‹ La diplomatie VénitienneChapitre 159 sur 246 · CARACTERE DE IIE^RI II · texte numérisé non relu

CARACTERE DE IIE^RI II

au ballon, ou au tir de l'arc — Ajoutez qu'il se complaît infini- ' ment à la chasse de tous animaux, comme faisait le père, et surtout à la chasse du cerf, à laquelle il va deux et trois fois la semaine, au risque des plus gfrandes fatigues non moins qu'au péril de sa vie — Cet exercice lui plaît plus que tous les autres; en sorte qu'on peut dire que ces grands princes , rassasiés des plaisirs ordinaires, trouvent bon d'aller au-devant des fatigues et des périls pour s'y ébattre et s'en éjouir. Il se complaît merveilleusement aux armes et aux chevaux , aussi "monte-t-il à cheval et manœuvre-t-il toutes soi'tes d'armes à l'égal de qui que ce soit dans sa propre cour. Il lutte excellemment % et il ne se fait jamais de tournois (et il y en a souvent) où il ne comparaisse tout armé comme les autres chevaliers, et qu'il ne se tienne le casque en tête, et qu'il ne coure aussi longtemps que qui que ce soit; il en est de même pour lui en tous autres combats à pied ou à cheval, et partout il réussit en ces jeux : il est très-sain de corps; ses dents seulement le font parfois souffrir.

3) Il est d'une bonté naturelle si reconnue, qu'il n'y a point à lui opposer à cet égard un autre prince, encore même qu'on remontât à beaucoup d'années. Il veut le bien et y travaille; il est accueillant, et ne refuse d'audience à personne; pendant qu'il mange, il a continuellement quelqu'un qui lui parle de choses particulières, et il écoute tout et répond à tout de la façon la plus courtoise; on ne le voit jamais en colère, sauf quelquefois à la chasse, lorsqu'il lui arrive quelques ennuis, encore n'use-t-il pas de paroles violentes : aussi peut-on dire

que par son caractère il est réellement très-aimé Il est d'une

certaine tempérance, car pour les plaisirs charnels, si nous le comparons au Roi son père ou à quelques rois défunts, on le peut dire très-chaste, et il a cela de plus qu'il fait ses affaires de façon que personne ne puisse trop parler, ce qui n'était pas le cas pour le roi François; aussi la cour, qui était alors des plus licencieuses, est maintenant assez régulière,... Sa Majesté

1 Voyez Brantôme, t. VII, p. 67. « J'ay ouy conter à la leyne mère, qui me le disoit à moy-mesme en me le loViant, que de son âge il avoit été le meilleur sauteur de la cour, et que jamais nul ne luy put tenir pied que feu >I. de Bonnivar, et piincipalement au plein saut, car c'étoit toujours vingt-trois ou vingt-quatre grands pieds ou semelles. Mais c'étoit à franchir un grand fossé plein d'eau où il se plaisoit le plus.... »

mange et boit fort iiiodéréinent — On le lient pour liien moins libéral et magnifique que son père, peut-être parce qu'il donne beaucoup à peu. En une seule fois, il a donné à la duchesse de Valentinois le droit de contrôle sur tous les offices du royaume, qui s'obtiennent du nouveau Roi moyennant une certaine pave, et elle en a tiré 100,000 écus et plus; il a donné aussi en une seule fois à M. de Guise, au Connétable, au maréchal de Saint-André, les deux décimes du clergé, qui rapportent 800,000 francs.... »

L'ambassadeur développe alors tous les moyens que le Roi de France a dans ses mains pour récompenser, bénéficier et satisfaire ', puis il revient au récit de ses qualités.

« Sa Majesté est magnanime, et on voit qu'elle désire l'agrandissement de son État; on la tient pour être inclinée aux guerres, tant pour son ambition que pour la guerre même, dont elle a vu plus d'un échantillon, le roi François l'avant envoyée en 1537 en Piémont avec l'armée, pour résister au marquis del Guasto, qui tentait de recouvrer les États perdus l'année précédente; en 1542, elle eut la charge de la guerre de Perpignan, puis elle en vit d'autres en compagnie du père, les deux de Flandre, et en dernier lieu celle de Boulogne. Il faut dire en outre que la multiplication d'enfants lui fait ambitionner l'acquisition d'États nouveaux, pour les laisser grands sans toucher aux choses de la couronne; sans quoi, avec leur État ordinaire, ses seigneurs ne seraient que seigneurs assez pauvres — Sa iMajesté ne manque pas aux devoirs de religion; elle va à la messe chaque jour, entend les vêpres les jours de fête et va aux processions à certains temps de l'année, et honore chaque fête principale en touchant chaque fois, avec autant de patience que de dévotion, de nombreux malades atteints de scrofules, lesquels,

au seul toucher du Roi, prétendent être guéris Ce Roi a de

l'intelligence naturelle et une grande mémoire Il parle bien

le français, l'italien et l'espagnol Il n'est pas lettré, et sait

tout bonnement lire et écrire.... Le Roi son père ne l'aimait pas beaucoup, et de son vivant non-seulement il ne le rompit point

1 Voyez le recueil d'AlLèri. Relazioni , t. XI de la collection et V de la première strie, p. 62-63.

INFLUENCE DU CONNÉTAlîLE DE MONTMORENCY. 437

au mané{je de l'Etat, mais même il ne l'appelait point en son conseil secret, de sorte qu'il vint au trône, il y a quatre ans, dénué, peut-on dire, de toute notion pertinente au gouvernement d'un si grand royaume; aussi se mit-il tout entier dans les mains du Connétable, lequel a fait et fait tout — »

Ce ne fut en effet que vers cette époque de son règne (1552) que le Roi commença à se mêler sérieusement aux affaires ou au moins à s'en rendre ini compte personnel. Le matois et rusé Connétable — celui que Brantôme appelle le bonhottune — faisait tout au monde pour que Sa Majesté ne prit point trop les devants; l'ambassadeur le dit ici en termes plus positifs et plus impartiaux qu'en aucun écrit des contemporains français, soit amis, soit ennemis.

« Le Connétable, dit-il, sans nul doute pour se maintenir en cette grandeur, tend à ce que le Roi ne se mêle point trop de gouverner, et il le tient encore un peu d'une manière si particulière, qu'il en résulte que le Roi liésite à se croire capable; aussi est-ce encore l'usage (le Connétable l'a établi dès le principe) que les ambassadeurs qui veulent parler au Roi aillent d'abord à son ministre pour lui faire part de l'objet de l'audience qu'ils demandent; ledit connétable va alors à Sa Majesté, lui expose l'objet de l'audience et lui dit ce qu'elle doit répondre. Il voudrait ainsi que le Roi continuât à être comme en tutelle, et il l'engage fort à ses exercices de corps, le persuadant que cela l'empêchera de devenir trop gras, ce que le Roi redoute fort; néanmoins, on voit que de jour en jour Sa Majesté tend à agir par elle-même [va facendo da se) '.

L'unique maîtresse du Roi, madame la Ducbesse et Sénéchale, est si bien alors la seule femme influente de la cour, elle est si hautement l'héroïne des conseils et la dispensatrice des bienfaits et des sourires de Henri , que la Reine n'est pour rien dans l'histoire de ce temps. Alors il

* Voyez Raccolta Albèri , p. 65, t. XI, — sur l'influence du ministre quant aux promesses que le Roi fait et qu'il tient à honneur «l'accomplir.

ne faut point, en effet, s'enquérir de la Reine Catherine, mais seulement de Diane la Sénëchale. La Reine, alocs, n'était vraiment autre chose qu'un moule à enfants, la génitrice de la cour, mais non point la Reine. Elle s'en dédommapjCa plus tard; je (yarde sur elle le silence dans cette période, me réservant de lui consacrer les plus attentives pages de cet écrit et les soins les plus minutieux pour la montrer sous ses plus vives couleurs, degré par degré. C'est donc la Sénéchale-Duchesse qui règne, et c'est elle qu'il faut regarder auprès du Prince qui portait pour livrée, dans les tournois et partout, « blanc et noir, qui estait la sienne ordinaire à cause de la belle veiifve qu'il servait. » Dans cette relation de 1552, Lorenzo Contarini ne manque pas de lui donner la place qu'elle avait en réalité; à l'écouter, elle n'est pas seulement une pudique Egérie; pour traduire dans un style moins libre que celui de son siècle l'expression dont il se sert, on ne le peut mieux faire qu'en disant qu'à l'égard de la belle dame, sa maîtresse, le Roi remplissait tous ses devoirs.

« Mais la personne, dit-il, que sans nul doute le Roi aime et préfère, c'est madame de Valcntinois. C'est une femme de cinquante-deux ans, autrefois l'épouse du grand sénéchal de Normandie et petite-fille de M. de Saint- Valier, laquelle, restée veuve jeune et belle, fut aimée et goûtée du roi François et d'autres encore, selon le dire de tous; puis elle vint aux mains de ce roi lorsqu'il n'était que dauphin. Il l'a beaucoup aimée, il l'aime, et elle est sa maîtresse, tout âgée qu'elle est*. Il est vrai de dire que, bien qu'elle n'ait jamais employé de fards {belletti) ^, et peut-être en vertu des soins minutieux qu'elle prend,

^ L'expression du Vénitien est plus forte : k II quale l'ha amata ed ama e (jode cosi vecchia come è. »

- Les libelles du temps ne disaient pas la même chose. D'amères dérisions étaient faites sur son âfje avancé, ses fausses dents, son rouge, son blanc. Voyez la notice de M. ÏSiel sur madame de Wilentinois. Portraits des personnages français du seizième siècle.

MADAiME LA DUCHESSE DE VALE^'TIXOIS. 439

elle est bien loin de paraître aussi âgée qu'elle l'est. C'est une femme d'intelligence et qui a toujours été l'inspiratrice du Roi, et qui même l'a aidé de sa bourse lorsqu'il était dauphin. Sa Majesté lui en garde une grande obligation, et dès le commencement de son règne l'a faite duchesse de Valentinois et lui a donné ce que j'ai dit, et lui donne encore, et fait en cela et en autre chose tout ce qu'elle veut. Elle est au<?ourant de tout, et chaque jour, pour l'ordinaire, le Roi après son dîner va la trouver et demeure une heure et demie à raisonner avec elle, et il lui fait part de tout ce qui arrive. ;>

On a cherché, dans une intention dont le mobile était plutôt l'honnêteté que la justice, à nier la somme excessive d'influence de Diane de Poitiers sur l'esprit du Roi et sur les tendances de la Cour. Cette tentative est d'une extrême puérilité. Nier que Diane occupait absolument la pensée du Roi , ce serait donner une négation à tous les arts du temps. Diane est partout : jamais maîtresse de roi n'a été plus affichée et exposée aux regards de la nation. Il y eut un soin tel de la rendre mémorable , qu'on serait tenté de croire que le Roi craignait que l'histoire et la postérité n'en parlassent point. Elle est partout, elle inspire tout. Anet était sa demeure, et il n'y a pas lieu de s'étonner qu'Anet ait subi le souffle inspirateur de Diane, car il est naturel que le temple se ressente des inspirations de la déesse. Mais le Louvre? Mais Fontainebleau? Mais les bijoux de la couronne? Mais les devises et les livrées de la Cour? Mais le Donec impleat orbem? Et les croissants? Et tous les souvenirs de la douce déesse antique? Dans Rome même, dans la religion antique, a-t-on jamais tant sacrifié à Diane, à Diane chasseresse? Ce nom et ce culte seyent si Ijien aux idées de renaissance ! Cela tient du merveilleux. Le cerf, le cerf se donnant en victime amoureuse, aux genoux de Diane! Quelles faciles allusions! L'arc, les flèches : ces armes du dieu d'amour! Diane au bord des

fontaines ! Le croissant et les suaves teintes qu'il rej)résente à l'imagination sur un fond d'azur tendrement obscurci! Les Psaumes eux-mêmes sont interrogés pour célébrer la grande amoureuse : il existe un j)ortrait d'elle, au bas duquel, en petits caractères romains, on lit : « Gomme le cerf brait après le décours des eaues , ainsi brait mon âme après toi, ô Dieu! » Il y a plus encore : c'était la Duchesse, la Maîtresse qui prenait en protection la Reine, l'Épouse. Je reviendrai sur ce sujet fort délicat au chapitre consacré à Catherine de Médicis.

Un trait important eût manqué au tableau de favoritisme retracé par le Vénitien , si on n'eut pu y voir vivement caractérisée une de ces luttes sourdes que l'ombre des trônes ne peut longtemps tenir cachées. Le Connétable voyait d'un œil amer cette femme qui avait une telle puissance ; de son coté , la Sénéchale voulait violenter la confiance que le Roi avait dans ce vieux serviteur du royaume.

« Un moment on s'est demandé à la Cour qui le Roi affectionnait le plus, ou le Connétable ou madame de Valentinois; mais à présent on reconnaît à beaucoup de signes que Madame est plus aimée, avec cette réserve et cette considération que rattachement que le Roi éprouve pour le Connétable peut bien être subordonné au besoin qu'il a de lui, tandis que ce qu'il ressent pour la Duchesse ne peut avoir d'autre source que l'amour le plus vif. Je dis cela parce qu'au grand déplaisir du Roi, ces deux personnages, le Connétable et Madame, sont ennemis déclarés. Cette hostilité compte déjà trois années, mais elle n'éclata ouvertement que l'année dernière, lorsque madame la Duchesse s'aperçut que le Connétable avait tramé de détourner le Roi de la passion qu'il avait pour elle, en le faisant s'éprendre d'amour pour la gouvernante de la petite Reine d'Ecosse, fort jolie petite femme. La chose alla même si avant que cette gouvernante devint grosse par l'œuvre du Roi. Madame s'en plaignit extrêmement; le Roi eut beaucoup à s'en

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