Saint-Simon, Mémoires (édit. Chôruel, XIII, p
I,E DEBUT DE I/ABBÉ DUBOIS A EA HAYE Hl
de la reine Anne ; le Hégent ne pouvait gouverner la France et soutenir, aux dépens de Philippe V, l'efTel des Renonciations que par la loi de succession inscrite dans les traites d'Utrecht. Qui pouvait concilier ces deux intérêts ? L'Angleterre qui les avait établis. Mais il fallait déterminer les whigs qui avaient appelé l'électeur de Hanovre et condamner cette paix d'Utrecht à soutenir les intérêts personnels des deux princes, en offrant à leur parti des avantages pour le commerce anglais. Dubois, après avoir vu leur chef, apportait de La Haye, les moyens d^entente à son maître, le sacrifice de Mardick, l'abandon du parti français reconstitué par Châteauneuf en Hollande.
Si ce n'était pas un très noble conseil, ce fut' du moins un acte très logique que cet abandon de la vieille et grande politique de Louis XIV, de celle même que le vieux Roi avait esquissée de sa main mourante et pourtant encore très ferme, de toute la politique française en un mot. Mais à l'intérieur, le Régent avait-il mieux respecté la pensée de son oncle, ce testament qui lui eût peut-être évité l'obligation de demander à l'étranger les moyens de gouverner? Dubois était logique en lui proposant de pratiquer la même politique au dehors, en l'invitant à se concerter avec les souverains et les politiques qui se disposaient à faire triompher son parti et sa maison. Ce n'était pas une politique extérieure réglée sur les intérêts d'un grand royaume, mais c'en était une au moins, à défaut de celle qui lui avait manqué jusque-là. Et surtout c'était une politique, le fondement solide d'un véritable système de gouvernement.
Le Régent l'avait approuvée, en autorisant la mission de son précepteur. Il était prêt à en suivre les développements et les conséquences et à affronter les résistances qu'il attendait des Conseils du royaume. Les anciens serviteurs de Louis XIV qui les composaient, pénétrés des traditions du grand règne, s'opposèrent tout de suite énergiquement à l'abandon du parti français en Hollande, au sacrifice de Mardick ^ Le Régent, stylé par Dubois, leur répondit que l'Angleterre avait fait la paix d'Utrecht, que cette paix était nécessaire à la France et qu'il fallait ne pas
1. Dubois à Stanhope, 4 août 1716 (A. ÉTR., Ang., t. 277, f« 143-144) ; Sevelinges, I, p. 210-211.
mécontciiLer les Anglais, les whigs, trop heureux qu'on leur permit de détruire l'œuvre pacifique des torys et tout prêts à renouveler les coalitions de la guerre précédente. Il discuta, avec plans à l'appui, le prix que coûterait l'établissement d'un port militaire à Mardick, 135 millions et conclut que la France n'était pas en état de soutenir une pareille charge, ni celle de la guerre que ce travail coûteux provoquerait. La crainte de la guerre, la menace de la ruine financière, étaient les seuls arguments capables de lever les hésitations du Conseil*.
Le maréchal d'Huxelles qui avait le double souci de défendre sa politique et de ménagerie Régent, imagina un biais: au moment où l'on décidait, à la demande du duc d'Orléans et selon ce que Dubois avait fait espérer à Stanhope,de renvoyer l'abbé porter à Hanovre les propositions de la France, il proposa d'en charger Dubois, mais sans ordre. Moyen qu'il crut habile, de ne pas s'engager par écrit, et pourtant de ne pas rompre la négociation^.
L'abbé était un plus lin jouteur que le maréchal. Il ilaira le piège. On l'éloignait : donc on le craignait. Sa présence, devant cette opposition du ministère, lui parut plus nécessaire à Paris qu'à Hanovre^. Il refusa de partir sans instructions. En vain d'Huxelles prétcxta-t-il que l'abbé connaissait cette affaire mieux que lui. L'excuse était trop mauvaise pour que l'abbé s'en contentât. Jl exigea des instructions, et les eut telles qu'il les souhaitait,revueset corrigées par lui-même*, (^e l'ut au tour du maréchal
1. Mémoire du Roy pour servir d'inslrucUon au S' abbé Dubois allant à Hanovre de la pari du Roy, 9 août I/IG, ^A. ÉTR., Ang., t. 277, P 156-174).
2. Saint-Simon (édil. Ciiéruel, XIII, p. 256) dit que Dubois se fit envoyer à Hanovre. Torcy dit déjà plus exactement {Mémoires 1, p. 647) « que le Régent le lit repartir pour llanover ». Dubois écrivait à Sfanbope le 4 août (Sevelinges, I, p. 210) : « S. A. R. m'a demandé comme une marque d'attachement, ({uoiqu'il eût tout droit de m'ordonner ». Trois jours plus tard, il disait à Chàteauneuf [7 août 1716, A. ÉTR., Ang., t. 277, P 151) : « jai eu beaucoup de peine à me résoudre à ce voyage... Mais il faut obéir ». — Au sujet des instructions, d'Huxelles écrivait à Dubois (8 août 1716, A. ÉTR., Ang., t. 277, P 153j : « J'avais cru qu'il aurait été inutile de vous donner une instruction. »
3. Dubois à Chàteauneuf, 7 août (A. ÉTR., Ang., t. 277, P 151). « La présence ici accompagnée d'une suite d'attention est nécessaire. Je ne réponds de rien en mon absence », Signé : Saint-Albin. »
4. D'Huxelles à Dubois, 8 août 1716 (A. ÉTR., Ang., t. 277, f» 153) : « Je vous envoie cette instruction. Vous y retrancherez ce que vous jugerez à propos, vous y ajouterez : après quoi, vous la renverrez, s'il vous plail, atin (ju'on la mette au net, »
d'être joué. Ainsi l'abbé avait pris Stanhope en ses filets, se présentant à lui sans caractère et sans instructions ; il prenait de môme le ministre de France, le forçant à lui donner un carac- Icrc oi'liciel et des ordres. Stanhope avait cru lui échapper : Dubois l'avait saisi à La Haye et engagé. D'IIuxelles à Paris avait espéré l'éloigner : Oubois l'emmenait pour ainsi dire avec lui, le forçait à le suivre dans cette négociation d'Allemagne. Cet apprenti diplomate s'imposait aux hommes qui dirigeaient la diplomatie de l'Angleterre et de la France. li était déjà passé maître.
C'était une bonne arme vérifiée et aiguisée que ces instructions préparées par lui-même pour le nouveau duel diplomatique, oi'i on avait espéré l'envoyer désarmé et le laisser en défaut. Rien de plus logique ni de plus ferme : on lixait le point de départ de la négociation et l'on en marquait avec soin le dernier terme 9 août 1716'.
Le point de départ était une condamnation de la politique étrangère telle que l'avait dirigée jusque-là le maréchal d'Huxelles. Ce ministre se désavouait lui-même : « Le parti hollandais que la France a vu se reconstituer après cinquante années, disait-il, n'est pas assez fort pour détourner la Hollande de son alliance traditionnelle avec l'Angleterre ni pour amener la République à accepter les propositions du roi de France. Cette politique n'a servi qu'à mécontenter les Anglais naturellement vains qui lui opposent des obstacles insurmontables ^. » Le désaveu était un hommage officiellement rendu du même coup à la clairvoyance de Dubois : le ministre recevait la leçon qu'il avait l'air de faire.
La conséquence désormais acceptée par la Régence, c'était la nécessité pour regagner les whigs d'Angleterre, sans lesquels on ne pouvait rien, de leur rendre la direction de la négociation, l'obligation aussi de s'expliquer avec eux d'abord sur l'affaire de Mardick ; par manière d'acquit^, d'Huxelles se permettait bien quelques doutes discrets sur le peu de sincérité ordinaire des
1. Mémoire du Roy pour servir d'instruction, etc. (A. ÉTR.,Ang., t. 277, f 156-174).