IMPRESSION POLITIQUE DE LA LIGUE DE CA:MBRAL
Les années qui suivirent furent les plus malheureuses qu'ait jamais connues la République Sérénissime. Dans des luttes incessantes contre un ennemi formidable, ayant contre elle le Pape, le Roi de France et Maximilien , elle perdit ses plus belles possessions, et elle vit un moment ses frontières réduites à ses lagunes. Mais si elle fut d'abord malheureuse dans les armes, combien fut-elle pltis heureuse dans l'art de se gouverner et de se diriger, dans la science habile et fine à arrêter l'extrême désastre. Assurément, pour ce qui est de l'intelligence et de la pénétration , pour ce qui est de Vingegno (mot charmant de la langue italienne), le triomphe fut pour elle et pour, ses habiles négociateurs. N'avait-elle pas contre elle ce qu'alors on pouvait appeler l'Europe? N'était-ce pas une invasion plus que formidable que l'œuvre de cette ligue si bien conçue et si mystérieusement opérée? La vraie politique, en cette circonstance, même pendant la lutte, au plus fort de la lutte, c'était de s'étudier à diviser les intérêts de ses ennemis et à établir en quelque sorte une mêlée et un choc dans des armes qui s'étaient d'abord réunies pour ne former qu'un faisceau dans un même camp.
Le Conseil des Dix, qui depuis la gravité des événements avait dans ses mains sinon la direction de la politique extérieure, du moins l'initiative de certaines mesures, avait compris merveilleusement l'état des choses : il faut lire ses lettres, ses commissions , ses instructions et ses décrets. L'autorité de ses avis, la notable portée de ses réflexions, la forme magistrale de son style, attachent à cet examen et à cette étude un intérêt des plus élevés ' .
1 11 est remarquable, en effet, qu'avant ces événements le Conseil des Dix s'était peu immiscé dans la direction des affaires étrangères. Or, depuis l'année 1508, moment où, de différents côtés, ses soupçons furent excités et sa vigilante attention fut éveillée sur ce qui s'était passé à Cambrai, les résolutions importantes furent plutôt le résultat de ses discussions que de
i\L Paul de iNIusset en a cité et ffroupé de remarquables exemples dans un livre où il est regrettable de voir que le chapitre si intéressant qu'il a écrit sur cette négociation, en l'appuyant de preuves aussi importantes, occupe une place accidentelle plutôt que spéciale ' . Parmi ces pièces rapportées par M. Paul de Musset et fort élé{;amment interprétées })ar lui, il en est une qui, malgré le sérieux du sujet qui y est traité, est empreinte d'un charme intime tout particulier. Le Sénat, dans une lettre h l'ambassadeur à Rome, 15 octobre 1512, lui raconte l'ouverture de négociations amicales entre Antonio Justiniani et le Roi Louis XII : il entre dans des détails familiers bien faits et bien venus pour inspirer un bon peintre d'histoire. C'est vraiment toute la légende du rétablissement de la bonne amitié (amitié tant blessée de part et d'autre) de la Cour de France et de la Seigneurie de Venise : on voit
celles du Sénat. La correspondance émanée du sein même de ce fameux Conseil et adressée à un agent secret à Londres par l'intermédiaire du marchand Nicolô Da Ponte et par celui de Ser Lorenzo Justianiani, consul, ainsi cpie celle à l'ambassadeur à Rome et à l'ambassadeur en France, pendant les années 1506, 1507, 1508 se trouvent dans les Registres XXXI, XXXII et suiv. des Sécréta Consilio dei X.
1 M. Paul de Musset, qui a tant connu l'Italie pour en avoir aussi heureusement compris les charmes, a résidé à Venise pendant l'année 1846. C'est dans son livre Voyarje pittoresque en. Italie, Partie septentrionale (Paris, Relin-Leprieur et Morizot) , chap. xix, que l'on trouvera traduits les documents auxquels je fais allusion ici et qui dans le sommaire sont ainsi désignés : « Causes véritables de la ligue de Cambrai. — Documents inédits. — La bataille de Ravenne. — Convei'sations curieuses entre Trivulce et André Gritti, et entre Justiniani et Louis XII. — Autres documents sur la sainte ligue et le traité de Blois. » De la page 266 à la page 305.
Outre cet intéressant chapitre, il faudra consulter le Registre 3,208 (R. F.), P. F. au département des manuscrits de la Bibliothèque impériale. Ce registre comprend un recueil de pièces copiées par M. Paul de Musset dans les Archives de Venise. Du 7 juillet 1493 en avril 1513, soixantedouze pièces, etc. Je vois aussi que M. de Musset a eu la communication de pièces politiques modernes : ainsi vingt-trois pièces datées de 1796, an V de la République française. Pour ma part, je dois dire que je ne me suis pas occupé de recherches sur les affaires politiques à cette époque.
COrs'VERSATIOA DU ROI AVEC UN VÉNITIEN. 367
pointer l'aube d'une paix durable; les nouvelles dispositions du Roi toutes favorables à la Seigneurie apparaissent comme dans une scène de famille. On dirait d'un simple intérieur où le père, bien que malade, peut cependant recevoir celui de ses amis contre lequel il a eu le tort de s'irriter. Le Roi est à Blois, en son château, messer Antonio Justiniani, docteur, d'abord prisonnier des Français, et mis en rapport à Milan avec le seigneur Jean-Jacques Trivulce, qu'il avait ensuite retrouvé à Lyon , arrive à Blois le dernier jour d'août : le Roi souffrait de la goutte, mais il voulut voir messer Antoine, qui fut introduit par les seigneurs Jean-Jacques et Théodore Trivulce et par le trésorier Roberthet :
« Et le jour suivant, ils firent entrer Justiniani chez le Roi, lequel était dans sa chambre à coucher et au lit, les fenêti'es fermées et Sa Majesté dans une alcôve entourée de rideaux; dans l'intérieur de cette alcôve, il n'v avait que le seigneur Jean-Jacques et Roberthet. Après que Justiniani eut fait à Sa Majesté les révérences d'usage, le Roi ôta son bonnet, lui tendit la main et lui demanda s'il voulait qu'on parlât français ou bien qu'on lui fit parler en italien. Justiniani répondit au Roi de faire comme il lui plairait, mais qu'il comprendrait mieux l'italien, et le Roi commanda à Roberthet de prendre la paix)le. Roberthet répéta ce qu'il avait dit la veille, mais avec des expressions plus fortes * . Alors le Roi , posant sa main sur sa poitrine, dit que tel était son sentiment, et que si la Seigneurie désirait un accommodement, il ne manquerait pas à sa parole, et il exhorta Justiniani à préparer cet accommodement. Et lorsque Justiniani eut répondu comme il avait fait à Roberthet, .
1 Trivulce d'une part, Roberthet d'une autre, avaient dit à Justianiani que Sa Majesté était étonnée qu'on n'eût pas répondu aux ouvertures du Roi de France communiquées à messer Andréa Gritti , que Sa Majesté était encore bien disposée , qu'il fallait exhorter les Vénitiens à une réconciliation, que tout ce qui était arrivé ne s'était pas fait par le seul vouloir du Roi, mais qu'il avait eu des conseillers, et surtout le cardinal d'Amboise, qui l'avaient excité à cette guerre, etc. (Voyez le livre de M. Paul de Musset.)
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il se retira. Le 8 septembre, il reçut son congé du seigneur Jean-Jacques, et il partit sur une mule dont on lui fit présent, et on lui offrit encore tout ce qui lui était nécessaire pour son voyage; et ainsi il se rendit à Pavie. »
La lutte avait duré près de trois années, mais Venise triompha par les merveilles de sa dextérité ; et cette guerre, qui aurait dû finir par l'extermination du plus faible, s'accomplit par un traité aussi solide que remarquable. Ce traité fut sifjné à Blois le 23 mars de l'an 1513.
Andréa Gritti, l'un des beaux caractères, l'une des natures les plus noblement douées de l'Italie politique et lettrée du seizième siècle, plus tard doge, de qui l'intelligente image a été immortalisée par le vivant pinceau de Titien , en fut le négociateur. Non plus de lui que de Condulmer, que de tant d'autres précédents, nous n'avons ces beaux textes de relazioni qu'ils ont prononcées dans des temps si graves , si remplis : nous sommes donc contraints d'abandonner le règne du roi Louis XII sans avoir rencontré un seul exemplaire bien intact de l'un des documents tout spéciaux qui nous paraissent être, dans les petites comme dans les grandes circonstances, de beaux et bons diseurs de vérités curieuses.
Le roi Louis XII mourut le P"" janvier de l'année 1515. Des ambassadeurs vénitiens, élus au mois de décembre pour le complimenter sur son récent mariage avec Marie d'Angleterre, sœur de Henri YIII, apprirent à Lyon la nouvelle de sa mort; mais les compliments de second mariage qu'ils apportaient au vieux Roi se transformèrent en compliments d'avènement au trône pour son successeur, pour le jeune Roi nouveau, François d'Angouléme, à qui les destins réservaient trente-trois ans de règne , qui furent trente-trois ans de luttes et de passions à la fois grosses de gloire et grosses de revers.
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