‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débutsChapitre 76 sur 246 · Mêmes dépêches · texte numérisé non relu

Mêmes dépêches

12i LA CONVENTION FRANCO-ANGLAISE DE HANOVRE

de faire mention des traités d'Utrecht dans quelque coin du traité. Je vous prie de dire à M. Stanhope que j'espère qu'il trouvera quelque mezzo termine pour soulager ma répugnance sur ce point. Je me contenterai de peu; mais un silence absolu me laisse une tâche que je ne puis envisagera » Le Régent sentait la honte et ne pouvait se résigner à l'aveu public qu'exigeait Stanhope et que lui conseillait Dubois : il supplia les deux diplomates de lui épargner ce calice.

La journée du 30 août fut pour lui ce qu'avait été celle du 22, à Hanovre, pour l'abbé : commencée dans les inquiétudes, elle s'acheva dans la joie. Le Régent et son gouvernement donnèrent des ordres immédiats à d'Iberville et félicitèrent chaudement Dubois : « d'avoir ménagé sa gloire et si heureusement disposé les choses que dans ce traité avantageux pour l'Etat, il trouvât aussi parfaitement ses propres convenances- ».

Pendant ce temps, à Hanovre Dubois ignorait ce qui se passait à Versailles. Il était si heureux de son succès inespéré, si préoccupé de la crainte d'un nouvel incident qu'il blâmait la longueur de son courrier parti avec sa lettre le 24. Il lui falh\it pourtant plus d'une semaine pour revenir de Paris à Hanovre avec des ordres satisfaisants^. L'abbé envoyait, derrière le premier courrier, d'autres courriers à Paris. Le 28, il adressait une lettre secrète au Régent pour le presser de signer. Il lui faisait peur de l'influence autrichienne : « L'étoile de l'Empereur ou pour mieux dire sa comète, car c'est une éloile effrayante, a une terrible influence sur cette cour. Le Régent pèsera l'importance de cette alliance et les dangers qui peuvent la faire perdre*. » Le 31 août, nouvelle expédition pour lui signaler de nouveaux dangers : l'hostilité du ministre anglais Cadogan en Hollande, brutalement déterminé contre l'alliance, celle de lord Sunderland, gendre de Marlborough, le plus entêté des whigs contre la paix d'Utrecht : « Que ne faut-il point dévorer pour parvenir à un bien

1. Le Régenl à Dubois, 30 'août 1716 (A. ÉTR., Ang., t. 277, F 2G1).

2. Le Roi à l'abbé Dubois, 30 août 1716 (A. ÉTR., Ang., t. 277, f» 25S-2G0,. Le maréchal d'Huxelles au même, 30 août 1716 [IhicL, t. 277, f> 262).

3. Dubois au Régent, 4 septembre 1716 (A. ÉTR., Ang., t. 278, f 27).

4. Dubois au Régent, 23 août 1716 (A. ÉTR., Ang., t. 277, f 274-277).

capital? Si nous étions à bille égale avec les Anglais, nous aurions ménagé avec plus de dignité et de hauteur quelques avantages. Mais au fond, l'essentiel de tout ce qui nous est nécessaire s'y trouve en termes précis et substantiels et vous met en état de jouir de la paix et d'être libre dans votre taille de tout côté*. »

Qu'importe Mardick, du moment que les droits du Régent sont garantis ! Ce sont là des détails que celui-ci doit, sans plus tarder, négliger pour l'essentiel. Dubois se consolait par le mot que M . Fléchier avait souvent à la bouche : « dans les grandes affaires, quand on a à peu près ce qui compte, il ne faut pas regretter les petites choses que Von perd ». L'abbé s'autorisait d'un évoque ; son impatience le décida à gourmander enfin son ancien élève comme dans leurs leçons d'autrefois : « On vous a reproché autrefois pendant vos études de compter par minutes ; les minutes aujourd'hui me paraissent plus longues que des heures à un écolier retenu à l'étude par force. »

Pour tromper l'attente, Dubois enfin a résolu de s'occuper : l'inaction lui pèse autant que l'incertitude^. Au moment décisif de la bataille, il ne peut rester l'arme au pied. Il a dressé une embuscade à son hôte. Il l'a attendu au sortir d'un dîner où il régalait les fonctionnaires hanovriens, un festin allemand qui devait être fort arrosé. Il a calculé que si le vin du secrétaire dÉtat était comme autrefois gai et parleur, ce serait le moment d'éprouver au profit de son instruction la maxime : « in vino Veritas ». Ses calculs n'ont pas été trompés : la porte étant restée ouverte comme par négligence, au moment où sortaient les derniers convives, Stanhope est venu à lui et s'est jeté dans un fauteuil, dans l'état qu'il pouvait souhaiter, « après avoir tenu tête à seize Allemands qui avaient bu soixante-dix bouteilles de vin et six d'eau-de-vie, comme de l'orgeat ». Dubois lui a fait servir du thé pour abattre les fumées du vin, en souhaitant intérieurement qu'elles ne s'en allassent pas trop vite. Et ses souhaits ont été largement exaucés : Stanhope l'a instruit de tout ce qu'il voulait savoir, « sans qu'il eût d'autre soin que de lui faire quelques

1. Dubois au Régent, 31 août 1716 (A. ÉTR., Ang., t. 277, f 278-279).

2. Dubois au Régent, 1 septembre, 171G (A. ÉTR., Ang., t. 278, f 10).

petites objections pour passer d'une matière à l'autre». Il lui a fait, de neuf heures à une heure du matin, toute l'histoire de la négociation depuis l'entrevue de La Haye. Ainsi Dubois n'aurait pas perdu le temps que, dans son impatience, il avait reproché au Conseil de lui faire perdre *.

Le 4 septembre cependant, ne voyant pas encore son courrier revenir et n'y tenant plus, il se fâcha tout à fait. Il éclata en reproches : « Les difficultés grossissent comme les boules de neige qui tombent des Alpes, qui n'auraient d'abord pas couvert un oiseau et à la fin accablent des caravanes tout entières. Le Régent aurait dû tout quitter pour lui écrire trois heures après avoir reçu sa dépèche. On ne verra que trop qu'il ne s'échauffe pas dans son harnais, et Dieu veuille que les événements ne donnent pas raison à un aussi bon serviteur du Roi et de Son Altesse Royale^. »

Les dangers que Dubois signalait à son maître n'étaient pas seulement au dehors : ils étaient en France, auprès du Régent, dans son Conseil. D'Huxelles, qui louvoyait entre le Régent et la vieille cour, n'avait pas perdu l'espoir de faire échouer les projets concertés à Hanovre. La nécessité admise parles deux partis de renvoyer à Londres la négociation pour régler la question de Mardick était une belle occasion d'en retirer la direction à son auteur, et de la confier à l'ambassadeur de France en Angleterre, à qui elle revenait de droit. Or d'Iberville, était un diplomate de l'ancienne cour; il avait appris à défendre énergiquement, sous Louis XIV, les droits de la France contre les prétentions de l'Angleterre. Il n'était pas aussi disposé que Dubois à les sacrifier aux intérêts du Régent. La négociation secrète, terminée par la signature des préliminaires de Hanovre, rentrait dans le courant de hi diplomatie ordinaire. I^lle apjtartenait désormais à ses ministres, à d'Iberville et à CluUeauneuf, qui prenaient leurs ordres auprès du maréchal (l'Huxelles. Rien n'obligeait celui-ci à les comnmniquer à un agent d'ordre inférieur, tel que Dubois ; jusqu'au 29 septembre, l'abbé demeura sans

1. Dubois nu Régent, 4 septembre 1716 A. ÉTR., Ang., t. 278 f' 14).

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