LIBERTÉ DE DISCUSSION A VENISE
étudié les éléments intérieurs de la vie politique à Venise pendant le seizième siècle, on s'imaginerait difficilement que la liberté de la tribune , la Hberté de se prononcer sans réserve, existaient dans les assemblées de cette République de Venise , que le penchant trop facile du vulgaire à admettre et les lieux communs et les préjugés, lui montre toujours sous la menace sanglante du tribunal des Dix et sous la terreur plus sanglante encore du tribunal des Trois ! Il y a de ces erreurs qui trouvent si facilement crédit, que, même chez les esprits les plus graves, près des natures les plus cultivées , on est presque mal venu à prétendre prouver que ce crédit n'a pas lieu d'être illimité '.
* J'écris ces lij^jnes sous l'impression même de la lecture d'une page de M. Edgar Quinet. Je ne crois pas qu'il soit possible de faire de plus grandes erreurs dans un plus beau style. Au tome VI, pages 299 et 300 de ses Œuvres complètes, Italie, chapitre Venise, M. Quinet dit :
« La vie de Venise était un prodige perpétuel de chaque jour. En guerre perpétuelle avec la nature et avec le monde, sa victoire ne pouvait se prolonger que par une tension extrême de tous les ressorts de l'Etat. Sa force unique consistait dans les combinaisons de son génie. De là le secret sur tout ce qui la touchait de près ou de loin était pour elle la première condition de durée. Dans un Etat ainsi fondé sur le silence, ce n'est pas le lieu de chercher des poijtes, des orateurs, des historiens, des philosophes. Venise ne devait pas avoir, comme Florence, son Dante, son Boccace, son Machiavel. La parole écrite était l'opposé de son génie taciturne. Au contraire, la peinture, cet art muet, devait être celui d'une société muette. Ce qui frappe d'abord, c'est que la sombre sévérité du régime politique de Venise ne s'est jamais communiquée à sa peinture. .Si vous ne considérez que le gouvernement, vous vous figurez que toute cette société a été conduite sans relâche jiar la terreur, et que les imaginations ont dû se couvrir d'un voile lugubre... »
A de telles appréciations, émanant malheureusement d'un esprit aussi élevé que l'est celui de M. Edgar Quinet, il faudrait répondre par un volume entier de preuves contraires. Que M. Quinet lise seulement les débats si politiques dés sénateurs vénitiens qui se sont distingués à la tribune de la Seigneurie, alors que la rivalité de l'empereur Charles et du roi François contraignait les Etats secondaires à faire acte de plus d'habileté que de vigilance. — Et l'iuiprimerie à Venise, précisément à cette époque, se taisaitelle? Le Manuel du ithraire tout lx)nnement pourrait se charger de répondre^ Puisque vous êtes un grave et remarquable historien , ne faites donc jamais eas d'aucun préjugé ni d'aucun lieu commun !
384 DE LA DIPLO.AIATIE VÉNITIENNE.
Parcourez les chroniques, les mémoires, les Diarii, les papiers privés de tous ces hommes d'Etat qui servaient ardemment et sincèrement leur patrie, recherchez les débris de ces discussions politiques à cette époque lointaine, et vous reconnaîtrez que le choc des opinions et la lutte de la pensée avaient de grands droits, et que s'il existait des limites officielles, c'étaient celles, toujours louables, qui empêchaient l'insulte à la patrie ou l'action de lui nuire. Cette année (1526) avait du reste vu la tribune des séances du Sénat vénitien agitée ])lus qu'en aucune circonstance du passé ' , et la discussion dont je veux rapporter ici l'une des pièces à conviction, fut encore l'une des plus modérées.
Mais quel fut l'orateur si beau partisan , comme je le disais plus haut, de l'honneur du royaume? Ce fut ce même Marin Sanuto, de qui le nom vient si fréquemment sous ma plume, ce Marin Sanuto, l'honnête et fidèle chroniqueur; écoutez les choses de bon sens que développa sa naïve mais patriotique éloquence dans cette question toute de forme, ainsi posée : « Convient-il d'envoyer deux ambassadeurs à l'Empereur et un seul au Roi de France ? »
« Les principes en toutes choses méritent toujours grande con-
1 Lisez un chapitre fort reinarquaLle à ce propos, surtout eu raison des preuves qu'il contient, dans le tome V de la Storia documentata, chap. vin, depuis la paji;e 383 (élection d'Andréa Gritti à la dignité suprême et politique qu'il embrassa) jusqu'à la page 419 (conclusion du traité de Madrid). M. Romanin, au sujet de l'incertitude des Vénitiens sur le parti qu'ils ont à prendre dans la lutte entre l'Empereur et le lloi de France, 'sur la question du Milanais, a publié les véhémentes discussions du Sénat vénitien. L'esprit de haute indépendance politique qui règne dans le discours de Gabriele More est des plus remarquables : c'est une courageuse harangue qui peut supporter la comparaison et être mise eu parallèle avec tel discours qu'ait entendu le Parlement d'Angleterre depuis le solide établissement de ses libertés.