Cellamare, Mémoires, f
n'hésitait pas à se le procurer. Quelque beau prétexte, quelque motif général qu'il invoquât, le marché était évident, palpable. Il le sentait bien, d'ailleurs. Et, tandis qu'il se disait : « Nulle dépense ne peut contrebalancer l'avantage de cette alliance^ », il suppliait son courtier Stanhope « d'inventer quelque honnête mezzo termine pour soulager sa répugnance et sa conscience ». 11 se résignait eniin au prix du marché, à la dépense : ce n'était pas lui qui payait la commission. Le sacriiicc était pour la France, et le profit pour lui-.
La joie de Dubois s'expliquait mieux encore : son amourpropre devait être satisfait du succès de cette négociation qu'il avait, sinon créée de toutes pièces, du moins tirée de l'abandon et conduite à bon port, contre vents et marées. Il avait eu à la fois le mérite de l'invention et de l'exécution. L'invention faisait honneur à sa pers}ticacité et à sa clairvoyance. Sans doute, le principe ('ont il s'était servi n'était pas nouveau : les Anglais avaient déjà d'eux-mêmes offert leur concours au duc d'Orléans^. Mais l'abbé, cette fois, avait merveilleusement compris et fait comprendre à son maître la nécessité de cette alliance d'abord dédaignée. C'était en cela qu'il s'était montré habile et heureux politique. L'exécution de l'œuvre, surtout, était de main de maître : il y avait déployé une activité incessante, la variété d'un esprit fertile en expédients, de la ténacité et de la souplesse, deux qualités qui s'excluent souvent. Il y avait apporté de l'esprit, de la passion même et, à l'occasion, de l'enthousiasme''*. Sa négociation était un vrai chef-d'œuvre et eût paru un modèle de diplomatie, si elle n'avait été \c. premier acte d'une diplomatie secrète, engagée par le chef de la nation contre les intérêts de
1. Voir plus haut, note du ".' ocloluc 17H) Aubcrlin, rKsjiril piihlic. p. 8(1'.
2. Le Régent à Dubois, 30 août 1716 (A. KTR., Ang., l. 277, P 201).
3. C'esl Ja thèse soutenue avec trop d'excès, suivant nous, par M. ^^'iesener, ouv. cilé. Il est trop aisé de montrer (pie la politique de Dubois avait été préparée par les dispositions de la cour d'Angleterre. Rien n'arri\e en histoire qui n'ait été préparé. Une alliance (liu'ablc ne s'établit que sui' (lr> inléréts communs. Mais le grand mérite de Dubois lut de les discerner cl de les servir au moment juste où ils devaient se rapprochei. C'esl là toutle talent des vrais diplomates.