L'I>ÎTRIGUE DE LUDOVIC LE MORE
et estimez de grant cueur, combien que le contraire se veit depuis, et le dict seigneur Ludovic estoit homme très saige mais fort craintif et bien souple quand il avait paour (j'en parle comme de celluy que j'ay congneu et beaucoup de choses traicté avec luy), et homme sans foy s'il veoit son prouffit pour la rompre. Et ainsi, comme dict est, l'an mil quatre cens quatre vingt et treize, covunença à faire sentir à ce jeune roy Charles huictiesme , de vingt et deux ans, des fumées et gloii^es d'Italie : luy remonstrant, comme dict est, le droict qu'il avoit en ce beau royaulme de Naples (qui luy faisoit bien blasmer et louer), et s'adressoit de toutes choses à cet Estienne de Vers (devenu seneschal de Beaucaire, et enrichy, mais non point encores à son gré) et au gênerai Brissonet, homme riche et entendu en finances, grant amy lors du seneschal de Beaucaire , auquel il faisoit conseiller au dict Brissonet de se faire prestre et qu'il le feroit cardinal : à l'aultre touchoit d'une duché.
» Et, pour commencer à conduire toutes ces choses, le dict seigneur Ludovic envoya une grant ambassade devers le Roy, à Paris, au dict an... '. »
J'appuie beaucoup sur ces origines, bien que je ne fasse point ici ni une histoire de France ni une histoire du duché de Milan : si la diplomatie devint une science et un art, si des luttes immenses ou elle dut révéler la force et l'importance de ses moyens se sont engagées dans ces temps agités, le point de départ est dans l'active intrigue d'un prince dont l'âme était la proie de tout ce que les passions ambitieuses peuvent contenir d'ardeur pour le succès, d'amertume et d'astuce contre l'obstacle : ce prince était Ludovic le More.
* Pour les citations des textes de Commynes dans ce chapitre , j'ai eu recours à l'édition de la Société de l'histoire de France. Paris, veuve J. Renouard, 1840,
Dès ce moment jusqu'à la fin du règne de Charles VIII , sauf il faire d'autres étapes ensuite sur les mêmes terres , l'observateur de la politique des princes ne doit plus détourner ses regards de l'Italie : le champ est ouvert et la partie s'y livre. A Rome, à Venise, à Gènes, à Milan, à Florence, en Ilomagne, à Ferrare, à Naples, intrigues ou combats, luttes do la pensée et de l'épée. C'est à qui l'un gagnera l'autre à sa cause : le duc de Milan dominait tellement 1 intrigue pour attirer à son parti, que l'expression de hudovicheggiare se rencontre sous la plume d'un diplomate florentin, alors à la Cour de France. Rien de plus significatif que cette parole !
Pour la première fois , je vois un ambassadeur chargé d'aller sonder l'esprit des cours et des peuples de l'Italie : je le répète, la diplomatie est née, elle est une science politique; son école c'est l'Italie, son exercice c'est en Italie. Il ne s'agit plus d'un ambassadeur envoyé pour accomplir plus ou moins de simples formalités , il s'agit de négocier, de pratiquer, de séduire , de s'entendre au sens des choses et d'exercer habilement et dextrement ce qu'on a appelé la connaissance des hommes : « la science , la vraye science , dit Charron, l'auteur du livre sur la Sagesse, c'est la science de l'homme. » Désormais il faut l'appliquer à la politique. Voyez les missions remplies deux ans plus tard par Commynes ! Quel mode nouveau dans le récit ! Quelles ressources heureuses pour peindre les hommes , pour signaler les vertus ou les torts dans un Etat et chez un prince. Le voilà bien le véritable prédécesseur, le vrai satellite, le digne compagnon de Machiavel, cet autre diplomate et cet écrivain si profond, si courageux dans ses dires, cet observateur si implacable et sur le caractère de qui le détestable vulgaire s'est trompé si grandement et se trompe chaque jour plus grandement encore !