût pas élevé si haut plus tard, on ne se serait sans doute pas efforcé de le faire venir de plus bas, pour expliquer par des procédés inavouables cette ascension de la boue à la pourpre.
Chacun savait bien que l'occasion de cette fortune politique avait été l'éducation d'abord, et plus tard la fortune inattendue du Régent lui-même. Mais malgré tout, les contemporains se refusèrent à reconnaître que l'abbé ait pu devoir son succès et l'affection fidèle de son élève aux seuls mérites de ses leçons. Les mœurs de Philippe d'Orléans firent croire plus aisément à une éducation de libertinage précoce, qu'à de bons exemples et à de sérieuses études auprès de son précepteur. « Un si bon maître ne perdit pas son temps auprès d'un disciple tout neuf. 11 le flatta du côté des mœurs par la débauche et du côté de l'esprit pour être la dupe de la religion-. » Le jugement de Saint-Simon, de Voltaire, de l'abbé Lenglet, d'ordinaire indulgent aux hommes du Palais-Royal qui l'employèrent, s'est si bien imposé qu'on redoute, en le contestant, de se donner les apparences, ou même le tort d'une réhabilitation impossible^.
Et pourtant comment concilier ce jugement avec l'opinion faite d'estime et de confiance que la mère du Régent, en le voyant à l'œuvre, à une œuvre difficile, s'était formée sur le précepteur de son fils et le bienfait de ses leçons, morales par-
L II avait pris en 1G89 son diplôme de maître es arts. En 1690, il était dispensé . de la résidence par arrêt du 17 avril [Arch. Nat., E., 1856).