Ibid., f 166 à
L'ABBÉ DUBOIS A HANOVRE Ho
Il n'avait pas paru à la Régence que ce fût trop d'un dilemme pressant pour obtenir des whigs cette garantie capitale. Ce n'était même pas assez. Les instructions en indiquaient d'autres dont Dubois s'était réservé la ressource : « Ou l'électeur de Hanovre désire assurer sa couronne d'Angleterre, ou il ne le désire pas, du moment qu'il refuse de mentionner les traités qui garantissent, au delà delà Manche, la ligne protestante, comme la Maison d'Orléans en deçà. — Ou ce que les ministres anglais exigent à propos de Mardick est l'efTet d'un sentiment national, ou c'est une feinte diplomatique, s'ils ne veulent pas invoquer les traités d'Utrecht qui ont stipulé l'interdiction d'un port militaire français dans la mer du Nord. »
Le rôle de Dubois à Hanovre devait être d'enfermer Stanhope, qui passait « pourtant pour un habile ministre » dans ces raisonnements forts et pressants, et de ne pas se laisser prendre soi-même à des promesses ou à de simples paroles. Peutêtre après la façon dont il venait de faire ses preuves, cette partie des instructions ne paraissait-elle guère nécessaire. En tous cas, il lui importait d'être autorisé à établir, à Hanovre, avec les Anglais, sans les Hollandais, comme Stanhope l'avait exigé et comme il fut permis à l'abbé, une convention particulière sur trois points essentiels : l'article du Prétendant, celui de Mardick et la garantie des traités de paix^ Dubois n'a pas voulu garder pour lui seul la responsabilité des conclusions. Quant aux détails, il s'en chargeait.
Dès le 4 août 1716, l'abbé a prévenu Stanhope de son départ pour Hanovre. Depuis son retour de Hollande, il n'a rien voulu négliger pour maintenir le secrétaire d'Etat dans les bonnes dispositions où il l'a laissé à la fin de juillet. Comme à La Haye, il a recommencé plusieurs fois cette nouvelle lettre. Dans la rédaction définitive, il n'a pas hésité à révéler et à décrire l'opposition du Conseil pour mieux faire valoir la bonne volonté du Régent et son dévouement au roi d'Angleterre. Il annonçait son arrivée prochaine à Osnabruck, demandait à Stanhope ses avis, ses instructions même et terminait par un nouvel appel à son
1. Inritruclions de labbc Dubois (A. ÉTR., Angl., t. 277), {■" 169-172, P 173-174.
amitié'. Dubois comptait partir le 8 août-. La rédaction de ses instructions le retarda d'un jour : dès qu'il les eut reçues^, le 9, il se mit en route encore avec Sourdeval et toujours comme chevalier de Saint-Albin, sous le même déguisement de noms et de costumes^. Arrivé à Osnabruck le 16, il y trouvait une lettre de Stanhope qui lui offrait pour conférer plus à l'aise et plus secrètement un bel appartement dans sa maison de Hanovre. Le 19, il vint l'occuper ■'*.
En apparence, l'offre était gracieuse et de bon augure : le ministre anglais le recevait en ami, lui donnait « un appartement séparé du sien par un grand salon et la faculté de communiquer avec lui à toute heure*'». La réalité valait moins : Dubois s'en aperçut vite. Cette gracieuse hospitalité lui préparait une prison. Pour laisser la négociation dans un mystère d'où elle ne sortirait peut-être jamais, on l'avait mis au secret. Il ne pouvait ni recevoir ni voir les ministres étrangers qui s'étaient rendus en foule auprès du roi Georges". Pour correspondre le soir avec son maître, Dubois fut obligé de faire acheter par son domestique un fusil et de la bougie. 11 « était réduit au rôle d'acteur muet », pénible pour un homme d'esprit^.
Obligé de ne parler qu'à Stanhope, il s'en acquitta au moins largement. Mais Stanhope, depuis leurs derniers entj-etiens en Hollande, n'était plus le même. Dès le 3 août, ce ministre écrivant à Stair de Pyrmont, lui confiait ses doutes sur la sincérité des nouvelles propositions d'alliance apportées par Dubois à La Haye. « La confiance que nous avons en S. A. R. est perdue jusqu'à ce qu'elle se soit réparée. » Et toujours il demeurait
L C'est la lettre que nous avons déjà citée du 4 août 1711) publiée par Sevelinges, I, p. 210. Les brouillons 1res curieux, de Dubois sont encore aux Archives des A. ÉTH. (Ang.. t. 277. P 13-1-1.")!.
2. Dubois à Chàteauneul', 7 août 171G (A. ÉTR., Ang., t. 277, f 151).
3. D'IIuxcUes à Dubois, 8 août 171G (A. ÉTK., Ang., t. 277, P 153). Les instructions portent la date du 9 août.
4 Dubois à d'IIuxelles, 22 août 171(WA. KTIL, Ang., 1. 277, P 219 .
5. Dubois au Régent, Hanovre, 22 août 1716 (A. KTH., Ang., t. 277, P 228'.
f). Dubois au Régent, Hanovre, 4 septembre 1710 (A. ÉTR., .\ng., t. 278, f. 10).
7. Les lettres de lady Montague, 25 novembre 1710, décrivent très com])lètement la cour de Hanovre alors ^Mahon, Ilislonj of En;jland, I, P- 232).
8. Dubois au Régent, 22 août 1710 (A. KTR., Ang., t. 277, f» 228). Dubois à dHuxelles, 22 août 1710 [Ibid., f» 217).
L'ABBE DUBOIS A HANOVRE Hl
d'accordavec le Roi et le parti \xh\g que la seule façon d'acquérir une preuve de la bonne foi du Régent était d'exiger de lui une démarche énergique et préliminaire contre le Prétendant. Dubois ne l'avait donc ])as convaincu : il fit la triste, mais sage réllexion « qu'il ne faut pas se flatter de trouver des ministres publics qui se piquent ni d'une générosité ni d'une fidélité scrupuleuse à ce qu'ils ont fait espérer ». Suivant une méthode bien connue, Stanhope, à mesure qu'il voyait le Régent prêt à céder, averti par la lettre d'avis de Dubois, enflait ses prétentions sur Mardick, et faisait le difficile pour vendre plus cher ralliance de l'Angleterre ^ « Rappelez-vous, disait-il avec hauteur, que lorsque les Français eurent pris Dunkerque eu 1658, le cardinal Mazarin donna cette place toute fortifiée à Cromwell pour obtenir son amitié. Dans un temps où votre Régent a besoin de nous, souffrez que je vous dise qu'il fait trop de façons pour un simple canal-. »
Stanhope n'avait pu avouer à ses collègues du ministère qu'il s'était laissé vaincre à La Haye. « L'abbé Dubois a été renvoyé la puce à l'oreille, la tête perdue de peur par la réception qu'il a trouvée'^. » Pour prouver sa prétendue victoire, le ministre anglais faisait au Régent les conditions d'un vaincu. C'était en outre le moyen de convaincre ses amis et son maître qu'il fallait conclure avec lui, pour en avoir le profit^.
La conduite antérieure du duc d'Orléans, l'état de l'Europe rendaient ceux-ci à la fois soupçonneux et difficiles: l'Empereur venait de remporter sur les Turcs à Peterwardein un succès considérable (5 août 1710) qui lui permit d'obtenir de la Diète de
1. Stair contribuait à mettre les Anglais dans cette opinion, et jouait le même jeu à Paris {Mémoires de Saint-Simon, édit. Chéruel, XIII, p. 1()3), Townshend poussait Stanhope de Londres à réclamer davantage dans le secret espoir de faire échouer la négociation. Il pensait que les Français n'accepteraient pas leurs exigences : « Cela est absolument impossible », disait son secrétaire Poyntz, 31 juillet 171G (vieux style) (Coxe, Memoirs of R. Waljjole,\l\,\i. 57-58).
'2. Dubois au Régent, 22 août 1716 (A. ÉTR., Ang., t. 277, F 250; Sevelinges, t. I, p. 214).
3. Methuen à Stair, G août 1716, Stair's Papers (Wiesener, oiiv. cité, I, p. 294).
4. Dubois au Régent, 4 septembre 1716 (A. ÉTR., Ang., t. 278,^23). «S'il m'a tenu rigueur et s'il a exigé des conditions qui m'ont paru dures, c'est qu'il a eu et a besoin encore de grandes avances pour faire revenir les acteurs principaux de leurs préventions et leur faire voir qu'il fait une bonne araire pour le Roy et pour la Nation. »
Ratisbonne un gros subside et d'espérer la fin de la guerre d'Orient. Libre au Midi, rAutriche déciderait plus aisément des affaires dans le Nord'. Ni^Georges P"" qui, après Brème et Verden, convoitait encore le Mecklembourg, ni son ministre banovrien, Bernstorff, originaire de ce duché, ne trouvaient le moment opportun de sacrifier TAutriche à la France : au moins fallait-il que le Régent leur offrît une belle indemnité, nouvel aiguillon pour presser la conclusion du traité-.
Dubois avait appris en route la nouvelle de Peterwardein : « On m'a envoyé humer une étrange nouvelle pour le succès de nos affaires. Il semble que l'air en Allemagne en soit chargé et, je puis dire, empoisonné^. » Au moment de jouer partie, il en avait ressenti tout aussitôt les effets. « Il s'était pourtant montré beau joueur, plus gai, plus haut, plus gascon encore qu'il n'avait été à La Haye*. Mais il n'avait pu donner le change à un homme qui avait l'esprit bien présent. » Recherché comme un courtier entre le Régent et le Roi, Stanhope fixa dès le début le prix et la nature de la commission : le règlement de l'affaire de Mardick, qu'on ne détruirait jamais assez au gré de l'Angleterre et que le Régent voulait peut-être conserver, était le point essentiel^. Jusque-là tous les ministres anglais, avecTownshend, leurs collaborateurs et lui-même refusaient « de garantir textuellement la paix d'Utrecht qui les fourrerait dans des affaires où l'Angleterre n'avait pas l'intention d'entrer^' ».
Evidemment, ils marchandaient pour ne pas accorder ou consentir, au plus haut prix possible, le rappel de la paix d'Utrecht, désagréable à leur parti et à l'Empereur.
A cette double condition, Stanhope consentait à stipuler tout ce qu'il y avait de plus sur et de plus net pour le duc d'Orléans :
1. Torcy, Néf/ocl(tlioù.s,l, p. Grj5-65() ; Saint-Simon, Mémoires, (''dit. Cliéi'iicl. XIII, p. ir>7.
2. RoIx'Uioii à Stair, 2.") août ]71tj, Slair's Papers i\\"iesoner, I. ]). 'M7> . «■ H me parait que la jurande et belle victoire du prince Eugène pourra j)rocurerà l'abbé Duljois des ordres plus modérés et que lenvie de sacconunoder avec nous augmentera à proportion des avantages de TEmpereur. »
?,. Dubois à Pecquet, 22 août 171G A. ÉTH.. Ang.. t. 277, T^âOi.