UN ENTRETIEN POLITIQUE DU ROI LOUIS XL
s'en mêlaient, sont les qualités vraies dont elles sont empreintes '.
Le traite de 1478 entre le Roi de France et la Seigneurie de Venise rapprocha assez les deux pays pour que la République Sérénissime sentit le besoin d'être représentée au-
1 La (lé|>êche tle l'envoyé milanais, dont je donne ici l'interprétation fidèle d'après le texte italien, renferme une phrase latine que l'ambassadeur met dans la houche de Louis XI. Il me serait malaisé de la traduire sans lui ôter la piquante orifjinalité qui est en elle. Les convenances mêmes du langa{;e de nos jours m'interdisent particulièrement la traduction du second niemlire do la phrase. On sait du reste que le bon roi Louis XI avait l'esprit trop gaulois pour ne point appeler les choses par Içur nom :
« Le samedi matin j'allai à la cour, écrit l'ambassadeur, et aussitôt que le Roi fut levé, bien qu'il ne fût encore qu'en robe de chandjre (zupparellu), il me fit appeler dans son appartement, et s'étant assis à une fenêtre, il me dit avant toutes choses qu'il s'était trouvé malade ; puis s'étant informé si maître Pantaléon était avec moi, il le fit appeler. Sa Majesté s'exprimant alors en latin, dit ces propres paroles : « Ego sum passus emoroydas, quas etiam alias habui, sed non fuerunt ita véhémentes, quod credo fuisse propter labores animi et corporis in isto itinere et in cogi tandis rationibus bellorum et etiam propter abxtinentiam coitiis rjiiia steti tanto tenipore abxenx ah iixore meâ. En sorte que ce mal m'a causé quelque chaleur de tête Çcerte funioxitate alla testa) et m'a produit des palpitations au cœur qui me donnent de grands tourments. » Et saisissant le bras {sporgendo il braccio) à maître Pantaléon, il voulut qu'il lui touchât le pouls et recommanda à ses médecins de s'entretenir avec lui parce qu'il était valenthomo, qu'il le connaissait depuis trente ans, et ainsi maître Pantaléon lui donna une consultation.
» Tout en parlant de la sorte. Sa Majesté dut se lever pour aller à sa chapelle et entendre les messes; toutefois, devisant avec moi, la main sur mon bras, j'en vins au fait des Suisses (indubitablement leur fameuse victoire de Morat?) : u François, me dit-il, sur ce chapitre je ne voudrais rien dire à l'improviste, parce que je voudrais un peu réfléchir [iilijuanto pensare). Toutefois, il me paraîtrait que ce ne pourrait qu'être que bon de rétablir une ligue avec eux, parce qu'en vérité ils sont hommes de qui il faut faire grande estime en temps de guerre. Et chaque fois que mon frère le Duc de Milan voudra faire la guerre aux Vénitiens, il les aura toujours à peu de frais à son service, grâces à moi (per râpera mia). Et surtout s'il venait à l'esprit de mon frère de vouloir mettre à exécution une telle idée, — et ce que j'en dis est tout pour son avantage, — il serait bon d'engager le Duc d'Urbin ou tout autre capitaine, s'il en était un meilleur et plus apte : mais le Duc d'Urbin me paraîtrait excellent. Et il faudrait qu'il se soulevât comme si la chose venait de lui sous quelque bonne couleur ; nous saurions bien d'ailleurs le diviser. Il le ferait sous prétexte de recouvrer Padoue,
près de la cour du Roi Très-Chrétien par des ambassadeurs ordinaires. C'est du reste l'époque où la diplomatie vénitienne s'établit régulièrement auprès de toutes les cours importantes : le mouvement général des affaires exigeait cet établissement. Jusqu'alors , sauf auprès du Saint- Siège, la République des Vénitiens n'avait été représentée qu'extraordinairement auprès des princes, c'est-à-dire selon le besoin des circonstances; mais, ainsi que nous pouvons l'assurer d'après les textes consultés , — dès l'année 1479, des considérations politiques émises toutes au Sénat amenèrent à voter des décrets et des statuts nouveaux ; l'élection du premier ambassadeur, ordinaire vénitien appaitient à cette époque, et les dernières années du Roi Louis XI virent en cette qualité à la Cour l'envoyé Bertucci Gabriel. Les votes du Sénat pour le choix du second se portèrent sur Antonio Loredan , patricien de distinction et d'une habileté consommée. Élu en décembre 1482, son départ fut différé jusqu'au mois de juin et ses lettres de créance composées le 4 du même mois : il n'arriva en France que pour, les dernières années du Roi Louis XI '.
Vieence ou Vérone, etc., et ainsi on le laisserait les acquérir pour que mon frère de Milan tirât à lui Brescia , Bergame, Crème, et tout ce que les Vénitiens ont usurpé. Les Allemands seraient très-bons et fort utiles dans une telle guerre. » — Et moi je répondis : « Sire, tous ces projets et toutes ces intentions sont bien des preuves de la sincérité de l'amitié de Votre Majesté et de sa réconciliation totale avec mon très-illustre Seigneur; mais, franchement, il tient maintenant en grande amitié les Vénitiens. — Je le crois, me dit Sa Majesté, et même je pense que si le moment d'une telle entreprise n'est pas venu , il ne faut cependant point trop le retarder, car, je te certifie, François , et écris ainsi de ma part à mon frère de Milan, que les Vénitiens ne tiennent jamais et ne tiendront jamais ce qu'ils ont promis qu'autant qu'il y a tout avantage pour eux. » Et cela, le Roi me le dit par deux fois.
1 Preuves :
Registri sécréta Senalo , reg. XXI. — Commissio Dumini Antonii Lau-
a:\ibassades a Charles yiii. 301
Un nouveau mandat lui fut adressé après la mort de ce roi pour Taccréditer auprès de son successeur Charles YJII '. Antonio Loredan ne revint à Venise qu'au mois de septembre 1485. Aucun Vénitien n'avait fait avant lui une résidence aussi prolongée sur la terre de France. Il est le premier de ces nombreux ambassadeurs de la République Sérénissime qui de trois ans en trois ans se sont succédé à la Cour depuis 1482 jusqu'en 1797, c'est-à-dire pendant trois siècles accomplis. Je ne crois pas que jusqu'alors aucun ambassadeur ait eu l'occasion , au nom de Venise, de manifester des qualités diplomatiques aussi constantes et aussi suivies. Je déplore d'autant plus la perte de ses dépèches et de sa relazione, disparues par suite de l'incendie de 1576, avec toutes les plus anciennes correspondances oi^iginales antérieures à 1550; mais le texte des lettres officielles importantes qui lui furent adressées existe encore dans son intégrité, et la lecture que j'en ai faite dans les registres des Deliherazioni ciel Senato ne m'a que trop donné la mesure de l'intérêt qu'auraient aujourd'hui pour nous les récits de
redani ad Rejjeni Francorum pro exponendo causa belli inter Dominium et Ducem Ferraria; et excitando Rejje ad procurandum concilium, c. xxvi. — Les Registres signalent la présence des ambassadeurs du Roi à Venise, Responsio facta ditobus oratoi'ibus Régis suadentibus pacem cum principibus Italiir, c. Lviii. — Altéra responsio, c. LXi. — Tertia responsio, c. lxv. — Donentur paiini sericei oratoribus GalKs, c. lxvii. (On peut dire que ce devint un usage d'offrir ainsi aux ambassadeurs étrangers des étoffes de soie dont la marque de fabrique était vénitienne. Voyez le curieux ouvrage sur les étoffes d'or et d'argent de M. Francisque Michel.) — Letter;e oratorum Régis ad Dominium, c. lxxxii. — Commissio Antonio Roldîi missi ad respondendum dicli oratoribus in causa pacis.
1 Id. ibid. — Novum mandatum oratori Lauredano post obitum régis, c. xcni. — Litteraî ad novum regem, c. en. — Littera; ad oratorem Lauredanum, id. — Ad concitandum Ducem Aurelianensem in statu Mediolani, c. cvi. — Ad eumdem pro concitandis Gallis contra régna ISeapolis et statum Mediolani, c. cxxiv. — Littenc ;id nonnullos principes Gallorum, c. cxxv, — Ad oratorem Lauredanum ad concitandum Ducem Aurelianensem, c. CXXXII.
l'ambassadeur, soit dans des dépêches écrites au jour le jour, au foyer même des faits, soit dans une relazione destinée à expliquer solennellement la manière dont il avait exécuté les ordres d'Etat, comment il avait soutenu sa politique, quelle impression elle avait produite à la Cour, dans une affaire qui met en un fjrand jour une de ces sourdes menées dont le gouvernement de Venise s'est rendu trop souvent coupable, et dont les conséquences l'ont rai"ement lîien servi. Je fais allusion , par ces paroles, à l'ordre écrit que reçut l'ambassadeur Loredan d'exciter insidieusement, dès 1484^ le duc d'Orléans à se souvenir qu'il avait des droits sur le Milanais. Le sommaire du registie auquel j'emprunte ce détail désigne trois envois de lettres ainsi notées : « Lettres à messer Antoine Loredan, ambassadeur en France, ajin qu'il pousse le duc d'Orléans à agir contre l'État de Milan ' ; témoi^jnage bien fjrave d'une politique qui , en cette occasion , eut le malheur de n'être pas seulement astucieuse, mais imprudente. Cet appel, si fécond en misères pour l'Italie, fut-il en effet autre chose qu'un nuajje énorme, formé ainsi dès 1484, pour éclater dix ans j)lus tard avec la personne du Roi de France passant les monts et laissant à Fornoue des souvenirs qui furent aussi gtorieux pour la France que cruels pour l'Italie.
Au retour de Loredan^, Hieronymo Georgio, qui était accrédité depuis quelqiie temps auprès du duc de Milan, reçut ordre de se rendre en France^. Il revint en 1488,
1 Voyez les indications et les preuves à la note précédente.
- Dellberazioni sécréta Senato, 1484, die 27 au{;usti. Licentia repatriandi oratori in Francia, c. lxixvu.
3 Id. ibid.y 1485, die 18 septembris. Scriptura fuit Ser Hieronimo Georgio, oratori in Mediolano, ut vadat ad Serenissimum Dom. Iie{;em Francia; pro galeis dieti viagii interceptis, C. clxx tei-go. — 1485, 2 decerabris. Quid scriptum fuit oratori pro recuperatione galearum Flandriœ. —
A^IIîASSÀDES A CHARLES VIU. 303
laissant h son secrétaire Petro Stella le soin des affaires, qui consistait à renseigner le plus souvent possible le gouvernement de Venise par un envoi fréquent de dépêches et de pièces à V appui ' .
De 1489 à 1491, le poste de l'ambassadeur fut vacant; mais, parvenu à cette dernière année, je trouve la mention au Sénat de l'envoi à Paris des deux ambassadeurs extraordinaires Zaecaria Gontarini et FrancescO Gapèllo au Roi Charles VIII et à la Reine Anne. La notification de cette ambassade nous intéresse d'autant plus qu'elle met un terme au silence trop prolongé des documents. Le retour à Venise, en effet, de ces deux oratori magnifici, est un événement pour le chercheur et le curieux : en effet, la relazione qu'ils ont prononcée a été retrouvée dans ces derniers temps, et elle est la première sur la cour et le royaume de France dont le texte nous soit parvenu.
Dès lors, si les archives d'Etat restent encore assez muettes en fait de textes authentiques venus du dehors, nous avons, sinon comme réparateurs, du moins comme adoucissants du désastre, un nombre considérable de notes contemporaines, de copies, de souvenirs et de mémoires,
Voir aussi les textes. (mêmes sources), année i486, 20 avril, 17 juin, 5 septembre, 9 septembre, 14 octobre, 30 janvier (more veneto). Je rappelle qu'à Venise l'année ne commençait qu'au l*""" mars. La c(jrrespondance du Sénat avec Hieromino Georgio coinpiend encore les documents de l'année 1487 aux dates du 9 avril, 4 juin, 15 septembre, 6 octobre, circa materiam Zieii Sultani. I.e 23 octobre, le Sénat lui demande des renseignements sur la personne de Jacques Galiot (personnage cité dans Coramynes, liv. I^"", chap. vi, et partisan des princes dans la ligue du Bien public, « très-vaillant, lionnorable et loyal gentilhomme » . Il avait proposé à la Seigneurie de Venise ses services comme homme de guerre. Voyez 1487, 3 janvier, 28 février. Il mourut du reste l'année suivante, à la bataille de Saint-Aubin du Cormier.
1 Id. ibid. Licentia data Ser Uieronimo Georgio, oratori, c. cxxu tergo. La correspondance avec Petro Stella, en qualité de secrétaire résident, comprend les dates 17 mai, 18 juin, 18 août, 28 novembre 1488 et 16 mars 1490.
relatés et formés sous le nom de Diarii par des hommes tels que les Marin Sanudo et les Ptiuli, dont les plumes attentives ont rendu les noms chers à leur patrie autant que précieux à l'histoire. Le chemin a été lonjj pour parvenir à eux; aussi, maintenant (pie nous l'avons parcouru, l'horizon nous apparait-il sous des couleurs moins obscures. L'énumération sommaire de faits arides et isolés — besogne toujours ingrate — cesse complètement pour laisser une place bien due à des récits où se rencontreront fréquemment les qualités d'une fine observation unies h celles d'une éloquence peu vulgaire.
Ainsi avons-nous dû résumer jusqu'à cette période les premières preuves de rapports diplomatiques entre la France et la République de Venise. Commencés aux croisades, entretenus ou plutôt repris sous Philippe de Valois, nous les trouvons s'établissant sous Louis XI et établis sous Charks VIIL La connaissance est devenue complète, si complète qu'après l'épisode des grands troubles qui les^ sépareront violemment une dernière fois au temps de la ligue de Cambrai , les intérêts des deux Etats — France et Venise — se réuniront pour suivre une ligne commune jusqu'à la date éloignée du traité de Westphalie en 1648, au milieu même du dix-septième siècle, époque du dernier éclat et des derniers instants de l'autorité de la diplomatie vénitienne en Europe.
RELATION SUR LA COUR DE FRANCE EN Ud2. 305