MARIN SÂNUTO A LA TRIBUNE DU SÉNAT VÉNITIEN
venait à dire: " ]Mais l'Empereur le trouvera mauvais! » Seigneurs, ne regardez jamais les autres quand il s'agit de nos destinées. Au Roi de France donc envoyez doux ambassadeurs chargés de lui présenter Vos félicitations et pour sa délivrance et pour ses noces ; à César, vous lui en avez envoyé deux, messer Andréa Navagero et messer Lorenzo di Prioli : peut-être ne serait-il pas mal d'en élire d'autres pour l'Empereur et de les lui envoyer quand bon vous semblera , selon les circonstances; maintenant il est nécessaire que deux se rendent en France, Seigneurs !
» Le magnifique messer Domenico Trevisan était podestat de Padoue, et on l'envoya à l'Empereur avec messer Antonio Loredan. Choisissez donc parmi les plus illustres Sénateurs; faites que l'on puisse se reposer sur eux et sur leur mandat; car si un ambassadeur peut faire grand bien, il peut aussi faire gi'and mal, comme certain envoyé qui jadis vous a mis en cas de guerre. Enfin, Sérénissime Prince, Excellents Pères et Seigneurs, avisez à cela; faites que dans ce Conseil il y ait deux opinions, faites que l'on procède à l'élection ou d'un ambassadeur ou de deux, et Vos Seigneuries Excellentissimes auront ainsi accompli tout ce que nous souhaitons. Sans faire une proposition nouvelle. Seigneurs, vous avez en main les moyens de voter [le voslre ballotte); que ceux qui repoussent le projet votent avec les boules vertes. Le Collège connaîtra ainsi la volonté que vous avez, et moi je serai de votre avis, car pour }iioi , je respecte toujours la volonté de Vos Seigneuries »
Ainsi avait parlé Marin Sanuto dans cette question tonte française et tant à notre honneur. Il a pris soin de joindre à cette pa(;e de ses Mémoires le résultat du vote. La séance est vraiment coniplète : c'est un vrai tableau de mœurs politiques vénitiennes.
« Marin ^lorosini. Sage de terre-ferme*, me répondit. Il vou-
1 Ce titre de Sajjc; de terre ferme (^Savio di terra ferma') désignait ainsi une des plus honorables charges dans l'Etat : « ils sont choisis par leur mérite et leur capacité, et leurs chai{;cs ne sont point vénales. C'est à peu près ce que nous appelons en France les secrétaires d'Etat. Ils sont trois principaux qui sont comme les chefs,- qui ouvrent et resserrent tous les
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lait n'envoyer qn'iin aiiibassadeiir, pour ne pas faire de nouveautés et pour ne pas entraîner à des dépenses trop grandes; jiiais le Conseil n'eut point de plaisir à entendre ces raisons-là, et le projet fut débattu entre l(^s votes suivants :
?Soiidîre des votants 215
Pour le projet de la Seigneurie 95
Contre 115
Votes douteux [non slnccrc) 5
» On vota ainsi contre, à mon plus {jrand élojje, et le Coilegio (le ministère) resta tout surpris; ils ne savaient que faire, et peut-être me suis-je attiré {jrande haine auprès d'eux *. "
Non -seulement le résultat du nombre des votes fut un triomphe parlementaire pour Marin Sanuto, mais c'en fut im aussi par la qualité de l'élection des personna.';es. Marin Sannto avait souhaité, ponr l'honneur du roi de France, le choix do deux sénateurs des plus illustres, deux patriciens de Ja plus haute ex])érience et de la j)lus grande considération. Or, qui l'élection avait-elle désijjné? Sebastiano Giustinian et Francesco de Pesaro. Le premier était connu j)our sou admirable éloquence et pour son habileté à traiter les afiain.'s. Dans le Sénat il avait peu de rivaux; déjà nous l'avons vu en Angleterre, et nous savons comment il a réussi dans sa relazione le portrait de Henri VIII et le portrait du ])remier ministre, le cardinal Wolsey. Sebastiano Giustinian était célèbre auprès de la Seigneurie, autant par les marques de prudence qu'il avait données que par la dignité de certaines répliques qu'il avait faites dans des circonstances délicates ou l'honneur de son pays
ressorts de eette auguste machine. Le Sa{;e de la mer, le 8a{;(; de la terre terme, le Sage aux écritures.... » (La politique civile et miliUiiie des ] enitiens, par le sieur de la Haye. 1658.)
1 Pour le texte original de ce discours, voyez Dinrii Sainitiaiii , lîibl. Saint-Marc, vol. XLI , p. 123, et les Jiut/f/wti/li stitla vitu e salle opère di Marin Sanuto, IIl" partie, p. 155.
L'AMBASSADEUR SEBASTIA?; GIISTIMAN. 389
avait été blessé. Dans le nombre des lettres qti'il avait écrites lorsqu'il était ambassadeur en Angleterre, il en est une qu'il avait cru devoir adresser au Conseil des Dix. Elle révèle d'une manière fort piquante la nature d'esprit de ce diplomate : et comme je ne doute j)as que cette lettre ne soit ap])elée à devenir célèbre en raison de l'épisode diplomatique tout personnel qu'elle rapporte, je ne laisserai point échapper cette occasion fortuite d'en interpréter le texte '.
* Cette lettre est en date de Londres, l*""" avril 1516 : il y avait un an nue Sebastiqno Giustinian résidait en An(;leterre :