PORTRAITS DU ROI ET DE LA REINE
chose, réaliste enfin; — je ne crois pas m'être trompé, et pour ce, invoquant le témoignage du lecteur, je reprends le cours des extraits par l'exposition de ces portraits du couple royal :
u Sa Majesté le Roi de France est âgé de vingt-deux ans, petit et mal bâti de sa personne, laid de visage, ayant les yeux gros et blancs et beaucoup plus aptes à voir mal que bien; le nez aquilin, plus grand et plus gros qu'il ne le devrait, les lèvres grosses aussi, et continuellement il les tient ouvertes; il a certains mouvements de main nerveux qui ne sont point beaux à voir, et est (ardus in lociitione (et il est lent dans son mode de parler). A mon jugement, qui d'ailleurs pourrait bien être faux, je retiens que, de corps et d'esprit, il ne vaut pas grand'chose; cependant ils en font tous l'éloge à Paris comme étant fort gaillard à jouer à la paume, à chasser et à jouter, exercices auxquels, à tort ou à raison, il consacre beaucoup de temps. On le loue aussi de ce que, contrairement aux années précédentes, où il abandonnait le soin des délibérations et des affaires à quelques hommes du Conseil secret, présentement il veut être celui qui ait à délibérer et à décider, ce dont on assure qu'il s'acquitte de la plus belle manière*. »
Voici le pendant de la galerie, le portrait de madame Anne de Bretagne, la Reine :
« La Reine a dix-sept ans; petite, elle aussi est maigre de sa
* Voici le texte original de ces deux fragments curieux : La Maestà del Re di Francia è di età di 22 anni, piccolo e mal composto délia persona, brutto di volto, che ha gli occhi grossi e bianclii e multo più atti a veder poco che assai, il naso aquilino similmente grande e grosso molto più del dovere, i labbri etiain grossi, i quali continuemente tiene aperti, e ha alcuni movimenti dl mano spasmosi che paiono molto brutti a vederli, et est tardua in locutione. Seconde la opinion niia, la quai potria esser ben falsa , io lengo per ferme quod de corpore et de inrjenio pantin valeat : tandem è laudato da tutti in Parigi per gagliardissimo a giocar alla palla, in caccia e alla giostra, nei quali esercizi vel bene vel maie mette e distri- })uisce tempo assai. E etiam laudato che si corne per il passato avea iasciato il carico délie deliberazioni délie cose sue ad alcuni del Consiglio secreto, al présente ipsemct vuoi essere quelle che le abbia a deliberare e deffinire : le quali deliberazioni dicono che le fa con maniera grandissima.
personne, boiteuse d'un pied et d'une façon sensible, bien qu'elle s'aide de chaussures à talons élevés (zoccoli), brunette et fort jolie de visajje, et, pour son âge, fort rusée; de sorte que ce qu'elle s'est une fois mis dans l'esprit, elle le veut obtenir de toutes manières, qu'il faille rire ou pleurer pour cela. Elle est jalouse et désireuse de Sa Majesté outre mesure, si bien que depuis qu'elle est sa femme, il s'est passé peu de nuits qu'elle n'ait dormi avec le Roi, et en cela elle s'est aussi très-bien conduite, puisqu'elle est (grosse de huit mois '. »
Assurément, de ces deux portraits celui du Roi n'est pas flatté , mais la grande qualité qu'il y faut voir, à mon sens, c'est le caractère de vérité dont il est empreint. N'est-ce pas ici et à ce propos qu'il faut dire avec Corneille : « Dans la portraiture, il n'est pas question si un visage est beau, mais s'il ressemble. » Le Vénitien alors n'avait point de raisons qui fussent personnelles à son Etat pour parler mal , à plaisir, du physique et du moral de ce Roi , qui, deux années plus tard, devait lui être fort grand et redouté ennemi. Si la guerre d'Italie, pour laquelle le Roi partit de Grenoble en si bel apparat de vaillance le 29 août 1494, était déjà dans ses projets politiques par suite des conseils et excitations des seigneurs italiens réfugiés de Naples à la cour de France, elle n'était pas même encore dans les conversations à l'état de résolution ; la rude bataille de Fornoue, qui, si elle fut tant à notre honneur, fut d'une si cruelle issue pour le contingent des Vénitiens à l'armée ennemie, n'était encore que la chose des destins. Si ce
^ u La Regina è di età di anni diciasetle, piccola anche lei e scarna di persooa, zoppa da un piede notabilmente, ancora che si aiuti con zoccoli, brunetta e assai formosa di volto e per la età sua astutissima , di sorte che quello che si mette in animo, o con risi o con pianti, omnino lo vuole ottenere. E gelosa e avida délia Maestà del Re oltramodo, tanto che da poi che è sua moglie ha preterito pochissime notti che non abbia doiiuito con Sua Maestà, ed in questo ha anche fatto buona operazione rispetto che la si trova gravida in mesi otto. »
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même portrait de notre roi Charles eût été l'œuvre de quelque seigneur italien échappé h cette bataille , on serait à demeure de l'estimer douteux et comme empreint de ce mauvais vouloir qui, au nom d'inimitié de nation, nuit tant h la droiture des moindres jugements par l'aveuglement où il entraine nos sentiments. Au reste, le Vénitien, tout en disant que ce qu'il dit ])eut bien être faux, et qu'il ne parle que d'après ce qu'il a cru voir et comprendre, comptait déjà pour être de son avis un serviteur de ce même roi Charles, devenu glorieusement pour les siècles une autorité dans l'histoire, le grand sire d'Argenton, Philippe de Commynes, qui, parlant du roi Charles, même au temps de sa mort, le donne comme un homme de peu de sens, « peu entendu » , Quant au physique , je ne crois pas en effet que la France ait eu un roi plus laid, et si tous ne parlent pas avec cette curieuse crudité du Vénitien , au moins le donnent-ils partout h entendre '.
Quant au royaume et à l'Etat de France proprement dit, l'ambassadeur en avait une très-bonne opinion, et, pour rendre ses renseignements plus capables d'effet sur l'esprit de ses auditeurs, il les traduisit par des chiffres :
« Le royaume de France, par le fait, est très-grand, dit-il, plus grand même, à mon sens, qu'on ne le croit communément, par cette raison que dans son domaine, y compris la province de Bretagne, dans laquelle sont neuf villes ayant évêché, et deux ayant suffraganls, il y a en tout 47 provinces ou pays, dans lesquelles ou compte 3G villes d'archevêché et 128 d'évêché, qui, le tout réuni, forme un nombre de 164 villes;
de toutes, la plus digne est Paris C'est une ville très-riche
et abondante en métiers de toutes sortes et admirablement popu-
1 Voyez le portrait du Roi qui fut envové à l'astrologue Barthélémy Codés, afin qu'il en pût tirer un horoscope. ÇAicliives curieuses de l'histoire de France.^
leuse; ceux qui lui accordent le moins à cet é(jard parlent de 300,000 habitants. Elle a aussi son université, laquelle, connue le sait A^otre Sublimité, est une des plus belles et fameuses universités du monde entier; certains disent qu'elle a de 25 à 30,000 étudiants, mais aussi faut-il dire que ceux-là font leur compte de manière à ne pas donner lieu de s'étonner s'ils arrivent à ce total, puisqu'ils comprennent dans ce nombre la table des petits garçons, et poursuivent leur énumération ainsi, jusqu'à ceux qui étudient toutes sciences : le fait est que le vrai nombre des étudiants qui, en effet, travaillent dans les arts libéraux, en métaphysique, en théologie, en médecine, en droit civil et en droit canon, sans y comprendre les moines, les prêtres et les familiers (beaucoup d'entre eux s'inscrivant comme étudiants, non pour étudier, mais pour jouir des privilèges et immunités scolastiques) , est de 5 à G, 000 en tout. Les docteurs qui enseignent, dans quelque faculté que ce soit, ne reçoivent aucun salaire du Roi, mais seulement des auditeurs et étudiants qui les écoutent. »
Les Vénitiens, peuple qui savait compter et dont l'administration des finances, dès le treizième siècle, était organisée d'une manière si louable dans l'intérêt de tous, qu'elle pouvait servir de modèle aux Etats qui avaient besoin de réformes ou plutôt d'enseignements et d'exemples; les Vénitiens, dis-je, attachaient toujours une importance singulière au passage des relazioni consacré aux finances. Aussi est- il à remarquer que, dans cette relazione de France, les pages réservées à ces détails sont celles qui comportent le plus de faits et le plus de détaijs. J'en ferai ressortir les renseignements qui me semblent être les plus certains. L'ambassadeur prévient du reste ses sages et expérimentés auditeurs et seigneurs qu'il est fort malaisé d'en savoir bien long et bien juste sur ce chapitre délicat des revenus et des dépenses du royaume, principalement lorsqu'on n'a fait comme lui qu'une courte résidence; mais il affirme avoir interrogé des gens de bonne
LES FIXANCES. 329
foi. A son dire, le Roi de France, en 1592, retirait de l'impôt ordinaire :
Des droits d'entrée, des gabelles et de ses possessions royales 1,700,000
Puis des impositions cpii, d'extraordinaires qu'elles étaient sous Charles VII, étaient devenues ordinaires pour la plus grande commodité de la cour. 1,400,000
Puis enfin, tout récemment, du seul duché de Bretagne 500,000
En somme 3,600,000 '
Voilà pour le revenu; cpiant à la dépense, en y comprenant les pensions et les charges pour ce qu'il appelle les 07-dinanze , c'est-à-dire les gens d'armes du Roi proprement dits , l'ambassadeur se hâte d'énoncer qu'elle est du double du revenu , mais qu'il avisera comment on a moyen de balancer le déficit.
Pour la cour de Leurs Majestés 500,000
Pour les pensions 1,500,000
Pour les ordinaiize des gens d'armes 2,300,000
Pour les frais des constructions, les réparations des forteresses, les choses de guerre pour armée de
terre et de mer 3,000,000
En somme 7,300,000
C'est-à-dire singulièrement plus du double des revenus. A quoi le secret de parer n'était en vérité que le secret de la comédie, tant il était et tant il est facile à concevoir,
1 Mais à ceux qui aiment à établir entre les choses des points de comparaison, il faut dire, pour leur éviter tout cas d'erreur, qu'à cette époque le marc d'aryent étant à 10 livres environ, 1,200,000 livres valaient 6 millions 1/2 de notre monnaie, représentant au moins 30 millions de valeur relative. J'emprunte cette note à l'excellent ouvra;;e de M. Henri Martin, t. VIII, p. 188.
c'est-à-dire une imposition extraordinaire de toutes les provinces.
u Chaque année, en janvier, se réunissent les administrateurs généraux des finances, qui sont : celui de France, celui de Bourgogne, celui du Dauphlné, celui de Languedoc, et présentement celui de Bretagne. Tous ont un receveur général et trois contrôleurs par province. Trésoriers de Sa Majesté, ils font un calcul des revenus et des dépenses pour les besoins de l'année suivante : considérant d'abord la dépense, ils appliquent pour le déficit un impôt général à toutes les provinces du royaume. Duquel impôt ni prélats ni gentilshommes ne payent chose aucune, mais seulement le peuple (solum il popolo è c/uello che la paya). Si bien que par les revenus ordinaires et cette taille ils viennent à faire face aux dépenses prévues pour l'année suivante. Puis si, durant cette année, survient quelque guerre ou toute autre occasion inattendue de faire dépense, on fait surgir quelque autre impôt, ou bien on diminue les pensions, de manière que , par cet autre moyen , on se procure la somme nécessaire en toutes occasions. »
Et de considération en considération , tant sur les finances depuis Charles VII que sur autres choses, l'ambassadeur arrive au chapitre des gens d'armes , des grands pensionnaires du royaume, et à celui du dénombrement des personnes :
« La ordinanza, le corps d'armes du Roi, dit-il, est présentement de 3,500 lances, à trois chevaux par lance, et les hommes d'armes ont leurs gros chevaux bardés de cuirasses, et ils sont munis d'armes blanches dont ils se servent avec un bien meilleur air et un autre savoir-faire que les nôtres ; dans cette ordinanza, il y a 7,000 archers, tous hommes choisis et de la plus grande utilité dans les camps. Il y a ensuite 16,000 payesmortes, que nous appellerions des provvisionati, dont une partie est préposée à la garde des forteresses, et une partie à faire campagne. Un homme d'armes, avec ses trois chevaux, reçoit pour pave annuelle 180 francs; un archer, 90, et une payemorte, 60, pavés de trois en trois mois, sans diminution au-