AUDIENCE DE LA REINE ANNE
alors malade, nous répondit en termes que je m'efforcerais de répéter mot à mot s'ils étaient soitis de la propre bouche du Roi; mais je n'en dirai que le sens, puisqu'ils viennent d'un tiers. »
L'ambassadeur expose alors comment le président fit entendre en trois points les belles déductions qu'il fallait tirer du discours de messer Francesco, et comment il répondit point par point au nom du Roi présent et h tout l'honneur, avanta^je et profit de la Sublimité du Doge. Deux jours après ils firent visite à la Reine Madame Anne de Bretagne :
u Elle était dans une chambre en compagnie de M. de Bourbon et de M. d'Orléans, et de beaucoup d'autres dames et seigneurs de bonne lignée. Nous la saluâmes au nom de Votre Sublimité, et, lui présentant les lettres de créance, je répliquai, en m'adressant à elle, ce que deux jours auparavant blesser Fi-ancesco avait dit au Roi, en usant d'un ordre et d'un choix de paroles qui me parurent propres au décor et à la grandeur de Votre Sublimité d'abord, et de Sa ÎMajesté ensuite. Elle me fit répondre par le vice-chancelier de Bretagne; mais ni moi ni aucun des nôtres ne pûmes savoir si sa réponse fut prononcée en français vulgaire ou en langue italienne ; aussi Votre Sublimité me pardonnera-t-elle si je ne lui redis rien de ce qui me fut dit, car, en vérité, je n'y ai rien compris {perché in effelto 10 non l'intesi). Nous lui présentâmes ensuite les étoffes d'or et de soie, qu'elle accepta de bien belle grâce.... "
Après quoi les ambassadeurs donnent les noms de ceux qu'ils ont visités et citent les choses qu'ils ont vues avec l'aide des hérauts et maîtres d'hôtel du Roi , continuellement à leur disposition. Je vois, d'après eux, qu'on visitait bien des endroits, en 1492, qu'il n'est pas de mauvais goût de visiter encore en 1861 : la Sainte-Chapelle ', « où
1 La Sainte-Chapelle était déjà à cette époque une des vieilles {jloires et un des triomphes de la bonne ville de Paris. L'anonyme de Seidis (doctement cité par M. Le Roux de Lincy) en dit de fort belles choses dans son
il y a de si belles reliques et de si précieux joyaux; » l'église de Saint-Denis'; le palais de Charlemagne ^ ; le bois de Vincennes ^ ; le Parlement * ; pour conclusion , toutes les autres mémorables choses de Paris.
Eloge de Parts, écrit avant 1332 en latin scolastique. « Il vante la décoration intérieure et les vitraux de la Sainte-Chapelle; il dit qu'une fois entré dans ce sanctuaire, on peut se croire au ciel, dans un des plus beaux endroits du Paradis. » Voyez Description de Paris ati quinziènie siècle, par Guilleb(>rt de Metz, publiée d'après le manuscrit par M. Le Roux de Lincv; chez Aufj. xVubrv, libraire, à l'enseijjne de à l' Aventure , rue Dauphine, 16, 1854. « En la Sainte-Chapelle, dit à son tour Guillebert de Metz, est grant partie de la sainte Croix, de la sainte Couronne et autres benoîtes reliques à merveilles; et y a un grant pié d'un griffon. Id. ibid., p. 53. — Voir l'Inventaire des Reliques de la Sainte-Chapelle, dressé en 1573 et publié par M. Douet d'Arcq, Revue archéologique, 1848. J'ajoute à titre de bon renseignement que les Libri cotnniemoriali, registro XVII , aux Archives de Venise, renferment un inventaire desdits joyaux et reliques qui appartient à l'époque où les ambassadeurs vénitiens dont j'analyse la relazione étaient à Paris. Je suis donc porté à croire que ce sont eux qui ont rapporté le document.
2 K Item à deux lieues est l'abbaie de Saint-Denis, la quele est d'excellent édifice : là sont les corps de saint Denis et de ses compaignons, saint Ruth et saint Eleuthere, en grans riches fiertés (châsses); si y est une maisoncelle dessus appelée Tegurion , toute d'argent, à riches pierres, la quele fit saint Eloy.... e fu baillée à l'église ung des sains doux, une partie de la sainte couronne, une partie de la lance, une partie de la sainte Croix, le suaire de Nostre-Seigneur, le destre bras de saint Simeon, une chemise de Nostre-Dame et autres notables reliques. lUec sont moult de riches sépultures de roys et princes; là prent le roy l'oriflambe quant il va en gueire : c'est ung gonfanon dont la hante est dorée et la bannière vermeille à cinq franges, oiî l'on met houppes de vert, n Id. ibid., p. 79.
"^ Le palais des Thermes — hôtel de Cluny.
* « Le bois de Vincenne, lequel est enclos de moult haulx murs, et est plus grand que la ville de Paris. H y a un chasteJ à onze grosses tours, haulx comme clochiers, où il a une chanonie et palais pour le Roy. » Id., p. 78.
^ u La salle du palais a de long six vingt pies et de large cinquante pies ; il y a huit colombes : là est la table de marbre de neuf pièces; là sont les ymages des roys qui ont régné en France, là sont procureurs de parlement et advocas. La salle des merchiers a de long quatre vingt pies. Là vent-on divers joyaux d'or, d'argent, de pierres prescieuses et autres.
" Au palais sont salles et chambres pour logier le Roy et les douze pers. Si est de bel édifice à tours et ymages dedens et dehors; et y a beau jardin. Au palais sont les seigneurs de parlement où les Roys de France ont accou-
FLEURS DE LIS DONNEES AUX A:\mASSADEURS. 323
Le 8 de juillet, ils allèrent de nouveau voir le Roi, qui les reçut après avoir entendu ses messes selon son usage de chaque jour. Sa Majesté les retint à dîner :
(i Le Roi nous donna un fort élégant et bien digne repas, après lequel, s'étant retiré dans la salle d'audience, où se trouvaient réunies un nombre considérable de personnes de la cour appelées expressément, et in conventu omnium, il me demanda si je pensais être content d'accepter de lui V ordre et les insignes militaires, et il fit la même offre à messer Francesco, bien que celui-ci les eût déjà reçues de Sa Majesté Impériale. Nous, Prince Sérénissime, nous répondîmes que nous étions prêts à toutes les volontés de Sa Majesté Très-Chrétienne, et aussitôt le Roi se fit apporter une épée et voulut que Monseigneur d'Orléans la tirât du fourreau. Sa Majesté la prit et nous décora chevaliers de son ordre, et remit le soin à un de ses secrétaires de notifier qu'en signe de perpétuelle bienveillance et amitié, il nous donnait une de ses fleurs de lis avec pouvoir de les mettre dans nos armes et nos insignes, absolument comme si nous étions de la maison de Valois et de son propre sang. »
Jusqu'à présent l'ambassadeur ne sort pas des détails qui sont le plus à l'honneur de sa personne et de sa mission ; mais il lui reste encore à faire connaître bien des choses, et c'est à la période suivante qu'appartiennent les quelques lignes les plus curieuses et les plus originales de son récit, entre autres celles consacrées aux petits portraits du Roi Charles et de la Reine Anne. Il annonce ainsi le menu de la besogne qu'il n'a pas faite encore dans son discours :
« Il me reste à exprimer, ajoute-t-il, — quid sentie^ — comment je trouve la personne du Roi et celle de la Reine, ce que je sais
tumé de seoir en jugement. Là sont les seigneurs des requestes oui ont cognoissance des officiers du Roy. Là est la chambre des seigneurs des comptes, des trésoriers, des receveurs, du concierge et d'autres officiers. Là est l'audience. Et devant le palais demeure un pottier d'étain, bon ouvrier de merveilleux vaisseaux d'étain et tenoit des rossignols qui chantoient en yver. n Même ouvrage : Parix au quinzième siècle, p. 54.
de retendue de l'État, des revenus et des dépenses, des {jendannes, des précautions et des provisions de {juerre, des inimitiés qui présentement sont encore de nature à occuper Sa Majesté et des movens qu'elle prépare pour s'en délivrer, et enfin des partis et des divisions qui sont à la Cour, à propos de quoi je ferai mention de tous les premiers sei{jjneurs du royaume. Ces généralités, je les exposerai par chapitres {per capila). et avec le moins de paroles tpi'il me sera possible pour exprimer mes propos {rniei concetd). n
Certes c'est là un beau programme, et qui, pour tous amateurs de nos anciennes choses, est d'un grand attrait : malheureusement le manuscrit, dont on ne connaît qu'un exemplaire, n'est pas complet; les derniers feuillets manquent, et la relazione reste en suspens à l'instant où l'jimhassadeur, venant de louer notre artillerie, se dispose à parler des inimitiés du Roi. Ce qu'il faut le plus regretter dans cette lacune, ce sont ses observations sur les partis et les divisions de la Cour; nous avons peu de discours à ce sujet dans nos chroniques imprimées. Au lendemain d'une paix intérieure obtenue par l'acquit et le mariage de Bretagne, et à la veille des grandes entreprises d'Italie, il eût été curieux de connaître comment ces étrangers, fiers quant au fond, naïfs quant aux formes du langage, avaient su distinguer et apprécier les esprits et les ambitions d'une cour qui, depuis dix ans qu'était advenue la mort du roi Louis XI, goûtait pour la première fois le repos et par conséquent se trouvait déjà exposée aux intrigues par façons de souteri-ains .
J'ai dit au début de ce chapitre que le mode à! écrire alors le portrait était en parfaite harmonie et bon accord avec la manière àe peindre à cette époque, manière sobre, vraie comme nature, presque plus vraie que nature; bref, pour me servir d'une expression qui aujourd'hui court les petits écrits, et que je crois plutôt être un grelot qu'autre
Signature de CHARLES Vlll Roi de FRANCE(ii D'après une lettre eu date de VIENNE le 2 7 Mars
Signature D'ANNE de BRETAGNE Reine de FRANCE 1:^1 D'après une lellre sur prcheniiRau Pape ALEXANDRE VI ( 24 Décembre I4î)6,
^2J T/re'p. ^a F^rtcfein/Ye f/AflRlS.