RAPPORT DU SECRETAIRE STELLA SUR LOUIS XII
Pendant ce temps (deux mois seulement après l'arrivée des ambassadeurs extraordinaires h la cour), Pietro Stella, le secrétaire qui, le premier, avait salué le Roi de France au nom des Vénitiens et avait assisté à son couronnement, était revenu à Venise et y avait fait sa relazio?ie. Le consciencieux Sanuto, qui l'avait entendue dans le Collège, en a donné le sommaire dans le second de ses livres. Tout incomplète et toute réduite qu'elle est, elle appartient essentiellement au cadre de ces études :
« Zuan Pietro Stella, notre secrétaire qui revenait de France, étant arrivé à Venise, fit sa relation dans le Collègue. Il dit d'abord que le Roi de France nous envoyait tous ses saluts et se recommandait au Sérénissime Prince et à l'Illustrissime Seigneurie. Il dit que le Roi avait près de quarante ans, qu'il avait l'esprit porté aux soupçons et qu'il passait pour fort avare. Il dit que Sa Majesté a fort au cœur l'entreprise de IMilan, et qu'elle veut le plus grand mal au seigneur Ludovic. A ce propos , le Roi s'exprima un jour en ces propres termes : « Tu diras à la Seigneurie qu'étant Elle et Moi bien unis, Elle n'aura rien à craindre d'aucune puissance.
» Monseigneur de Ligny a vingt-huit ans et est Savoisien; il est le premier après le Roi. On est en pratique de le marier avec la fille du roi Frédéric, actuellement en France; mais il y a aussi quelques tentatives de mariage avec elle et le grand maître de Rretagne. Ce M. de Ligny est le fils du comte de Saint-Paul, à qui le roi Louis, père du Roi défunt, fit couper la tête. Ligny a ti^ois mille ducats de revenu.
entre Pise et Florence fut cett(! occasion. Venise soutenait les libertés de Pise contre les prckentions de Florence : à peine Charles VIII eut-il expiré que Ludovic voulut soutenir les Florentins et refusa le passage des troupes vénitiennes qui allaient au secours de la ville assiégée; il fit ensuite intimer à la Seigneurie qu'elle n'eût point à se mêler des intérêts des Pisans. Le Sénat lui répondit par une lettre très-vive et menaçante.... Ce fut dans ces circonstances que l'ambassade de la Seigneurie au Roi de France reçut ses instructions. Inutile de dire qu'elles étaient peu favorables pour le maintien de la puissance du duc de Milan. Voir Romaiiin, t. V, p. 101, et tout le chapitre ni de la Storia documentata.
» Beaucoup de gens en France sont morts de faim, par suite des exactions du roi Charles, surtout en deçà de Paris.
» A l'arrivée de nos ambassadeurs en France, la cour était déjà de deux opinions : l'une, que la Sei^^neurie ne souffrirait pas que le Roi prit Milan, afin de n'avoir pas pour voisin un prince de cette qualité et d'une telle puissance; l'autre disait le contraire, s'appuyant sur ce que le Roi, n'ayant pas d'enfants et n'ayant jamais pu en avoir avec aucune dame, la Seigneurie, à la mort dudit Roi, pourrait avoir facilement le duché.
» Entre autres choses, le secrétaire dit aussi qu'il croyait que le Roi s'était wii [si era conzonto) avec la Reine, femme du roi Charles, et cela à Saint-Germain, tout près de Paris, où il trouva le Roi, elle et un autre tout seuls dans une chambre; que Sa Majesté assurait avoir 3,000 hommes d'armes, c'est-à-dire 500 lances en Bourgogne pour l'entreprise, 500 du côté de la Bretagne et 500 avec messer Jean-.Iacques de Trivulce à Asti ; toutefois, il ne lui en croit guère que 300; qu'il est ami du marquis de Montferrat et du seigneur Constantin, et qu'il lui envoie de l'argent
u II ajouta que Monseigneur de Ligny se recommandait à la Seigneurie, et de même le duc de Lorraine et Monseigneur de Rouen, à présent cardinal; que Monsieur de Clérieux*, provincial et jadis ami intime du Roi dans sa jeunesse pour avoir couru les femmes ensemble, est tout dévoué à l'Aragon ; c'est par lui que s'est effectuée la venue des ambassadeurs du roi Frédéric, et qu'il croit pouvoir arranger les choses de ce côté; que d'ailleurs le Roi tend davantage à l'entreprise de Milan, disant que le duché de Milan l'attend, et non pas le royaume de Naples.
» Le secrétaire Stella nous dit enfin que le Roi actuel n'avait trouvé aucun argent dans les caisses du Roi défunt, et qu'il avait payé soixante mille ducats pour ses obsèques; qu'il se refuse à imposer de nouveau le royaume, que ses gens d'armes seraient payés en quatre quartiers, c'est-à-dire en quatre saisons de l'année; que tout le revenu de Sa Majesté vient du Languedoc, de la Normandie; qu'en France ils sont pauvres, et que
1 Guillaume de Poitiers, seigneur de Glerieu, conseiller et chambellan ordinaire du roi Charles VIII, gouverneur de la ville de Paris. Mort enl503.
LOUIS XII COÎNSEILLE PAR LES YEMTIENS. 359
depuis Paris jusqu'en Italie on ne trouve guère d'argent ; que la reine Anne était partie pour la Bretagne, qu'elle était maîtresse de sa dot, et que la fille de madame d'Augoulème était en train de se marier avec le marquis de Montferrat * . »
Depuis le retour de France du secrétaire Pietro Stella, effectué à Venise en octobre 1498, jusqu'au retour de l'ambassadeur Domenico Trevisan en 1502, nous manquons de tous indices de relazioni. Que de faits cependant s'étaient accomplis pendant ces quelques années pour la politique de la France et pour la politique de Venise, son étroite alliée en Italie! Venise plus qu'aucune puissance, cette fois, dans la vivacité de son aigreur contre le fourbe Ludovic le More, dans l'ardeur de sa réconciliation avec le royaume de France , avait préparé et excité le Roi à faire cette descente nouvelle en Italie, cause future de tant de guerres. Ces ambassadeurs extraordinaires, dont nous avons vu la réception à Etampes, et qui avaient suivi le Ptoi en divers endroits, l'avaient quitté au mois d'avril 1-499, l'année suivante, après la signature du traité conclu à Blois , Antonio Loredan seul était resté à la cour en qualité d'ambassadeur ordinaire : j'en tire la preuve dans la dépêche du 6 mai de cette année 1499 qu'il signe seul, tandis que toutes les précédentes depuis le 10 septembre 1498 sont signées des trois extraordinaires^, Loredan fut donc le témoin et l'instigateur de tous les préparatifs de l'expédition contre le duché de Milan. Cette rapide campagne, qui
1 Diarii di Marin Sanuto, vol. I, supplément, feuille 17. Relazione di Zuam Piero Stella, secretario nostro venuto di Franza, fatta in Collegio.
2 Diarii di Marin Sanuto, vol. II. Indication de la lettre de Vorator Veneto, 6 ma{if;io, p. 496. Le décret du Sénat est d'ailleurs précis : Registres sécréta, années 1498-1499, p. 88 : Die xiu martii 1499, Captum quod in primo consiglio rogatorum eligatur unus orator ad X"'" Maies^'" et Lallotatis illis tribus oratoribus quod nunc sunt ad ipsam Maiestatem reniansit Ser Antonius Lauredanus eques ad adventum usque novi oratoris eligendi.
s'accomplit presque sans coup férir dans l'espace de vingt jours, fut couronnée par le voyage du Roi à Milan, en septembre 1499. Mais ni de ses prédécesseurs ni de lui nous n'avons de relazione^. Pendant ces deux années 1498 et 1499, la diplomatie avait été des plus actives : sa tâche de tous côtés était d'acquérir des alliances, et sur cette scène politique l'historien voit des acteurs aussi extraordinaires que le pape Borgia, si fou d'ambition et si grand d'astuce, César Borgia, de la même école que le Pape son père, le seigneur Ludovic avec les destins étranges de sa fortune prospère d'abord, adverse ensuite, de nouveau prospère pour redevenir plus adverse encore, jusqu'au jour où la France sera le témoin de l'emprisonnement et le lieu du cercueil de ce grand traître^.
1 A titre d'indications, et dans le but de caractériser le genre des renseignements contenus dans les Diarii de Marin Sanuto, je relève du tome II de ces importants manuscrits les faits sommaires spéciaux à ces deux ambassades :
10 septembre. — Pendant le séjour des extraordinaires : Summario di lettera de li oratori Veneti in Francia, carta 3. — II Re députa alcuni auditori alli oratori. — Dà audienza, c. 43. — Tratti di far lega con i Venetiani, c. 13. — Parole dete alli oratori, c. 101. — Onora molto 11 oratori, c. 172. — Sue oblationi fatte, c. 247. — Fa lega con i Venetiani, c. 314. — Riceve alcuni presenti dal Senato veneto, c. 315. — Publica la lega à Blés (Blois), c. 397. — Regala li oratori Veneti, c. 465. — Spedisce due oratori in Venetia, c. 506. — Parole dette a li oratori Veneti, c. 535.
— Privilégie concesso ail' orator Veneto Zorzi, id. — Riceve un présente fattoli dair orator Veneto.
Pendant le séjour de l'ambassadeur ordinaire : Avvisi ricevuti dall' orator Veneto, c. 584. — Communicatione fatta dall' orator Veneto, c. 659.
— Desidera sia levato l'orator Veneto di Milano, id. — Comette che la sua armada vadi in ajuto dei Venetiani, c. 660. — Parole dette ail' orator Veneto, e. 682. — Fa suo consigliere secreto l'orator Veneto. — Délibéra venir in Italia , c. 928. — Parte da Lion e arriva in Susa, c. 971. — Instanze dall' orator Veneto, c. 986. — Delibero scriver el Turco a favor de Venetiani , id.
2 Les vicissitudes de la vie politique de Ludovic le More sont les plus marquantes de toute cette période si agitée et si pleine d'événements. La conquête de son duché en vingt jours par les troupes françaises avec le con-