LE ROI A SON JEU DE PALME
balle par raquette; autrement, personne ne saurait distin^juer si c'est le Roi qui joue. On discute même ses fautes, et j'ai vu plusieurs fois qu'il lui fut donné tort. Vient le voir qui veut. En jouant ce jour-là, je ne sais comment une balle manquée par M. de Guise donna dans le visage de ce seifjneur et lui fendit une lèvre; ledit M. de Guise se retira vite dans les chambres, et Sa Majesté cessa le jeu. Le mal ne fut d'aucune gravité... *. »
Giacomo Soranzo vint remplacer en 1555 l'ambassadeur Capello. Il fut le dernier des envoyés ordinaires qui ait eu à parler du roi Henri, car un an après son départ de la cour où il eut Giovanni Micliieli pour successeur, le Roi trouva la mort dans un de ces grands jeux qu'il avait tant aimés, au champ des Toiu'nelles. Soranzo décrit le Roi à trente-neuf ans : je ne reproduirai pas ce portrait, qui ne fait guère que confirmer les précédents sous une forme peut-être plus choisie et plus lettrée; je n'y vois rien de plus, sinon que le teint de Sa Majesté était tourné fort au brun et la couleur de sa barbe au gris. Ce qu'il avait toujours redouté lui arrivait aussi : il devenait gras malgré ses violents et fréquents exercices. iNIéme sobriété dans le manger, le boire et le dormir, même régularité
* Diario del v'iaggio ed arriva di Giovanni Capello, ambasciatore venelo al Re Christianisaimo, (Inédit.) Cet intéressant document appartient à une collection de copies de relazioni formée à grands frais par l'honorable M. Astruc, Français que les affaires ont appelé à Venise depuis de lortgues années. M. Astruc, au temps où j'étais chargé d'une mission à Venise par M. Fortoul , ministre de l'instruction publiqxie, offrit d'une manière aussi courtoise que désintéressée à M. le Ministre toutes les copies des relazioni intéi-essant la France pendant le seizième, le dix-septième et le dix-huitième siècle. M. le Ministre accepta cette offre généreuse de M. Astruc, qui s'empressa de faire parvenir ces documents, d'autant plus précieux alors que pour la plupart ils étaient inédits. L'intérêt et le prix qu'ils avaient ne sont plus les mêmes aujourd'hui, car depuis ce temps les Raccolte Albèri et Barozzl renferment les textes originaux des documents dont M. Astruc avait fait exécuter la copie (réserve faite des relations du dixhuitième siècle, encore inédites et d'ailleurs bien moins intéressantes).
dans sa vie, même emploi de son temps, sauf un peu plus de soins manifestés à la Reine :
« Après le souper, dit-il, le Roi va aux appartements de la Reine, où se trouvent avec lui la plus grande partie des seigneurs et des dames, et il s'y entretient volontiers pendant une heure. »
Même ardeur aux chasses, soit à courre le cerf, soit h l'oiseau. Un autre détail aussi est nouveau, c'est le plaisir extrême que Sa Majesté prend à la musique :
« Il se plait fort à la musique, dont il a les meilleures notions, et presque chaque jour il en veut entendre, soit à son lever, soit à son coucher ... Mais, ajoute l'ambassadeur, il n'est pas très-porté aux constructions, moins encore aux joyaux ni aux grandes œuvres de tapisseries; cependant on dit qu'avec la fin des guerres il élèverait quelque grand palais... '. »
La chose pouvait être vraie au moment où l'amhassadeur Soranzo laissa la France, assez pauvre alors et en grande détresse de bien des genres, car c'était en 1558, peu de temps après ces grandes hontes que nous avions bues à la bataille de Saint-Quentin, où la fleur de la bravoure de France fut tuée ou faite prisonnière ; dure journée qui manqua mettre le royaume aux mains de l'Espagnol, notre ennemi national à cette époque.
Je ne remplirais point le but de cette étude si je ne
1 L'année 1558, le Roi commanda cependant quelques œuvres de tapisseries aux fabriques d'Anvers. J'ai publié dans la Gazette des beaux-arts (^Courrier européen de l'art et de la curiosité^ un travail sous ce titre : Négociations d'œuvres de tapisseries de Flandre et de France par le Nonce Guido Bentii'oglio pour le Cardinal Borglièse (livraison de novembre 1861, et janvier 1862). Dans le premier de ces articles se trouve une lettre du Nonce au Cardinal où il est fait mention d'un fort beau sujet de tapisserie envoyé et commandé par le roi Henri II en 1558, mais dont le travail fut interrompu par l'événement de la mort du Roi. Cette curieuse lettre de Bentivoglio était inédite.
CONSIDERATIONS SUR LE ROYAUME. 4iT
tirais de ces documents diplomatiques autre chose que les traits personnels des princes; cela est bon pour la curiosité, mais ce n'est point assez pour l'histoire, dont je veux servir la cause. Dans ces relations, en effet, comme nous l'avons déjà montré par les graves réflexions et les belles paroles de Marin Cavalli, sous le règne du roi François, la personne des princes n'absorbait pas à elle seule les observations et les souvenirs des ambassadeurs. En même temps qu'ils retraçaient la physionomie du Roi, ne devaient-ils pas retracer la physionomie du royaume? N'avaient-ils pas à informer sur le cours de nos affaires , à faire ressortir le caractère de nos rapports et la tendance de nos intérêts avec les puissances? Certes ils y avaient égard, et, si je reprends à un point de vue général chacun de leurs textes, il me sera aisé de signaler les points capitaux traités par chacun d'eux sous ce règne où la politique s'exerçait encore grandement et vaillamment entre des souverains, et non tristement entre gens de même sang et de même race, sinon de même religion, comme cela eut lieu sous les fils de Catherine.
Il faut donc chercher dans la relation de Matteo Dandolo, toute brève qu'elle soit, étant le résultat d'une ambassade extraordinaire, ses appréciations sur nos humeurs avec l'Empereur Charles, et sur les prévisions des guerres qui ressortiront des sentiments contraires de ces deux souverains dont l'un avait été l'otage et le prisonnier de l'autre sous le règne précédent. L'ambassadeur examine nos places , cherchant à dire par où sera l'attaque de l'Empereur, décidant avec raison (le fait le prouva plus tard), que sûrement ce serait par la Picardie. C'était un Italien (comme alors il y en avait déjà tant et de tout métier en France) qui avait la charge de nos fortifications, un Girolamo Bellarmato de Sienne, lequel, dit-il, fortifie
maintenant Ghâlons, terre frontière de la Bourgogne; il ajoute ce trait qui nous peint bien :
« Maintenant, ou détruit cette ville en grande partie pour la faire plus forte, et on a renversé nombre de maisons pour creuser les fossés, et cela m'a donné lieu de voir chez ce peuple cette chose curieuse, qu'il détruisait ses propres maisons en chantant gaiement. Ne le pouvant croire, je voulus m'en rendre compte, et je trouvai que c'était vrai; on me dit bien qu'on leur donnait quelque compensation, mais elle atteignait à grand'poine au tiers de la valeur »
La relation du successeur de Matteo Dandolo est celle qui offre le plus de détails , mais elle n'est point écrite ; c'est un vrai document administratif, diffus dans ses données quoique important par les renseignements. Ce Contarini devait être un homme que de nos jours on considérerait comme essentiellement pratique. Il dit jusqu'au mécanisme de la cour; il est très-fort pour énumérer et dénombrer. On sait par lui tous les capitaines et lieutenants étrangers (la plupart Italiens) qui suivaient nos guerres et y faisaient acte de bravoure. Il aborde la partie politique par ces paroles qui sont un vrai programme :
« Il me reste, dit-il, à parler des choses que le roi Henri a accomplies jusqu'à présent, et d'où on peut raisonnablement juger de celles qu'il aura à accomplir dans la suite. Parmi ces premières, il en est quatre d'importance : l'acquit du royaume d'Ecosse, la guerre de Boulogne, la ligue avec les Suisses et la paix avec les Anglais. >»
L'ambassadeur traite alors de ces faits et il les discute avec un soin au moins égal à celui d'un jurisconsulte de la couronne d'Angleterre. Dans l'énoncé de ses prévisions, le bon sens d'un homme d'affaires domine; en vue des grands conflits qu'il voit prochains, il donne de sages conseils à son gouvernement :
« Ces conflits, dit-il, préoccuperont tous les princes ou par