La même au môme, 21 août 1091 [Ibid., p
auprès de son élève et le suivit à l'armée de Flandre, ce fut avec une mission formelle de Louis XIV, qui avait déjà des vues sur le duc de Chartres. L'entourage vertueux du Roi, JVl™^ de Maintenon, le père La Chaise se proposaient d'arracher le prince aux mauvais exemples de son père, à l'influence pernicieuse des Lorrains, pour le marier à M"" de Blois^ Le mariage se fît en 1692 : il fut, comme l'éducation préalable, confié aux soins de l'abbé qui dut se donner du mal aussi bien pour vaincre la résistance de la famille d'Orléans à cette mésalliance avec une bâtarde que pour disposer le neveu du Roi à la vertu conjugale- Il est bien difficile d'admettre que Louis XIV, le père La Chaise et Fénelon lui-même auraient demandé tous ces services, et offert en récompense de belles abbayes, « enlevées à cent compétiteurs et preuves d'une confiance croissante », à un homme « sans la moindre probité, sans mœurs, connu, si l'on en croyait Torcy, pour tel des Français et des étrangers^ ».
Nul n'a jamais soupçonné la probité de Fénelon : pourquoi n'est-ce pas plutôt son témoignage qui a fait foi à l'égard d'un homme qu'il honora d'une longue et particulière estime, « son ami depuis un grand nombre d'années » ? Pourquoi ne pas expliquer le crédit, l'influence de Dubois auprès de son élève par les mêmes mérites qui auraient fait la fortune de Fénelon, si le duc de Bourgogne eût vécu, par la valeur de son enseignement^ ?
Sans avoir laissé les mêmes traces éclatantes que les leçons données au duc de Bourgogne, cet enseignement en a pourtant laissé, entre autres : Un plan d'éducation pour le duc de Chartres que Dubois rédigea en juillet 1688, peu de temps après avoir recueilli la succession de M. de Saint-Laurent. 11 est à présumer qu'il l'appliqua. Le maître y laissait voir une expérience réelle des qualités et des défauts de son élève, et beaucoup d'art
1. Note du Père Léonard (Boislisle, Saint-Simon, I, p. 66, note 2). <i L'abbé Dubois suit le duc de Chartres dans ses campagnes. Il est très bien avec le Roi. » — Le père La Chaise à l'abbé Dubois, 25 décembre 1690 (Seilhac, L p- 198).
2. La même lettre du père La Chaise annonce l'octroi par le Roi de l'abbaj'e d'Ayrvault en Poitou. — Autre lettre pour l'annonce d'un nouveau bénéfice en août 1692 (Seilhac, I, p. 285, 286).
3. Fénelon à M"" Royaut : « L'abbé Dubois est mon ami depuis un grand nombre d'années » (Seilhac, L p- 353 ainsi que L P- 246 et 247).
pour les manier ^ Ayant reconnu chez le jeune duc, un esprit vif, une intelligence nette et facile, un génie particulier pour les affaires, mais aussi la crainte de l'effort, du pédantisme et des tâches régulières, l'abbé comprit que le seul moyen de lui faire accepter ses leçons et la science était de les lui rendre toujours aimables. Il eut la pensée de s'associer Fontenelle, un maître en cet art difficile qu'il s'entendait d'ailleurs à pratiquer lui-même. Il instruisit son élève à la promenade, à table, dans les loisirs de la vie de camp, badinait avec lui en étudiant, et le fit étudier sans en avoir l'air. Ce fut là vraiment le secret de son crédit : le prince prenait goût à la science ainsi présentée, et savait gré au maître de son unique souci à lui épargner la contrainte et le poids de l'étude. Ces impressions d'enfance sont de celles qui ne s'effacent pas : le duc d'Orléans conserva toute sa vie ces goiits qui sont demeurés ses seuls titres à l'indulgence de la postérité.
Ce fut alors que l'abbé se préoccupa encore d'éveiller chez son élève le désir des grandes affaires auxquelles il le croyait propre et destiné désormais comme gendre du Roi. « S'il se trouve disait-il, dans un temps où les princes aient part aux affaires, il se rendra très considérable. » Pour préparer cet avenir, il attacha le jeune homme à l'étude de l'histoire et de la géographie pour lesquelles ils ont toujours paru tous les deux avoir un goût particulier ; il l'attira surtout vers l'Allemagne. Fils d'une princesse allemande, le duc de Chartres pouvait un jour, par sa naissance et la politique de Louis Xl\, être appelé au delà du Rhin à un rôle établi sur les droits de sa mère. Ensemble, ils apprirent l'histoire du Saint-Empire, des traités de paix, et les intérêts comme l'autorité souveraine des princes, ou même s'enquirent de plus de détails et de science auprès des érudits Guillard, Saint-Prest, l'abbé Dubos et des personnes occupées par le Roi dans les négociations d'Allemagne-. Outre
1. Voir ce document ?n extenso dans Seilhnc, ouv. cilé, I, p. 188.
2. Ces déinils curieux ont élé conservés par le père Léonard (manus( lil cilé par Boislisle, Mémoires de Saint-Simon, I, p. 66, note 2). Ils se trouvent confirmés par le fait que plus tard tous ces documents et mémoires furent repris par Dubois, premier ministre. pour servir en 1722 à l'éducation politique de Louis X\' dont il se chargea avec le Régent.
des études capables de détourner un jeune prince des fâcheux exemples qu'il trouvait dans sa propre maison, du vice bas et des mauvaises compagnies, le maître procurait ainsi à l'élève l'éducation de l'homme d'État, du politique, l'envie d'un rôle glorieux et les moyens de le remplir un jour avec honneur.
Si la famille de son élève, la seule qualifiée, semble-t-il, pour connaître et juger de la valeur morale et intellectuelle du maître, marquait alors à l'abbé Dubois de la défiance et critiquait ses leçons, ce fut, non pas sur le chapitre des mœurs, mais sur le fait de ces études poussées trop loin, trop ambitieuses et dangereuses pour un prince qu'on ne devait attacher qu'au métier de la guerre. Dubois se défendit auprès du Roi et du duc d'Orléans de ce reproche *; Madame encore l'en justifia^. Jamais il ne mérita, jusqu'à la fin de cette éducation malaisée où le soutinrent , « dans les traverses que lui donnait la maison d'Orléans^ » les protecteurs les plus recommandables, d'autre reproche que d'avoir essayé d'éveiller et de former à la vie, à l'action cette jeune ambition : tout le contraire précisément des reproches que l'histoire a recueillis des propos de ses contemporains, témoins hostiles ou jaloux.
Quel autre moyen cependant avait-il donc d'empêcher un jeune prince de se déterminer au mal, sinon d'occuper son esprit, vif et curieux, de fixer son attention sur les intérêts de sa gloire et de sa maison, de piquer, d'exciter tour à tour son désir de savoir et d'agir? « Voilà sur quoi il faut juger », écrivait l'abbé à Fénelon, le 6 août 1691, quand il eut à se défendre la première fois*. Il semble qu'il ait eu conscience, en associant l'amitié de Fénelon à sa tâche de maître, bien remplie comme celle de son illustre ami, d'avoir indiqué les motifs vrais de sa fortune et des progrès de sa carrière.
C'est parmi les précepteurs de princes, dans cette galerie
L Dubois au père La Chaise, à l'abbé de Fénelon, août 1691 (Seilhac, L P 252, 256).
2. « Pour moi, je vous ai rendu toute la justice qui vous est due. » La duchesse d'Orléans à l'abbé Dubois (Seilhac, L P- 233).
3. Le mot est de Fénelon, dans une lettre à l'abbé, d'août 1691 (Seilhac, l, p. 246).
4. Dubois à l'abbé de Fénelon, 6 août 1691 (Seilhac, I, p. 252).
toute spéciale de la fin du xvii'^ siècle, qu'il faut remettre en place la figure de l'abbé. Lui seul a réalisé le rêve que ses pareils ont presque tous formé dans le commerce et la familiarité des grands. Dans la maison de Coudé, La Bruyère le premier a dit les espérances et formulé les revendications de ces hommes de lettres, érudits, professeurs, las de la domesticité des familles princières, assurés de leur supériorité en tout genre, impatients de l'établir et de la prouver. « On trouve chez certains esprits une prévention toute établie contre les savants à qui ils ôtent les manières du monde, le savoir-vivre et l'esprit de société, et qu'ils renvoient ainsi dépouillés à leur cabinet et à leurs livres. » — « Il est savant, dit un politique, je ne lui confierai pas le soin de ma garde-robe. Ossat, Ximenès, Richelieu étaient savants : étaient-ils habiles ? Ont-ils passé pour de bons ministres ? * »
Fénelon a bien cru un instant qu'il aurait l'occasion de fournir à La Bruyère un exemple de plus, et d'inscrire son nom à côté de ces noms illustres dans Thistoire. Peut-être Malezieu avait-il formé, auprès du duc du Maine, les mêmes espérances : ami de Fénelon, professeur de mathématiques du duc de Bourgogne, savant et littérateur à la manière de Fontenelle, il était de ces hommes qui prétendaient mêler l'usage des plaisirs mondains, la pratique du bel air et du bel esprit, la connaissance des affaireset le goût de la science. Onlcvit à la foisprcmicrministre à la cour de Sceaux, secrétaire des commandements du duc du Maine, chancelier de la principauté des Dombes, ordonnateur des fêtes et publicisle attitré de ce royaume en expectative, oîi l'on ne fit que trop de politique parmi d'agréables passe-temps et dans l'attente des grandeurs-.
Ne fut-ce point aussi le cas de \'alincour, l'ami de Boileau, attaché toujours au comte de Toulouse, homme d'un réel savoir, aussi aimable qu'instruit, dont l'Académie française à la fois et l'Académie des sciences ont gardé le souvenir : « Il était un vrai répertoire d'anecdotes et répandait, dans la conversation, les grâces d'un esprit naturel et cultivé. « La
1. Labruyère, Caractères (édit. Ilaclietlc, in-12, 1690, p. 349, 351).
2. Saint-Simon, Mémoires (édit. de Boislisle, IV, p. 82); M™" de Slaal-Dclaunay, Mémoires (édit. Petitot, passi7n).
confiance de son élève lui avait procuré une place importante dans l'administration. Secrétaire général de la marine, quand ce prince en fut grand amiral, il écrivait l'histoire du Roi, et aidait son fds à faire la sienne*. Que de traits dans toutes ces figures, trop ou trop peu connues, accommodées plus ou moins au vœu de La Bruyère, dont on pourrait composer l'histoire et la physionomie vraies de Duhois !
Nul doute que l'envie ne soit venue à ce cadet de bourgeoisie provinciale, à cet obscur professeur de collège parisien, de faire à son tour l'histoire qu'il enseignait aux princes, et, pour y parvenir à leurs côtés ou sous leurs auspices, de prouver à force d'esprit et de savoir-faire son aptitude aux affaires, de devenir homme du monde et par conséquent homme d'Etat. Et même, en regardant bien et de très près le personnage, c'est à son désir de faire oublier sa province et sa profession surtout dans un monde où elles l'auraient rendu ridicule sûrement, c'est à la nécessité d'y prendre ses brevets de bel esprit et d'esprit fort, indispensables pour parvenir, qu'il faut probablement attribuer ces allures de libertin, ces hardiesses de ton, ces fréquentations de sociétés célèbres par la désinvolture de leurs façons et la verve de leurs propos : ainsi l'abbé se fit tort pour l'avenir, de peur que son passé ne lui fît tort.
Dans sa correspondance, le ton et la manière se sont conservés jusqu'à nous : spirituels sans doute, alertes, mais point assez pour dissimuler l'effort, et presque la brutalité, l'àpreté d'un tempérament d'ambitieux à qui l'esprit et la société elle-même ne furent jamais que des moyens de fortune, des instruments de pouvoir. On sent, dans ces lettres, l'obstacle qu'il eut à vaincre comme ses pareils : « Ils croient me désoler avec leur éternel refrain de Brives-la-Gaillarde. Je les y enverrai un jour en exil. » Mais on y note aussi un certain défaut de mesure, parfois une absence de tact et de proportions, un excès de recherche dans la plaisanterie, qui rappellent après tout ce qu'il s'efforçait tant de faire oublier, un fonds de brutalité première, une vulgarité native qui se découvrirent mieux quand il eut réussi,
1. Saint-Simon, Mémoires (édit. Boislisle, VI, p. 179 et les notes).
et dans les façons sans douLe plus encore que dans les saillies.
Le portrait, en quelques coups de crayon, très noir et volontairement déformé que Saint-Simon a laissé de l'abbé Dubois est saisissant, mais douteux comme ressemblance physique et morale. On n'a point conservé de cette physionomie, qui devait être très caractéristique, d'autres souvenirs que ceux du temps où, devenu premier ministre, l'abbé se laissait peindre par Rigault, épuisé par des excès de travail, des voyages incessants et la maladie ^ Sur ce visage officiel et flétri, aux rides très marquées, dans le rictus de cette bouche amaigrie par l'approche de la mort, dans ces yeux creusés par les veilles, impossible de retrouver ce qui, vingl-cinq ans plus tôt, devait donner le relief et la vie, l'ardeur d'une jeune ambition servie par des qualités réelles de verve, de travail et d'esprit.
Encore n'est-ce pas là « ce petit homme, maigre, effdé, chafouin à perruque blonde, à mine de fouine^ » que le grand seigneur a dessiné en caricature. Figure fine et longue assurément, aux traits déliés et anguleux, mais dont il ne faudrait pas négliger le front large, élevé, la bouche spirituellement dessinée et ces lèvres à la fois délicates et fermes où se marquaient, à l'approche de la vieillesse, une malice aimable et une volonté tenace.
Entre l'œuvre de Rigault et l'admirable monument que Houdon a consacré à la vieillesse de Voltaire, il faudrait signaler plus d'une ressemblance inattendue. Les regards seuls diffèrent, dans l'un, adoucis, naturels au plus haut point et portant la pensée hardiment au dehors du visage, dans l'autre aimables, à l'excès, indifférents et fuyants jusqu'à la fausseté. Involontairement, à comparer ces deux images, on songe à la rencontre de Voltaire, quand il fit ses débuts, avec l'abbé cardinal et ministre; on évoque la requête de l'homme de lettres à l'homme d'Etat « qui voudrait peut-être, en souvenir de sa propre carrière, l'employer à quelque chose ^)). Et l'on songe aussi que Michclet, si dur pourtant, presque impitoyable envers l'abbé, n'a pu se
I. Portrait de Uyacinlhe Rigault bien des fois reproduit |)ar la jjeiie Lrravure de Drevet.
'2. Saint-Simon, Mémoires (édit. Chéruel, XI, p. 175). 3. Voltaire, ujuvres complètes (édit. Moland, III, p. 72).
I;aBBÉ DUBOIS AVANT LA RÉGENCE 79
défendre de louer dans ses dépêches u cette langue nouvelle et si agile qu'on peut dire celle de Voltaire ».
Ce n'est certes pas une entreprise aisée que de vérifier et de retoucher, même s'il y a lieu, des portraits que le génie de Saint- Simon et sa haine de grand seigneur contre les plébéiens ont marqués d'une empreinte ineffaçable. Il faut pourtant suivre toute la vie de l'abbé Dubois jusqu'à la Régence, pour s'expliquer la place qu'il a prise tout d'un coup auprès du duc d'Orléans, dans le gouvernement et les affaires de la France. Et chaque fois que les historiens, de Seilhac, Wiesener et de Boislisle ont fait cette tentative avec des documents authentiques, le résultat a été une succession de retouches plus ou moins décisives au jugement mal informé et superficiellement injuste des contemporains.
L'éducation donnée par l'abbé au duc de Chartres, à mesure qu'elle a été plus étudiée et mieux connue, a paru ce qu'elle avait été, le fondement de l'avenir du maître auprès de l'élève, assuré par quinze ans de dévouement et d'efforts, mais le contraire aussi de la vilaine besogne, plus digne d'un valet que d'un maître, qui avait alors semblé sa seule ressource.
Ces recherches ont aussi permis d'entrevoir ce que furent, après la carrière de l'éducateur, les débuts du politique. C'était après la paix de Ryswick qui, en ramenant le duc de Chartres à Paris et, par l'oisiveté, le précipitant davantage dans les mauvaises compagnies, de toutes manières mettait fin à la mission de confiance de l'abbé auprès de lui. Louis XIV, pour diviser dans la paix l'Europe coalisée par Guillaume III, venait d'expédier à Londres comme ambassadeur, M. de Tallard. Il le chargeait d'obtenir le consentement des Anglais à un règlement de la Succession d'Espagne favorable aux droits et aux espérances des Bourbons *.
L'abbé Dubois parut à Londres aux côtés de Tallard, honoré de sa confiance, partout introduit par lui, au fait de tout ce qui se passait alors en Angleterre-. Les ministres européens
1. Sur cette ambassade consulter H. Reynald, Louis, XIV et Guillaume III, I, et surtout Legrelle, la Succession d'Espagne, II.
2. Tallard à M. de Torcy, 18 mai 1698 (A. ÉTR., Angleterre, t. 175, f" 60). « M. labbé Dubois et moi sommes si bons amis ". — Tallard à Torcy, 29 mai 1698
Ibid., ib., t. 175, f» 108) : « L'abbé Dubois vous rendra compte. Il a été partout. »
accrédités à la cour de Guillaume III commencèrent à s'étonner de cette faveur qui, plus que sa présence encore, intriguait. Etait-ce en qualité d'homme d'esprit qu'il était si bien accueilli dans les salons de Londres, auprès de la duchesse de Mazarin et de Saint-Evrcmond qui goûtaient son érudition sans pédanterie, et l'indépendance absolue de ses opinions? Et n'était-ce que par rencontre et habitude de société qu'on le voyait se lier très intimement avec les Anglais, comme Stanhope. et se répandre dans les milieux politiques ?
L'ambassadeur et les partisans de l'Autriche en vinrent au bout d'un mois a prêter à cet abbé mêlé mystérieusement et pour la première fois à la diplomatie française des desseins essentiels. Ne serait-ce pas que le roi de France, en dehors et en arrière de la mission officielle de réconciliation confiée à Tallard auprès de Guillaume III, aurait chargé d'autres confidences auprès des catholiques anglais cet abbé inconnu, agent secret peut-être de la cour des Stuart à Saint-Germain*. Cette hypothèse parut surtout s'être formée dans le milieu des réfugiés français de Londres ^, toujours attentifs aux démarches hors de France que leur persécuteur pouvait tenter encore contre le protestantisme.
Devant ces soupçons qui, au début de mai, avaient trouvé crédit et pouvaient compromettre le succès même de la tâche confiée à M. de Tallard, Louis XIV, qui tenait surtout à prouver à Guillaume III la parfaite sincérité de ses avances, l'appela l'abbé de Londres. Il le lit avec toutes les réserves que méritait un homme dont la conduite n'avait rien de repréhensible et dont il continuait à estimer le caractère. Dubois ne reçut pas l'ordre,
1. Auersperg à l'empereur Léopold I'', Londres, 4 avril l(yôH.[\Vie>iSlaals Archiv. ; Avglica), citée par Gœdekc, Geschichle des Spanischeîi Erb/'olge/criegs, (t. I, Appendice, p. 110) : « Tallard hal einen gewisscn abbé naniens Dubois bei sich wclcher sich bei dem Duc de Chartres aufgelialten hat, uiid bin ich gevviss versichert worden dass myloid Portland an den Konig bericlitet dass man auf diesen abbé sollte Acht liaben, weil er ein arglistiger Mann sei und viel sich zu Saint-Germain aufgehalten hal. Gedachler abbé lassl sich /.war verlaulen, dass Er nicht melir lange allhier bleiben werde, wclchcs man aber nicht giauben will, denn Er informirt sich von allcn und sucht sich iibcrall zu introduiren : so ister mit dem Botschafter gar familiar. »
2. Tallard à Torcy, 16 mai 1691 (A. ÉTR., Angleterre, t. 175, (• GO).
L'ABBÉ DUBOIS AVANT LA RÉGENCE 8i
mais simplement et en douceur, par les soins de Tallard seul, le conseil de revenir en France*.
Faut-il donc croire, selon les propos échangés alors entre Torcy et l'ambassadeur, que l'abbé fût alors seulement passé en Angleterre pour satisfaire sa curiosité, qu'il y voulût demeurer pour le plaisir de visiter, après Londres et les sociétés savantes, les universités d'Oxford et de Cambridge? 11 lui est arrivé si souvent par la suite de dissimuler, sous des prétextes analogues, ses voyages politiques, en Hollande ou ailleurs, qu'on peut légitimement douter de la valeur de ceux-ci. Tallard, qui l'avait emmené pour se servir de sa science et de son esprit auprès de la société anglaise, ne cachait point après tout qu'il le considérait comme son auxiliaire en tout, en politique comme en propos mondains : « Je remets à la première occasion, écrivait Tallard, le jour où on l'obligea à renvoyer Dubois, le 29 mai, de rendre compte à Votre Majesté de ce qui s'est passé à l'audience du Roi. — Si le Roi désire être informé, avant, de quelque particularité, l'abbé Dubois vous en rendra compte mieux que moi-même^. » Si l'abbé n'était pas encore un agent, c'était, en tout cas, un confident à demi autorisé déjà de la diplomatie française et qui parut, au retour, singulièrement précieux à Torcy par ses connaissances solides sur l'état de l'Angleterre.
Depuis que cette nation, avec l'autorité que lui donnait son Roi victorieux de Louis XIV, commençait à jouer entre les prétendants à l'héritage de Charles-Quint, un rôle d'arbitre en Europe, il importait à la diplomatie française de la connaître mieux qu'au temps surtout où, soit ignorance, soit obstination, Louis XIV avait précipité la révolution de 1688. Il semble bien que l'abbé Dubois ait eu alors des motifs particuliers, secrets,
1. Torcy à Tallard, G mai 1G98 (A. ÉTR., Angleterre, t. 175, f» 24). « L'abbé Dubois fait beaucoup de bruit en Angleterre. On croit qu'il y est avec des ordres et de grands desseins. Le Roi sait que la curiosité seule l'y a mené. Cependant, Monsieur, vous lui rendrez un grand service de lui conseiller de revenir. Ce que je vous en dis est plus que de moy seul, mais je crois que vous ne devez le conseiller que comme de vous.» (Voir aussi la lettre du 10 mai. Ibid., fo 30.)
2. Tallard à Torcy, 18 mai 1698 (A. ÉTR., Angleterre, t. 175, f" 60) ; Tallard au Roi et à Torcy, 29 mai {Ibid., f-' 105-106).