‹ La diplomatie VénitienneChapitre 102 sur 246 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Premières traces de né{;oriations diplomatiques autre la Fii\NCE et les VÉNITIENS. — Obscurité et rareté des textes. — Les rcjjistres des Palli.— Le premier document est le traité de 883. — Les Croisades ouvrent l'ère des né."Ociations. — Le récit de Geoffroy de Villeliardouin. — Traces des premières ambassades signalées à l'occasion du Concile de Lvon (1240).

— Ambassades à Louis IX, à Charles de Valois. — Indications authentiques des preuves d'après mes recherches dans les registres manuscrits dits Conimemoriali et Misti ciel Senato. — Nouvelles ambassades signalées sous Philippe de Valois (1332). — Les faits ne sont que généraux.

— Absence de tous détails. — Indications des preuves de rapports commerciaux.— Importance des sources à consulter dites Sécréta Senato. — Nouvelles traces d'ambassades sous les règnes suivants jusqu'à l'avènement de Louis XI. — Les affaires d'Italie, principalement celles du duché de Milan, nécessitent des rapports plus fréquents entre le Roi de France et la Seigneurie de Venise. — Traduction d'une dépèche singulière de l'ambassadeur du Duc de Milan rapportant une conversation familière et politique du Roi Louis XI. — I>e mouvement général des affaires sous Louis XI amène à l'établissement définitif des ambassadeurs ordinaires à la Cour. — Citations des preuves jusqu'à jirésent inédites. — Ambassadeurs vénitiens ordinaires à la Cour de France, depuis l'envoi d'Antonio Loredan (1482) jusqu'à l'arrivée des deux ambassadeurs extraordinaires au Roi Charles VIII et à la Reine Axxe (1492).

Le Royaume de France et la République de Venise furent étroitement alliés dès les temps du moyen âge. L'histoire des négociations diplomatiques entre les deux pays ouvre un champ très -vaste aux recherches et aux investigations. La période des documents susceptibles d'un intérêt aussi particulier et aussi original que celui qui est offert par les relations et les dépêches , ne se présente que tardivement : néanmoins nous aurions cru manquer à l'un des devoirs de notre laborieuse entreprise, si nous n'avions tenté, en nous adressant aux sources même les plus ingrates , de trouver matière à former, vu la rareté et la stérilité des renseignements, sinon un tableau, — puisqu'une telle œuvre n'est pas possible , — du moins une ébauche des négociations entre la France et Venise , qui ont pré-

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cédé l'époque où la diplomatie de la République Sérénissime définitivement établie exerça une influence directe et régulière auprès de notre Cour, dans la personne des ambassadeurs élus et accrédités par le Sénat. Ce premier chapitre nous conduira jusqu'avix temps où le Roi Charles YIII , avant conquis la Bretagne et épousé madame Anne la duchesse héritière, reçut l'ambassade solennelle des Vénitiens envoyés à Paris pour complimenter le Roi et la Reine de France. La relazione qu'ils ont faite de leur voyage et de leur séjour a été retrouvée : nous en ferons le sujet d'un chapitre spécial ; elle est le premier document qui, nous venant des diplomates vénitiens et concernant le royaume, réponde d'une manière satisfaisante à toutes les qualités originales qu'on est en droit d'attendre de ce genre d'écrits si vantés aujourd'hui. Nous atteindrons ainsi progressivement, quoique patiemment, l'époque où les textes que nous recherchons se retrouvent d'une façon assez régulière non-seulement pour ne pas nous laisser sans renseignements généraux, mais même pour nous donner les instructions les plus minutieuses et les plus dignes d'attention , soit sur les hommes, soit sur les choses de la France, depuis le moment des grandes luttes de François I" jusqu'à celui où le Roi Henri IV entrant en lice, prépare à la politique française les succès les plus grands dans les entreprises les plus osées.

Je ne chercherai pas à signaler si ou non il y eut des rapports bien directs entre les deux pavs aux temps mêmes du premier de nos rois de la troisième race, alors qu'entre Bourgogne et France il y avait si peu de commerce, qu'un abbé de Gluny, invité par Bouchard, comte de Paris, à conduire des religieux à Saint-Maur des Fossés, s'excuse d'entreprendre un si long vovage dans un pays étranger

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et inconnu ' ! Assurément une rclazione sur les mœurs des Français de cette époque et des détails sur la personne de leurs princes ofïrirait un singulier attrait; mais d'autant que cette recherche serait vaine, j'en ahandonne la tentative^. Les croisades — et c'est en vérité toujours un peu à elles qu'il faut remonter pour trouver à chasser de race — ont commencé à rendre ces deux puissances moins étrangères l'une à l'autre : par elles seulement je vois l'aurore des négociations diplomatiques entre le Roi de France et la République des Vénitiens. Dès la première croisade, ne fallut-il pas directement ou indirectement entrer en rapports fréquents et arriver à des conventions pour obtenir le passage des vaisseaux et le transport même de quelques centaines de ces hommes de foi qui de l'Occident s'enrôlaient pour les lieux saints? Ce mouvement prit surtout une im-

1 Voyez le président Hénault, Ahrégé cliioiwl. de l'histoire de France, p. 96. Paris, 1742.

- Sur les négociations premières touchant de près aux choses de France, on retrouve quelques indi-ces dans les Cronache albinate, Cronaca Barbara, Codex Carolinus, Epistola Adriaiii ad Carohtm Mafj ninn . Apparaît ensuite le premier tlocument authentique, le traité de 883 entre les Vénitiens et Charles le Gros. La date est ainsi énoncée : « Di Mantova VI. id. maji, anno incarnat. Domini DCCCLXXXIII, indict. I, anno vero imperii doinini Karoli in Italia III, in Francia II. » Ce document est le plus ancien que contienne le célèbre Libre dei Patti aux Archives de Venise. Voyez sur toute la série des Libri Patti le savant article publié par M. de Mas-Latrie dans le Journal des archives des inissions scientifiques et littéraires , VI<^ et VII<= cahier, 1851, Rapport au ministre; — et enfin la Storia documentata di Venezia di Romanin, t. I*"'', tout le chapitre m, les parajjraphes intitidés : l'Europa e le isole veneziane; Trattato con Carlo il Grosso, sous Giovanni Partecipazio II, qui fut le quinzième doge.

Pour ne rien passer sous un silence <jue des savants trop sévères nous pourraient ensuite reprocher, nous devons dire qu'à cette époque même de 883, année du traité-avec Charles le Gros, les Vénitiens lui envoyèrent à son arrivée en Italie, — c'était la seconde fois qu'il y venait, — une ambassade composée de l'évèque Lorenzo et de deux autres personnages appelés Vigilio et Leone. Voyez encore Vluratori, Annales reruni Italianaruln. Mais, je le répète , sur tous ces temps et sur ces circonstances , sauf le traité dont nous avons le texte, les documents sont d'une stérilité désespérante.

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portance singulière après l'élection de Godefroi au titre de baron du Saint-Sépulcre'. C'était vers l'an 1090. Mais en ce temps il y avait encore jjeu d'ambassades : et d'ailleurs, la première qu'il est possible d'appeler raisonnablement de ce nom, fut une ambassade des Français aux Vénitiens, et non des Vénitiens aux Français. jSous en avons les cmieux détails dans l'un des monuments primitifs de notre langue, dans les Chroniques du maréchal de Champagne". Geoffroy de Villehardouin, naïf chronirpieur de ces événements, était lui-même un des ambassadeurs chargés d'obtenir des secours et de signer des traités. Son étonnement et celui des gentilshornmes ses compagnons à la Aue de Venise, les détails du cérémonial, les impressions qu'ils ressentent de l'aménité qui leur est témoignée, la convocation populaire dans la liasilique et l'étiquette en usage sont décrits au vif, et le récit que le maréchal de Champagne en fait , apporte beaucoup d'animation et un singulier charme aux épisodes sommaires et abstraits de l'histoire des négociations h cette époque , où , pour bien des nations capables, depuis, de toutes sortes de sagacités, le caractère distinctif de la diplomatie n'était autre qu'une entière simplicité de formes et une grande confiance en Dieu^. Malheureusement j'ignore l'existence

1 Voyez les Iinprese di terra santa de Andréa ^lorosini.

- Histoire de la conquête de Coiistantinople (1198-1207), pu])liée par Ducange en 1657, et insérée dans les collections Petitot et Michaud-Ponjoulat.

3 Voici quelques passages de ce curieux et naïf récit :

« Les députés du comte Thibaut de Champagne furent Geoffroy de Villehardouin, mareschal de Champagne, et Miles de Brabniit; ceux de Baudouin, comte de Flandres, furent Conon de Béthnne et Alard Macquereau ;

et ceux du comte de Blois, Jean de Friaise et Gautier de Gandouville

Ainsi ces six députés partirent, lesquels, après avoir concerté ensemble et jugé à propos de s'acheminer à Venise, à cause que là, plus qu en nul autre port, ils jjourraient rencontrer grand nombre de vaisseaux, firent si grande diligence qu'ils v arrivèrent la première semaine de caresme.

» Henrj- Dandole estoit alors duc de Venise, homme sage et vaillant de

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