AMBASSADES ITALIENNES A LA COUR
nature à mettre les puissances amies dans l'obligation d'adresser des félicitations au jeune couple qui , de sang Valois et breton, occupait le trône de France. Le gouvernement de Venise ne fut pas en retard; dans le mois même qui suivit les noces du roi (1491, le 16 décembre), au château de Langeais , la Seigneurie écrivit à Charles VllI et à la Reine Anne des lettres gracieuses', et, au printemps, elle lui dépécha comme ambassadeurs extraordinaires chargés du solennel office des compliments , les illustres patriciens Zaccaria Contarini et Francesco Capello.
Cette même année étaient venues d'Italie plusieurs magnifiques ambassades pour lesquelles avaient eu lieu des fêtes nombreuses, chasses, tournois; des cérémonies publiques, telles qu'entrée fort brillante par la porte Saint- Antoine, audiences publiques au grand Palais, et privées en celui des Tournelles. Je m'étonne du silence gardé sur ces fêtes et ces événements honorifiques, toutes choses bien faites pourtant pour être notées et redites par les curieux de l'époque. Aucune chronique n'en parle ni n'en témoigne. L'ambassade de Milan, entre autres, avait précédé celle des Vénitiens^, et il ne faut pas en négliger la mention dans l'histoire de ces temps, puisqu'elle avait la mission, selon l'heureuse expression de Commynes, « de commencer à faire sentir à ce jeune Roy Charles huitième de vingt et deux ans , des fumées et gloires d'Italie » : elle
1 Voyez les Appendices de V Histoire d'Anne de Bretagne , récemment publiée par M. Le Roux de Lincy. 4 vol., imprimés par Perrin, édités par Curmer.
- Commynes seid en dit trois mots, mais sans détails, liv. VII, ch. ni, p. 312, édit. de la Société de l'histoire de France : » Et pour commencer à conduire toutes ces choses, ledit seigneur Ludovic envoya une grant ambassade devers le Roy, à' Paris, audlct an, dont estoit chef le conte de Caiazze >
fiit plus imposante encore par le nombre des envoyés et plus pompeuse par la richesse et par les tournois dont elle fut l'occasion , et dont je tiens les détails et dirai le succès, d'après les dépêches dont j'ai pris copie parmi les correspondances originales du duché, conservées à Milan. Sous Louis XII et François l", nous manquerons moins de ces annotateurs, tous Français, soit que l'usage d'écrire se fût développé, ou que les sources authentiques aient été moins taries. — Aussi, sur ces temps qui ont précédé nos campagnes d'Italie, les pièces intimes, même les moindres en importance, que chacun de nous sera à même de découvrir, ne devront jamais être négligées. La relazione de nos deux ambassadeurs de Venise a déjà vu le jour en Italie, tout récemment et dans le texte original ' ; mais c'est nous qui avons le plus d'intérêt à la connaître, traitant comme elle le fait de notre royaume et de notre cour. Je la tenais depuis longtemps en manuscrit, l'ayant copiée sur l'original à Venise, au musée Correr, il y a quelques années, et me réservant de la publier; guidé par les dates, j'ai porté mes recherches dans les archives mêmes, pour en faire sortir les pièces qui étaient de nature à servir de commentaire. J'ai trouvé la note de l'élection et le texte de la commission : rien de plus. Le signalement de cette dernière pièce est le mode le plus naturel d'entrer en matière, et j'en use.
Aucuns ambassadeurs, en effet, ne partaient pour la cour où les avait désignés l'élection du Sénat sans avoir reçu un texte de commissio (instruction), qui, rédigé par les sages de la Seigneurie ou ministres, passait ensuite h l'approbation des votes du Sénat. Cet acte, qui était comme le passe-port de l'ambassade, instruisait les ambassadeurs
i Voir le tome XII de la collection des Relazioni decjli amha.iciatoii Veneti, publiée par les soins toujours si louables de M. Eugenio Albèri.
LE DOGUMEIST APPELÉ COMMISSIO. 311
du mode d'agir, de la durée du séjour, du chiffre du salaire, et autres choses indispensables. On comprendra sans peine que l'importance de ces commissions correspondait à l'importance de l'ambassade. Si celle-ci n'était que de compliment, la commission n'était à peu près que chose d'étiquette; si elle était de politique, la commission prenait le caractère d'un document précieux comme signification et renseignement. Pour l'ambassade de 1492, à bien peu de nuances près, on peut dire, en raison des compliments qu'elle avait charge de porter, qu'elle était plutôt gracieuse que politique. Il faut donc tenir le texte de la commissio comme un échantillon de la politesse de la République Sérénissime de Venise, à l'égard du Roi et de la Reine très-chrétiens. Je la rapporte presque en entier comme faisant nécessairement partie des tableaux de mœurs diplomatiques dont le détail et l'ensemble m'occupent si particulièrement.
« Nous, Agostino Barbarigfo, par la fjràce de Dieu, doge de Venise
)) A vous , Zaccaria Contariui , Francesco Capello , geutilshommes et très-aflectionnés concitoyens
» 11 est surtout nécessaire que nous vous instruisions par les présentes de ce que vous devez faire en France au sujet des choses que vous avez mission d'accomplir, lois de votre arrivée au lieu où, suivant nos ordres, vous vous présenterez à Sa Majesté Très-Glirétiennc.
)) Après avoir remis à Sa Majesté vos lettres de créance et fait en notre nom les hommages qui conviennent {décentes salutationes) , vous commencerez par rappeler notre ancienne et continuelle amitié et notre dévotion à tous les autres Rois Très- Chrétiens ses devanciers et ancêtres, amitié qui, toujours grande,
fut toujours aussi sincère Vous déclarerez que ce fut pour
nous une bien heureuse nouvelle que celle qui nous apprit que, par le bon succès de sa magnanime expédition. Sa Majesté avait obtenu le très-grand et très-noble duché de Bretagne.... Vous
exposerez ensuite nos félicitations à l'occasion de Thenreux mariage de Sa Majesté avec l'illustrissime fille du ijuondam très-excellent Duc de Bretagne, disant que ces deux choses nous ont charmé au delà de toute mesure [ultra modum) — Vous direz que telle a été la grandeur de notre joie, que, non content des félicitations que nous lui avions adressées par lettre, nous avons décrété, pour obéir au devoir que nous imposait notre dévotion, l'envoi d'une ambassade, pour exposer, en sa présence et v/va voce, la joie et le plaisir de nos sentiments. »
Mais la prudente République, qui n'ignorait pas les effets de l'éloquence en de telles occasions et qui connaissait sans doute pour en avoir déjà souvent usé, le peu d'engagement qui ressortait de l'emploi de termes généraux, ajoute cette recommandation vraiment piquante :
« Et ces choses, vous vous efforcerez de les expliquer avec toute l'éloquence et les ornements de langage possibles. Plus éloquents, en effet, seront vos discours pour exprimer la satisfaction que nous ressentons dans cette adresse de louanges à Sa Majesté, plus vous serez en droit de penser que vous- aurez répondu à notre attente dans l'exécution de votre mandat. N'oubliez pas que vous êtes députés dans ce seul but. Ne manquez pas de le faire fort à propos, toutefois en termes généraux (verbis tamen generaUbiis) ^ selon l'habitude ordinaire de tous ambassadeurs — »
Suivent les instructions pour complimenter la Reine; puis cette recommandation :
«Lorsque vous aurez ainsi fait une demeure de vingt-cinq jours (temps pendant lequel vous n'oublierez nen de ce qui pourra honorer Sa IMajesté et vous la rendre amie et bienveillante), vous prendrez du Roi un gracieux congé et retournerez, cum Delnomine, en notre patrie, parfaitement instruit de tout ce qui est digne d'être connu de nous en ces pays. »
Le gouvernement de la République tenait à n'oublier aucun des personnages importants à la cour de France. Aussi recommande-t-il bien aux ambassadeurs de visiter, en
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leur portant des assurances d'amitié et de considération particulière, les très-illustres Ducs d'Orléans et de Bourbon, ainsi que celui de Lorraine, et le grand chancelier, et les magnifiques seigneurs Philippe de Grèvecœur, sire de Querdes. Le point le plus délicat des instructions concernait le mode avec lequel les ambassadeurs devaient agir auprès du Duc d'Orléans, dont la République connaissait les vivantes ambitions sur l'Italie, ambitions ardentes qu'il fallait d'autant plus redouter, que huit ans auparavant, Venise, alors grave ennemie de Milan, les avait sciemment excitées, par l'entremise d'Antonio Loredan , son ambassadeur ordinaire à la cour. Mais la politique sinon toujours heureuse, au moins souvent très-fine de la Seigneurie vénitienne, lui formula une échappée par voie de douceur, de compliment et de galant subterfuge :
" Et aussi, dit l'instruction, connue il pourrait arriver que niessire le Duc d'Orléans, en raison des choses auxquelles il aspire en Italie (06 ea qiiœ in Italla aspirât), vous sondât sur les chanci'S d'un traité avec nous [tentaret vos de fœdere nobiscum), nous voulons, le cas échéant, que vous vous efiorcioz de ne rien répondre d'explicite aux demandes cpi'il pourrait hasarder, prenant soin d'éviter tout ce que vous pourrez ne pas dire, en restant polis. Vous lui répondrez que votre mandat ne contient rien à ce sujet, que d'ailleurs il n'a pas été nécessaire que vous soyez char{jés du soin d'une telle alliance, puisque Son Excellence doit connaître qu'entre elle et nous il v eut toujours véritable échanj^e d'amitié et de bienveillance affectueuse...; qu'elle peut toujours conq)tcr sur nous et sur notre Etat pour tout ce qui touche à son honneur et à ses intérêts, connue on est en droit de l'attendre de bons amis. A'ous prendrez donc ainsi conjjé de ]M. le Duc d'Orléans, en le laissant bien édifié et persuadé de l'attachement que nous avons pour lui, et ce, autant (pie vous le pourrez, car nous désirons nous conserver ce duc comme ami, en raison de son influence auprès du Roi Très-Chrétien. »
Le soin d'offrir à la Reine Sérénissime de beaux présents d'étoffes fait l'objet des derniers avis de l'instruction. Venise était depuis longtemps célèbre dans toute l'Europe pour la richesse et la finesse des étoffes ,d'or et d'argent, pour la magnificence des velours et la perfection des satins qui étaient l'honneur de ses fabriques. C'était, pendant le quinzième et le seizième siècle, un usage à elle d'offrir des pièces d'étoffes aux dames des cours souveraines, comme penda'nt le dix-septième siècle ce le fut de faire hommage d'échantillons distingués de ces fameux cristaux de Murano et de ces précieux miroirs qui sont encore aujourd'hui la convoitise des amateurs :
« Et ensuite, pour que nous ne paraissions pas manquer aux usages qui sont ordinairement observés lorsqu'on envoie des ambassadeurs porter nos hommages et nos compliments à l'occasion de noces..., nous avons décidé qu'il serait acheté une pièce de restayni aurait (brocart d'or) et une pièce de drap sur champ d'or avec franges, et deux autres pièces d'étoffe, l'une de velours violet et l'autre de satin cramoisi, chacune de vingt-deux bras, et les plus belles qu'il soit possible de trouver, pour être remises en présent à la Sérénissime Reine'. »
Ainsi munis de leur complimenteuse instruction , les ambassadeurs quittèrent Venise le 7 mai 1402, et préparèrent leur nombreuse suite et leur chevauchée à Padoue ^.
* Reg. sécréta Senato, Archives de Venise. Coininissio data oratoribus ad lle{;ein Galliie , lej;. XXXIV (1489-1494). — 1492. Die xxii inaii eo quod non datnr in teniporc. Additio data coniiiiissioni facte N. Y. Zacliarie Contareno et Francisco Capello cquiti oratoribus nostris ad Christianissinium Dominiirn Franconuii Regeni idtra priinani coniinlssionem sibi per collegiuin datam.
- Les ambassadeurs vovajjeaient à cheval pendant toute la durée de la route. Au commencement de leur relazione , je trouve cette jjhrase plaisante cpii dénote bien la familiarité et la bonhomie avec lesquelles on pouvait s'exprimer (mènie dans une occasion solennelle) au Sénat. « Tolto {jià licenza da quella addi 7 di majjjjio passato, ce ne andassimo a Padova, nel quai luogo trovassimo i cavalli che ne erano stati preparati, di sorte che
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Ils stationnèrent dans diverses villes et arrivèrent à ^Milan le 21 . Partout, sur leur passage, ils donnèrent lieu à des cérémonies qu'ils n'ont point manqué de rappeler. A Milan, ils firent une entrée et furent reçus à Pavie par ce souverain qui était à la veille de devenir trop fameux en France, par ce Ludovic le More, figure grandement originale, instigateur puissant de la première campagne des bataillons français en Italie. Ils allèrent ensuite à Turin, le 28 du même mois. Dans leur récit, ils s'étendent avec complaisance sur le duché de Savoie, les institutions, les seigneurs et les conseillers de l'Etat. Madame la Duchesse Blanche ' gouvernait alors. Ils eurent d'elle une audience.
« ]Nous trouvâmes ^îadaine au château, dans une chambi'e toute tendue d'étoffes noires; elle se tenait d'un côté avec ^lonsei{j,neur de Bresse^ et M. le grand chancelier; de l'autre côté étaient environ onze damoiselles, et tout le reste de la pièce était rempli de monde, absolument comme dans une église un jour d'indulgence plénière. ]\ladame est d'environ vingt-six ans, grande, bien en chair, blanche et charmante de visage, si bien que, à mes yeux, elle me parut une joyeuse et belle dame. »
La chevauchée passa les monts plus heureusement que ne l'avaient espéré les ambassadeurs, et, poursuivant leur, chemin avec une rapidité souvent contrariée par la quantité des moutures et des bêtes de somme , ils arrivèrent le
se 11 avessiino meiiati liberamente , la meta di loro ne sariano riinasii per la strada con {;ran danno délia Vostra Subliiiiità e iiiolto inajjjjior earico nostro. Con grandissima difficoltà e parole assal fecinio mutar qiielli clie non erano sufHcienti, si chè con lo aiuto di Dio li abbianio uienati in Francia c ritoinati indietro piîi belli e più gajjliardi elie quando ei fin-ono consacra tl.n
1 Blanche, fille du marquis de Montfenat et d'Elisabeth de Milan, mariée en 1485 à Charles de Savoie, mort duc de Savoie en 1489. Blanche fut ré{;ente et mourut en 1509, ayant mérité le surnom de « Miroir de chasteté et de prudence". Voyez les Princes de la Maison Je Savoie, par Edouard de Barthélémy, p. 61. Paris, Poulet-Malassis, éditeur.
2 Philibert de Savoie, proclamé duc en 1496.
24 juin à yilleneiive-Salnt-Geor(;es. C'était être aux portes de ]a capitale , et déjà en ce temps , l'usafje était pour les ambassadeurs qui venaient à Paris par ce côté de la France, de s'arrêter à Villeneuve jusqu'au moment où le Roi leur envoyait ses chambellans et ses gens d'honneur pour leur donner la bienvenue et se joindre au cortège de ïcntr^ée.
Les premières pages de la relation, auxquelles j'ai emprunté ces quelques détails du voyage, sont entièrement consacrées au duché de Milan et à celui de Piémont : le rovaume de France fait les frais du reste du discours, et, pour cela, nous sommes enfin sur notre terroii'. Arrivés le 24 juin q Villeneuve , les magnifiques ambassadeurs vénitiens firent leur entrée le 26 à Paris. Ils en repartirent en septembre, et, fidèles alors au passage de leur commission qui leur ordonnait de retourner parfaitement instruits de ce qui était digne d'être connu, ils entrèrent dans cette suite de détails dont je joins ici tantôt le contenu, tantôt l'analyse.
Le récit de leur entrée, la qualité des personnages qui les vinrent rencontrer, l'audience qu'ils eurent du Iloi, les cérémonies gracieuses de son accueil, la visite à la Reine, leur promenade dans Paris, leur dîner à la cour, défrayent les points les plus intéressants de la première partie de leur rélazione. La qualité d'une entrée d'ambassadeur à l'endroit où siégeait la cour était, dans les usages diplomatiques qui précédèrent en France les institutions de 89, un des chapitres les plus délicats de la question des cérémonies. Plus on approcha du dix-septième siècle, plus l'affaire de Ventrée prit d'importance et fut de natiu'e à blesser ou charmer l'épiderme vaniteux des illustrissimes et magnifiques envoyés. Une entrée d'ambassadeur — chose dont on n'a plus idée aujourd'hui — était véritablement un spectacle public, et, selon qu'il était de qua-