Tome
parent de Louis XV, son tuteur et son héritier légitime : « La France pendant une minorité, disait Dubois, et dans l'état où elle se trouve présentement est à peu près dans les mêmes mouvements oii est ordinairement l'Angleterre. Or l'expérience a fait reconnaître que le plus dangereux de tous les partis est de vouloir concilier et contenter tout le monde et que le seul qui réussit est de prendre un bon système et de choisir des gens dévoués pour le suivre sans varier. Avec cette fermeté la Cour a toujours le dessus. Son Altesse Royale, avec un système fixe et Dibagnet tout seul (le valet de chambre du duc), serait plus honorée et ferait plus pour le royaume et pour elle-même qu'avec tous les Conseils et avec trente hypocrites, fussent-ils des aigles ^ »
Par cette comparaison Dubois révélait à son élève, inquiet, hésitant, les moyens d'agir, tout un plan de gouvernement, la solution du dilemme en face duquel il était demeuré jusque-là impuissant. Ce qui donnait d'ailleurs au roi d'Angleterre cette fermeté, dans un pays moins soumis que la France à son prince, c'était l'autorité d'une Constitution presque acceptée déjà par tous les partis. A défaut d'une loi de ce genre, depuis peu il s'en trouvait une en France qui pouvait rendre nu duc d'Orléans les mômes services, c'était celle des Renonciations inscrites dans les traités d'Utrecht.
Sans doute, cette loi n'était pas reconnue par tous les Français. La plupart même, habitués aux formes et à l'esprit du droit monarchique, la considéraient comme une nouveauté illégale. Ils ne pouvaient pourtant la violer sans provoquer les colères des puissances européennes, sous la garantie desquelles les traités d'LUrecht l'avaient placée. Sinon de bonne grâce, du moins par intérêt et par nécessité, ils devaient l'accepter.
Enregistrée, d'ailleurs, par les Cortès d'Espagne et le Parlement de France, cette loi semblait une nouvelle expression d'un droit qui, depuis 1G88, tendait par les efforts de la Hollande et de l'Angleterre à pénétrer les peuples, à fixer les souverains de rEuro])e, le droit formel pour les nations de régler suivant leurs
1. Dubois à Noce, 18 juillet 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 320, f» 261).
convenances propres ou communes les successions monar chiques, d'où dépendaient leurs destinées. Ce droit avait, hors de France du moins, des champions résolus, qui à Utrechtmôme avaient été assez forts pour imposer leur volonté à Louis XIV et à l'Empereur. N'était-ce point là un paiti suffisant pour garantir à la maison d'Orléans la Régence et la succession de France, contre les Français encore disposés à contester au Régent ses droits, à l'empêcher de gouverner*.
Que le duc se souciât peu de leurs mécontentements et de leurs colères, de leurs intrigues : le fondement véritable et les véritables alliés de son pouvoir étaient, hors de France, dans les traités publics qui garantissaient les Renonciations, auprès des souverains et des peuples qui les y avaient inscrites. Sa politique, à l'intérieur, était condamnée à l'impuissance. A l'extérieur elle pouvait être ferme, décidée et féconde en résultats. C'était en Angleterre et dans le droit public de l'Europe qu'il fallait chercher le secret et les éléments du gouvernement de la France.
Rapprocher la France des puissances protestantes qui la combattaient obstinément depuis trente ans, abandonner la politique monarchique dont elle avait été contre elles le plus ferme champion, c'était rompre sans doute avec une tradition vieille et respectée. Mais la politique étrangère d'un gouvernement n'est pas uniquement affaire de tradition. Quand la tradition s'accorde avec l'intérêt de l'Etat, le soutient pour ainsi dire à travers les changements d'hommes ou d'idées, l'Etat n'en est que plus grand et plus fort. Mais lorsque cet intérêt change, à son tour la tradition doit suivre et non pas entraver ce changement. Il est, en effet, la règle, dont elle n'est que l'application. Le propre des grands esprits, en diplomatie, est justement de fixer le point précis où la tradition cesse de s'accorder avec l'intérêt bien entendu de l'Etat, où elle doit s'effacer devant lui pour renaître plus tard sous une autre forme. A la veille de sa mort, Louis XIV, qui était de ceux-là, n'hésitait point à se rapprocher de l'Empereur d'Allemagne, que ses prédécesseurs et