CHAPITRE PREMIER
LA CONVENTION FRANCO-ANGLAISE DE HANOVRE ET LES DÉBUTS DE L'ABBÉ DUBOIS
(Juillet-octobre 1716)
Le 2 juillet 1716, par raison de santé, disait-il, et de curiosité, l'abbé Dubois quittait Paris pour s'en aller faire un tour en Hollande*. L'objet de son voyage n'avait rien de commun avec les affaires de l'Etat : la Hollande était alors le grand marché des livres, oii l'abbé érudit flairait quelques bonnes occasions pour lui et son ancien élève. Il affirmait en outre son espoir de remettre la main sur un des plus précieux tableaux de nos collections d'art, les Sept Sacrements du Poussin, qu'un marchand juif de ce pays nous avait dérobé.
Pour une excursion scientifique et artistique, cependant, ce voyage était entouré de beaucoup de mystères. La chaise de poste qui emportait Dubois, comme son passeport, étaient au nom de M. de Sourdeval, son secrétaire. Lui-même, en habit de cavalier à la hollandaise, voyageait sous le nom de chevalier de Saint-Albin^, Comme il craignait d'être reconnu, il descendit en arrivant à La Haye dans une auberge d'Allemands ; et, « uniquement pour ne pas trahir sa qualité », il se garda d'aller faire
1. Le régent à M. de Torcy (A. ÉTR., Ang., t. 277, f» 77) ; Aubertin, l'Esprit Public au XVHI' siècle, p. G9.
2. Mémoire du Régent pour servir d'instruction à l'abbé Dubois (20 juin 1716, A. ÉTR., Ang., t. 277, f" 20); Sevelinges, Mémoires secrets du cardinal Dubois, I, p. 184 ; Lemontey, Histoire de la Régence, I, p. 104.
dans les églises de longues prières*. Tant de précautions prises pour dissimuler une mission dont on disait le motif indifférent, laissaient soupçonner un secret désir de trouver autre chose en Hollande que des tableaux précieux ou des livres rares.
La date et le lieu de l'excursion, d'autre part, coïncidaient avec le passage prochain en Hollande du ministre anglais Stanhope, l'un des amis les meilleurs que l'abbé eût connus en Angleterre, l'un de ceux qu'il avait revus le plus souvent depuis son séjour en ce pays et qui déjà, en 1708, en Espagne, avait marqué un véritable zèle à soutenir les droits, à servir les projets ambitieux du duc d'Orléans^.
Après une défaite retentissante à Brihuega, en 1710, et deux ans de prison en France, James Stanhope avait connu une meilleure fortune. Fougueux et obstiné, passionné et ferme, il avait refait, à partir de 1713, dans les combats parlementaires, sa carrière interrompue sur les champs de bataille. De tous les whigs nul ne fut plus ardent, dans les dernières années de la reine Anne, à défendre contre les torys la succession protestante. Lorsque Georges F'" fut appelé, malgré les Jacobites, au trône d'Angleterre, le succès n'avait pas été moins grand pour Stanhope que pour l'électeur de Hanovre ; Georges le comprit et, dès la première heure, attacha à son gouvernement comme secrétaire d'Etat ce whig résolu et fidèle^. 11 n'avait pas à s'en repentir : Stanhope venait, en 1716, de lui rendre un service signalé, en décidant ses collègues du ministère à faire supprimer par le Parlement la clause sévère qui interdisait aux rois d'Angleterre tout voyage à l'étranger. Si Georges V'^ put alors retourner dans son électoral de Hanovre dont le séjour et les intérêts lui étaient également chers, ce fui à Stanhope qu'il le dut* : il lui marqua sa reconnaissance en l'emmenant avec lui, dans ce voyage oii devaient éclater sa faveur et s'accroître sa fortune.
Était-ce donc simplement l'ami d'autrefois, ou le ministre
1. Dubois au Régent, '.'3 juille) 1716 (A. ÉTR., Ang., t. 177, f»' 39 et 127).
2. Voir Introduction, chapitre m; Saint-Simon, Me?«oi!rcs(é(iit.ChénieI, p. 369-455).