REFLEXIONS POLITIQUES DES AMBASSADEURS
Faction même ou par le soiipron (o fra l'opère o col sospetto)^ aussi est-il à croire que Vos Excellences se prémuniront en tout cas de manière à plutôt pouvoir se fonder sur ses propres forces que sur celles de ses amis... car, à mon sens, lorsqu'un Etat est puissant et fort par lui-même, c'est-à-dire avec de l'ar^jent en main et avec des vivres et des soldats au camp, ses amis cherchent à l'aimer d'autant plus et ses ennemis l'estiment davantage. »
Mais il y a loin de la diction de Contarini h celle de Gapello son successeur : Capello , pour la forme , se rapproche de INIarin Cavalli, et parait être un véritable homme d'État. J'admire la fine et sûre concision de ses jugements; il a des aperçus fort caractéristiques : ainsi , voulant dire l'impression que dut faire sur l'esprit du Roi de France la nouvelle du mariage de Philippe, prince d'Espagne (plus tard Philippe II) avec la Reine d'Angleterre Marie Tudor :
« Le Roi, dit-il, voyait bien les domma^jes et les danj^ers qui en résulteraient pour la France. Mais sachant d'ailleurs le caractère anglais incompatible avec celui de toute nation étrangère, il compte sur de nouveaux accidents »
Voici une autre de ses observations :
u Je me suis aperçu que la principale maxime de Sa îMajesté est de tenir la guerre toujours éloignée de la France. Elle n'épargne pour cela ni soins ni dépenses, car elle juge que toute perte chez soi est très-considérable, tout grand dommage au loin faible. »
L'ambassadeur apporte alors ses preuves à l'appui de ce qu'il avance, et il en vient ainsi à dire, tout à l'honneur du royaume :
« Après la prise de Metz et l'acquisition du comté de Luxembourg, vous savez que le Roi négligea de mettre en mouvement son armée, ignorant que les forces de l'Empereur fussent aussi considérables. Il y eut une débandade telle, que l'arrivée de l'Empereur avec quarante mille hommes d'infanterie et douze
mille de cavalerie jeta l'épouvante dans toute la France, à laquelle le Roi n'avait ni le temps ni le moyen de pourvoir. Si l'Empereur avait alors saisi l'opportunité du moment, il aurait causé à la France le plus grand mal qu'elle eût jamais reçu de mémoire d'homme. Mais aussitôt que l'Empereur se fut arrêté sous la ville de Metz, le Roi de France espéra pouvoir rassembler ses forces, et se rassura. Il eut bientôt mis sur pied une armée de quarante mille hommes de pied et de douze mille chevaux. On vit ainsi la force de cet État, le bel ordre de son gouvernement, les grandes et promptes ressources qu'il possède pour sa propi'e défense; niais on vit en même temps que c'est la fortune qui verse ses dons sur qui, comme et quand il lui plaît — La fortune protégea la France en aveuglant l'Empereur, qui ne sut pas profiter du moment et fondre sur le pays ennemi; la fortune protégea l'Empereur en aveuglant le Roi de France lorsque l'Empereur était à Bruxelles, car si Sa Majesté Très-Chrétienne avait poursuivi sa victoire, non-seulement elle se serait emparée de Bruxelles, mais de tout le pays qu'elle aurait voulu conquérir. Déjà l'Empereur avait fait seller son cheval et préparer les bagages pour s'enfuir. La faute en fut au Connétable, qui passait auparavant pour un homme pusillanime, et passe à présent pour un vrai lâche, puisqu'il craignit de poursuivre un ennemi battu et presque en fuite. Il en fut bafoué partout : à la cour, sur les places publiques, on débitait sur lui des sonnets et des vers latins qui l'appelaient un homme lâche et sans cœur.
» Après* une si belle occasion perdue , on tient pour assuré que tant que le Connétable sera à la tête de l'armée, il n'y aura jamais une grande batailh' donnée, d'abord parce qu'il est timide, puis parce qu'il est plus porté à la paix qu'à la guerre. »
Telle était la rude franchise avec laquelle parlait cet ambassadeur, qui nous avait bien connus pour nous avoir autant observés. La passion ne lui dictait point ces paroles, mais il les prenait à cette même force de réflexion qui , peu de lignes plus loin, lui fait dire avec un sentiment de justesse qui serait encore fort convenable aujourd'hui :