CHAPITRE QUATRIEME
Ambassades des Vénitiens au Roi Louis XII. — Interprétations diverses des conséquences politiques de la mort de Charles YIII. — Frajjnieuts extraits des Diarii de Marin Sanuto. — Vision des astrologues. — Pietro Stella, secrétaire, va complimenter Louis XII. — Courtois accueil du Roi. — Ambassade extraordinaire. — Le secrétaire Stella donne des nouvelles de Philippe de Commynes. — • Arrivée des ambassadeurs a Lyon. — Monseigneur de Ligny inscrit au Livre d'or et créé !Noble de Venise. — Les ambassadeurs vont à Paris et à Etampes. — Audience donnée par Louis XII à l'auberge de la Fontaine. — Résumé de la relazione de Pietro Stella. — Sommaire des détails conservés par Marin Sanuto. — Ambassade des Vénitiens au Roi Louis XII lors de son entrée à Milan. — Ludovic le More prisonnier en France et son arrivée à Lyon. — Résumé de la relazione de Domenico Trevisan (1501). — Ambassadeurs qui se sont succédé à la Cour jusqu'à l'ouverture des hostilités. — 1501-1509. — La dextérité de la République empêche les résultats que s'étaient promis ses ennemis. — Les Sécréta Scnato et les Recjistres du Conseil des Dix sont les sources à consulter. — Documents d'un grand intérêt pour les affaires à cette époque, recueillis à Venise par M. Paul de Musset. — Toutes les Relazioni nous manquent jusqu'à la fin du règne de Louis XH.
Quatorze ambassades, dont sept ordinaires et sept extraordinaires, représentent le mouvement de la diplomatie vénitienne à la Cour de France pendant le règne de Louis XII; or, sous le long règne de Louis XI, il y en avait eu trois. On peut juger par cette différence de l'étendue et de l'importance que prirent les négociations de ce temps, surtout si l'on a égard aux quatre années que dura la ligue de Cambrai, et pendant lesquelles tous rapports diplomatiques furent nécessairement suspendus entre la Seigneurie de Venise et le royaume de France. Mais avant et après cette ligue, aussi désastreuse par les effets qu'inutile par les résultats, la nature des affaires et l'esprit développé de la politique avaient rendu continuels les points de contact. On retrouve les traces d'une mul-
titiide do dépêches, de nombreuses instructions et d'une certaine quantité de ces feuilles volantes que recevait la Seigneurie sous le titre à'avvisi, mais de 7'elations proj)rement dites, on ne peut en indiquer encore que de menus exemplaires. Les quelques rares écrits de ce genre que nous sommes à même de reproduire, nous les devons aux Diarii de Marin Sanuto, qui, pour cette période de l'histoire du seizième siècle, période traversée par des traités presque aussitôt annulés que conclus, sont h même non-seulement d'offrir de sûrs et abondants renseignements, mais encore de répandre des lumières nouvelles touchant à des circonstances politiques jusqu'ici trop ])eu définies.
La République de Venise fut, à proprement parler, l'héroïne de la vie politique de Louis XII : soit dans ses alliances, soit dans ses luttes, la République fut le point de mire des desseins du Roi de France. Venise, à son tour, ne devint-elle pas non-seulement la question d'Italie, mais encore la question de toutes les grandes puissances par l'objet et les conséquences de la ligue tramée contre elle dans un mode si formidable, aux conférences de Cambrai, à l'instigation directe et du Roi de France Louis XII , et de son ministre Georges d'Amboise, cardinal de Rouen? Je n'entrerai pas dans le détail des faits : autrement , ce serait entreprendre une œuvre spéciale qui serait ici hors du cadre qui lui convient; mais en suivant les traces des ambassades diverses, en recherchant l'objet des instructions qu'elles avaient, en examinant les résultats qu'elles obtinrent, j'aurai ainsi tenu dans la direction qu'elle doit avoir l'entreprise que j'ai résolu d'accomplir sans m'être égaré dans des digressions d'un entraînement trop facile.
Au moment de la mort de Charles VIII, les rapports diplomatiques de la République Sérénissime avec la Cour de France étaient plus que jamais en rupture : l'avènement
FRAGMEJNT DES DIJIUI DE ÎMARIN SAALTO. 349
du Duc d'Orléans au trône devait les rétablir. Marin Sanuto , qui écrivait toutes les impressions du moment dans ses Diarii, exprime dans un style de simplicité et de concision merveilleuses le travail de suppositions et de présomptions qu'avait suscité dans les esprits la publicité de cette nouvelle si peu attendue de la mort du roi Charles VIII. On sent par le courant de son style et par la naïve simplicité de ses expressions, la vérité des dires : vous avez par lui les échos de cette foule de causeurs et d'appréciateurs qui, à la place Saint- Marc, comme jadis au Forum, sous l'impression des discours des tribuns à l'arrivée des courriers des Gaules, traitaient d'affaires, discutant, contredisant, croyant à ceci, voulant cela.
H Ce bruit do tant d'importance, dit-il, se répandit bientôt par tout le pays; c'était chose bien peu attendue, et tout le pays en ressentit grand plaisir. Cependant il se faisait aussi de nombreux commentaires; Les uns disaient que cette mort ne venait point à propos, d'autres que le duc d'Orléans succédait au trône, le roi Charles n'avant ni fils ni fille, et ce duc étant le légitime héritier, en qualité de germain du Roi et son beaufrère, puisqu'il avait pris sa sœur pour femme. — Le duc de Bourbon avait bien aussi xuie femme du sang, luais le duc de Bourbon n'était pas aussi proche parent du Roi. D'autres disaient : « Au moins nous sommes assurés contre la venue des Français en Italie pour quelques années: -n d'autres, que le royaume serait divisé, parce qu'on ne savait pas si le duc de Bourbon se tiendrait tranquille, etc. D'autres disaient : « Ce duc Louis d'Orléans, âgé de trente-six ans, succédera certainement; c'est un lioinme belliqueux (!t de ressource; et qui prendra le titre de duc de Milan, si bien que l'Italie s'en trouvera pire qu'auparavant. Cependant la Bretagne retournera à la
Reine, car c'est son bien » Et ainsi devisait cliacuu selon son
opinion, attendant d'heure en heure que la nouvelle se vérifiât. Beaucoup y croyaient, sachant surtout qu'elle venait par la voie de Fcrrare ' . )i
1 Diarii de Marin Sanuto à la Bibliothèque de Saint-Marc, vol, I, sup-
Et l'honnête Marin Sanuto ajoute avec une petite pointe de modeste philosophie pour conclusion :
« Ainsi donc Charles VIII, roi de France, âgé d'environ vingt-huit ans, est mort tout subitement, comme on le verra par la lettre ci-dessous, et ainsi s'est accomplie sa fortune; les cieux [li cieli), dans ces derniers temps, lui avaient réservé de grandes choses, mais Dieu, qui gouverne tout, a vouhi le priver de la vie; si bien qu'en ce monde trompeur, il n'y a point lieu de placer une espérance, car il dure peu, etc — »
L'intérêt de ces notes contemporaines et prises sur l'heure même des bruits et des dires , a encore cet avantage de nous communiquer un vif reflet des mœurs et des croyances. Sanuto nous a dit les petites conceptions politiques d'un chacun produites par la nouvelle de la mort du roi Charles, il nous, dit quelques pages plus loin, comment l'astrologie et les astrologues s'y mêlèrent. N'y eùt-il pas eu de quoi s'étonner qu'une si belle science et de si beaux savants n'y eussent point pris de part?
« Je ne fauldrai point à écrire (non vitero di scrîver) ce que j'ai vu dans une lettre, à savoir que le Roi Charles VIII, peu de jours avant de moiuir, — fiit-ce prodige ou merveille? — crut voir un gAnd dragon ou serpent dans l'air, et qu'épouvanté d'une telle chose, il manda aussitôt à ses astrologues de lui savoir dire ce que signifiait cette vision. Ils lui répondirent que cela signifiait sa venue en Italie, et qu'il serait le serpent qui dévorerait le tout et se tiendrait dans l'air au-dessus de tous. Mais après qu'il fut mort, lesdits astrologues donnèrent le change à leur sentence, alléguant que ce dragon annonçait la succession du duc d'Orléans au rovaume (comme c'est arrivé), lequel portait le serpent dans ses armes, et il en a été ainsi, car ce nouveau Roi porte le bisson, la couleuvre qui est l'arme des Visconti, maison dont il descend. »
plément, pasxim. Voir aussi rou\Tage déjà cité de M. Rawdon Brown : Rajguagli sulla vita e .tulle opère di Marin Sanuto, parte 1.