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PREMIÈRE AUDIENCE PUBLIQUE ET PRIVÉE

L'ambassadeur ordinaire qui était à la cour depuis l'année 1513, Marco Dandolo, avait déjà fait l'office des compliments d'usa(je, mais la République Sérénissime devait à la dignité royale le j)restige d'une ambassade extraordinaire, chargée d'instructions spéciales : ses ambassadeurs arrivèrent en cette qualité à Paris, le 20 mars 1515, et Sa Majesté Très-Chrétienne les reçut le 25 du même mois en audience pnblique d'abord, privée ensuite.

La cérémonie fut imposante. Les évéques d'Angouléme et de Constance et le sénéchal de Toulouse allèrent chercher les magnifiques envoyés. Le Roi était fort richement vêtu : dans sa toilette dominait cette belle étoffe qu'on appelait le brocart blanc. Les princes du sang étaient présents, le grand chancelier, nombre de prélats, l'infant d'Aragon, le bâtard de Savoie, le grand maître M. de Boissv, M. de la Palisse, le marquis de Rothelin, le grand écuyer, et M. Robertet. Lorsque le Roi* vit entrer les ambassadenrs, il se leva, tenant sa toque à la main; Sa Majesté, par courtoisie, ne voulut point donner sa main à baiser, mais elle embrassa les ambassadeurs avec les marques d'une grande effusion. Après les discours d'usage, l'audience prit une forme intime dont le récit fait la part de tout l'attrait de la dépèche des ambassadeurs.

(i Qui/jus actis, CCS choses faites, écrivent-ils, le Roi se leva, nous appela auprès de lui, et nous informa que si nous avions quelque chose à lui dire in secreto, il nous entendrait avec plaisir. Aussi, s'étant retiré avec nous dans l'embrasure d'une fenêtre, loin de son entourage, moi Pietro Pasqualigo, je Lui exposai les instructions que nous avions reçues de Votre Sérénité dans sa lettre du I" mars, au sujet du maintien de l'alliance d'abord et de l'expédition d'Italie ensuite, ayant recours pour le persuader à tous les raisonnements et à toutes les considérations que me put fournir mon intelligence.

» Sa Majesté me répondit à peu près en ces termes textuels :

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a L'ainbassacleur ici présent, dit-il en me désignant, moi ^larco Dandolo, peut bien attester quelle amitié et quel dévouement j'avais pour votre Sérénissime République avant que je fusse le Roi , et maintenant qu'il a plu à Dieu que j'aie cet honneur de porter la couronne, je suis absolument décidé à aider et à favoriser la Seigneurie de Venise et à la faire' plus grande qu'elle ne fut jam-ais. Avant peu de temps, je serai en Italie en personne avec ma puissante armée, car je sjiis si jeune qu'il y aurait honte à moi d'y envoyer quelqu'un à ma place. Non-seulement moi-même, mais la France entière a beaucoup d'obligation envers votre République. Les autres puissances qui nous fuient alliées ne nous ont conservé la foi jurée qu'autant qu'il V allait de leurs propres intérêts, et nous ont abandonnés ensuite sans égards, tandis que toujours la Ré]>ublique nous fut constante; et malgré les dépenses, les dangez's et les dommages qu'elle a encourus, elle n'a pas voulu nous abandonner. C'est de cela que nous devons lui être reconnaissants. Aussi je veux être son meilleur au)i, et plus que ne le fut jamais roi de France ni autre roi de la chrétienté. Toujours et d'une manière inviolable je maintiendrai mon alliance avec elle. »

Telles furent les premières paroles échangées entre le nouveau roi de France et les ambassadeurs de la République de Venise. Toute la conversation politique qui suivit cette éloquente démonstration du Roi roula sur les efforts et les intentions de Sa Majesté pour conclure des alliances et assurer des neutralités. Le Roi fut singulièrement expansif , et les quatre ou cinq dépêches des ambassadeurs qui suivent celle du 25 mars jettent une lumière complète sur le mouvement et le personnel de la cour au lendemain de l'avènement. Les ambassadeurs avaient gagné la pleine confiance de François P"", qui voyait déjà en eux des conciliateurs, des aides, presque des ministres intéressés au grand désir qu'il avait de faire une paix solide avec le roi d'Angleterre.

« Aous dîmes à Sa Majesté à la fin de cette audience que

EiNTRETIEN DU ROI ET DES AMBASSADEURS. 375

Votre Sérénité nous avait chargés de nous rendre en Angleterre, et de faire tout ce que nous pourrions pour maintenir l'amitié et la paix avec le souverain de ce royaume et Sa ]Majesté Très- Chrétienne, et qu'en effet nous étions disposés à tout faire dans ce but si tel était le bon plaisir de Sa Majesté. Le Roi nous répondit que cela lui seiait fort agréable, désirant demeurer en paix avec le roi d'Angleterre; il ajouta qu'il écrirait à ses ambassadeurs auprès de lui, afin qu'ils nous communiquassent tout, avec l'ordre de travailler en commun dans ce même but, et il finit ainsi : " Je suis sûr que vous ferez toujours plus pour moi que pour ce Roi; » et ce disant il nous donna congé. »

Enfin , lorsque le 30 mars ces mêmes ambassadeurs saluèrent le roi François, à la veille de leur départ, Sa Majesté prit en quelque sorte un engagement d'honneur vaillamment et galamment exprimé :

« Assurez à Votre Seigneurie en mon nom que, foi de gentilhomme, il ne se passera pas un an, ou treize mois au plus, qu'elle n'ait repris possession de tous ses Etats, et que si pendant ce temps elle se trouvait en danger, elle peut être sûre que je ne l'abandonnerai pas... *. »

L'intimité eut aussi part à ces entretiens. Sa Majesté rappela aux ambassadeurs la belle et glorieuse impression que lui avait laissée ce fameux messer Andréa Gritti, le même qui avait traité à Blois avec le roi Louis XIÏ , après les grandes guerres de la ligue de Cambrai, le même qui devait bientôt être élu doge de cette même République pour laquelle le roi de France montrait avoir tant de ])eaux égards :

« Lorsque nous partîmes, le Roi nous demanda comment se portait l'Illustrissime Andréa Gritti, disant textuellement : « Je n'ai jamais connu d'homme plus honorable et plus vertueux que messer Gritti. Si jamais il avait besoin de moi, il verrait

* Les mots « Joi tic rjciitll/iniinnc n sont ici très-reinarfiiuibles. Brantôme dit lin Roi : « Car il ne juroit que Foy de cjentilhuiume... » Voyez Discours, XLV.

l'amitié que j'ai pour lui et le cas que je fais de sa personne. » En effet, Sérénpssime Prince, l'Illustrisslnie Gritti est si bien va et tant considéré par tout le monde à cette cour, que cela sembl»,' inciovable.

» ^loi Sébastian (Giustinian) et moi Pietro (Pasqualigo) avant ainsi accouqDli les ordres de Votre Sérénité, nous partirons aujourd"luii, avec la (^râce de Dieu, après souper, pour lAnyleten'c. De là nous écrirons à Votre Sérénité ce que nous aurons fait auprès de ce Roi, spécialement au sujet de; l'accord entre les deux souverains; car nous savons qu'il v va de la plus haute importance pour les choses d'Italie'. »

L'issue de la célèbre bataille de Mari(jnan a démontré (pie le Roi tint en partie sa j)arole aux Vénitiens. Il avait

* Les dépêches que ces ambassadeurs ont ensuite écrites d'Anjjleterre ont été recueillies, traduites en anglais, annotées et publiées jiar mon lovai ami et compa;;non d'études vénitiennes, M. llawdon Brown. J'ai déjà cité cette publication (pages 40 et 109 de ce Aolurae). Pietro Pasqualigo laissa en Angleterre, en qualité d'ambassadeur ordinaire, Sebastiano Giustinian, qui y fit une résidence de près de quatre années. Le voyage des ambassadeurs à travers la France est résumé dans une lettre intime de messer PasquabVjo. Il v a quelques lignes qui sont à citer sur l'abbave de Saint-Denis et les œuvres d'art et choses précieuses qu'on y voyait. C'est à >L Rawdon Brown que je dois la communication du texte original vénitien :

u ]N'oi partissemo da Paris a di xxx del passato (mars) post prandium accompagnati da tutti li Triulceschi (lesTrivulze) et altri forosciti Italiani : et eo die non passassemo San Dionys, ma la venerati sumus coi-pora Dyonisii ariopagitife : Bustici, Eleutherii et Eustachii martiram. Videssimo la sepultura de Carlo Octavo con la imagine sua dal natural fatta per quai istesso maistro che fece quelle figure de S. Antonio a Yenetia. Item la sepultura del Re Lovs XII defuncto : la quai era coperta de veludo negro con una gran coxe de daraaschin biancho per tresso et ad latera le arme de Franza tutte doro de recamo. Item vedessemo un crucifixo doro massizo. Poi ne fo mostrato el thèsoro regio, e prima tutti li ornamenti con li quali fo consecrato e coronato questo Re Francesco, cioè la sua corona oltra modo omata, de gran pezzi de i-ubini e safiri : el sceptro doro massizo, el bacculo, la spada, li spironi, et le veste. Item la corona et sceptro de la regina, et poi tante croxe zoielade : paxe doro et alia regum. muncra che certo et una richa e molto bella cosa da veder. Yenissemo poi à Miaus (Meaux) dove e la chiesa cathedra! e la piu bella de Franza, et la venerati sumus caput

Leati Joannis Bapdsta- i> — Copia di un capitula de una litteia del

Mag<^ misser Piero Pasqualigo, data xxx april in Londra.

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