‹ La diplomatie VénitienneChapitre 149 sur 246 · MAGNIFIQUE RELATION DE MARIN CAVALLI · texte numérisé non relu

MAGNIFIQUE RELATION DE MARIN CAVALLI

paru être plus fermement persuadé que l'œuvre de Ja }'elazione était un devoir d'Etat.

Cet ambassadeur disait déjà de nous des vérités singulières en l'année de grâce 154G, qui ne seraient peut-être ni injustes ni déplacées anjourd'liui : il a compris l'humeur française dans ses instincts politiques. Il se refuse à nous croire capables d'être républicains; il prend à témoin nos origines, disant :

« Ce pavs, que Jules César ne put subjuguer qu'avec tant de peine, et qui demeura province du peuple romain pendant trois cents ans, jusqu'à ce que l'empire de Rome fût anéanti par la discorde, ce pays, dis-je, fut subjugué par des peuples de Franconie, de race germaine, qui s'étaient d'abord emparés des provinces basses. Ainsi, les Gaulois,. qui étaient gouvernés d'une manière presque démocratique, furent bien aises de passer du joug des Romains sous celui des Francs, qui leur apportaient la monarchie, car il leur semblait ainsi conquérir leur indépendance. D'où je conclus que les Français ont toujours été contents de vivre sous un prince, qu'ils le sont et le seront à jamais*. »

Une plaisante chose, c'est d'entendre, à cette date de 1546, l'adroit et fin Vénitien lancer ce trait aux Parisiens du temps de François P"" :

« Les Parisiens jouissaient autrefois de nombreuses libertés, et, à bien des égards, ils vivaient un peu comme dans une république des anciens temps. Mais, poin- n'avoir pas su en faire un bon usage (ainsi que cela arrive à beaucoup), pour n'avoir pas voulu profiter modérément des avantages, témoin certains actes d'insolence et de désobéissance, ils ont commencé sous le dernier Roi à en être punis par la perte de leurs privilèges, et les choses allant ainsi (c rosi procedendo) , ils en sont arrivés à ne pouvoir plus faire qu'un peu de résistance aux désirs du Roi, lorsqu'il leur deniande de l'argent. Mais, en fin de compte, tous payent, qu'ils le veuillent ou ne le veuillent pas. »

' Tous les extraits de la rclazioiie tic Marin Cavalli (I5M) appartiennent au Recueil de ÎN. Toinmaseo, t. I<=''. La traduction est en excellente.

Il vante au Sénat la belle unité de la France; il voit en elle la force de ce pays dont il admire les ressources : mais il revient encore h cette conviction que nous ne sommes point et que nous ne serons jamais des hommes assez forts pour mériter ce qu'il appelle « le plus haut parmi les biens de la terre )> , la liberté.

" Il v a (les ])avs plus fertiles et plus riches, tels que la Hongrie et l'Italie, il v en a de plus [fraiuls et de plus puissants, tels que l'Allemagne et l'Espajyne; mais nul n'est aussi uni, aussi facile à manier que la Erance. Voilà sa force, à mon sens : unité et obéissance, deux biens qui dérivent des deux causes ci-dessus énoncées. La liberté, sans doute, est le plus haut parmi les biens de la terre, mais tous les honuries ne sont pas dignes de la liberté. Il v a des peuple-^ nés pour obéir, il y en a d'autres qui sont faits pour commander. Agissez dans un mode contraire, et il s'ensuivra ce qui arrive maintenant en Allemagne, ce qui est arrivé jadis en Espagne. Aussi les Français, qui se sentent peut-être peu fiits pour se gomerner euxmêmes, ont-ils entièrement remis leur liberté et leur volonté aux mains de leur Roi »

Dans les considérations politiques, dans les conseils, dans les exemples, dans l'entendement sain et posé des grands principes administratifs, Marin Cavalli n'a point eu de rival jusqu'alors, si nous le jufjeons, lui et ses prédécesseurs dans les légations de l'Europe, par l'œuvre de la relazione. Une page entre autres m'a laissé une énergique impression de la valeur politique de ce patricien si recommandable, et dont le style mesuré et réfléchi, plein de pensées et d'aperçus, révèle si bien l'expérience qu'à cette époque de sa vie il avait acquise, en effet, près de toutes les cours et de tous les gouvernements :

« Depuis quatre-vingts ans, le gouvernement de France ajoute toujotus aux propriétés de la couronne sans rien aliéner; les confiscations, les successions, les acbats, ont tellement ab-

CONSIDÉRATIONS SIR L'ÉTAT DE FRANCE (15iG). 415

sorbe le bien dos particuliers, que désormais il n'y a <[u'iiii seul prince, monseigneur d'Aumale (de la maison de Lorraine), qui possède un revenu de vinyt-cinq mille éciis. Et même ceux qui possèdent des revenus et des Etats n'en sont les maîtres, pour ainsi dire, qu'en premier ressort; en cas de doute, on appelle au Roi, qui jujje de pleine autorité. Ajoutez les nouveaux impôts, les {garnisons de soldats et autres l'ardeaux qui pèsent sur eux depuis quelque temps. La couronne fait des progrès continuels en crédit et en richesse, et elle se garantit en inéme temps contre les guerres civiles. Les princes, étant pauvres, ne peuvent rien oser contre le Roi, ainsi que le faisaient jadis les ducs de Rretagne, de Normandie, de Rourgogne et tant d'autres grands seigneurs de Gascogne. Si quelqu'un, par un mouvement irréfléchi , se hasardait à résister, comme le fit par exemple le prince de Rouibon, celui-là fournirait simplement au Roi l'occasion de s'enrichir encore plus par sa ruine. En somme, on pourrait affirmer que cette loi salique, en interdisant le trône aux puînés et aux femmes et en proclamant l'inaliénabilité des biens de la couronne, si elle n'a pas donné à la France l'empire du monde chrétien, lui a au moins fravé le chemin le plus sûr pour y arriver. Et si le roi de France n'avait pas rencontré dans sa route un prince aussi puissant et aussi bien au fait des desseins de cette couronne que l'est Charles-Quint, certes l'Italie presque tout entière et une partie de l'Espagne (par suite des prétentions sur la Navarre), tous les Pays-Ras et quelques-uns des États de l'Empereur obéiraient maintenant aux fleurs de lis, et la dignité impériale appartiendrait de nouveau à la France. Mais plus les Français, aidés par leur loi salique, ont tâché de grossir les domaines de la couronne, plus l'Empereur, tantôt par les négociations, tantôt par les armes, a cherché à en détacher quelque chose et à faire en sorte que les parlements et la nation tout entière adhérassent à ce qu'il désirait. De là tant de capitulations et tant de guerres. L'Empereur visait toujours à l'abaissement de cette puissance française qui grandissait de manière que les successeurs du Roi auraient bien pu devenir les maîtres de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne même. C'est pour ces motifs qu'on a amené d'abord la France à renoncer à Naples et à ^lilan, qui passaient pour être un héritage de la maison d'Anjou; que dernièrenient elle

416 DE LjÏ diplomatie VÉNITIENNE.

a perdu ses droits sur la Flandre, la lîourg-ogne et le comté d'Artois, et que maintenant on parle d'une renonciation semblable pour la Savoie et le Piémont. »

Il c'tait réservé à l'ambassadeur et sénateur Marin Cavalli, qui s'exjM'imait ainsi dans sa relazionc sur la politique de la France, de former le plus beau et le plus remarquable portrait de François P' qui assurément nous soit resté. La pa[je qu'il a consacrée à la figure du Roi et au détail de ses qualités est une œuvre de maître. L'art de bien dire égale ici l'art de bien peindre. Il me semble qu'à une telle audition, à l'issue de cette belle période oratoire. Marin Cavalli a du entendre s'élever de tous les bancs de cette grave assemblée d'hommes vieillis au service des grandes affaires, le murmure flatteur des plus dignes éloges. Reportez-vous à ce noble endroit de la salle des séances du Sénat vénitien , voyez cette salle tout illustrée des splendeurs de l'école vénitienne. Les plafonds, les murailles rappellent par les œuvres des grands maîtres qui y sont peintes les gloires de la patrie; de tous côtés sont les images mémorables de glorieux ancêtres. Le Doge, revêtu de la riche tunique de brocart (pii le distinguait, les Sages et les Conseillers avec leurs tuniques violettes, tous les Sénateurs en toge pourprée , les Chefs des Dix en tunique d'un rouge plus clair, sont présents : on a parlé la veille d'une séance d'un intérêt peu commun pour le lendemain ; l'ambassadeur Marin Cavalli est de retour de sa légation de France; sa réputation est grande parmi les sénateurs, c'est un homme d'Etat, un beau diseur aussi, on sait déjà comment il parle, il a fréquenté plus d'une cour, il a accompli plus d'une légation, la renommée le précède. Comment peindra-t-il le Roi de France, en cette année 1546, où ce prince a atteint l'apogée de sa gloire séduisante? Le Sénat est sans doute au complet, parce

Page 1