RÉFLEXIONS POLITIQUES DES AMBASSADEURS
« Il est vrai de dire que Sa ÎMcijesté accepterait , aussi bien que la Reine, le Connétable et toute la cour, la paix de grand cœur, pourvu que l'Empereur offrît des conditions convenables; car le Roi sait bien que rien n'est aussi ruineux pour un pays qu'une longue guerre, et fjiiil vaut mieux une paix certaine quune victoire douteuse. C'est là d'ailleurs le sage et ferme avis de; Votre Séi'énité et de Vos Seigneuries. Sa IVIajesté, en causant avec moi, louait fort votre prudence, qui sait gouverner l'Etat avec tant de tranquillité. "
Je citerai encore deux traits de la parole mâle de ce Vénitien, qui me semble, par plus d'un mot, avoir compris Tacite, c'est-à-dire le plus ^rand esprit qui ait honoré l'histoire. Capello veut révéler les intentions du Roi :
« C'est un sujet difficile, dit-il, car Dieu seul voit le fond de nos cœurs. Et si rien n'est plus secret que le cœur de l'homme, il y a dans le cœur des princes des profondeurs encore plus obscures. Jusqu'ici , j'ai parlé des choses par moi vues et entendues; je pouvais donc les affirmer avec assurance; mais ce que je vais vous dire, entendez-le non pas comme une vérité immuable, mais comme une conjecture approchant plus ou moins du vi'ai, ou bien comme une vérité qui peut changer d'un moment à l'autre, ainsi qu'il arrive des pensées des hommes. ;>
Il définit dans des termes d'une concision frappante la nature des sentiments du Roi pour les souverains étrangers; je trouve curieux de l'entendre apprécier comme il le fait le genre d'estime que le Roi avait pour le Pape :
« Le Roi l'honore comme père et chef de la religion chrétienne, mais comme homme il en fait peu de cas, le tenant pour trop inconstant. Aussi correspond-il avec lui uniquement
pour qu'il ne lui fasse pas de mal. »
Par le tour fpi'il donne h l'expression de la politique du Roi à l'égard de Venise et de son gouvernement, cet ambassadeur est aussi net et ouvert devant les siens que sans doute il était réservé et diplomate devant les étrangers ; je
lie sais si de son temps on parlait des doctrinaires , mais à coup sûr, aujourd'hui, par l'austère forme de son style, par la do^jmatique concision de ses pensées, par cette sorte de fierté lettrée qui a caractérisé les maîtres de cette école; par tous ces divers signes il serait tout à fait des leurs :
« Mais je vois bien, dit-il, que Vos Seigneuries désirent connaître les intentions du Roi Très-Chrétien envers notre République Sérénissime, et je vous les exposerai franchement. Il ne nous en veut pas, à ce qu'il me semble, mais ce n'est pas qu'il nous aime. Il est bien sûr que les princes n'aiment ou ne haïssent qnà cause de t utilité' ou bien du dommage quils attendent , et le Roi de France ne fait pas exception à la rèjjle. Ainsi, cet Excellentissime Sénat, en conservant sa neutralité sage, en se contentant de ce qu'il possède, n'excitera ni jalousie, ni attaques, ni ressentiments; et il pourra jouir en toute sûreté de ses droits... ^. »
1 Ce passage du discours de l'ambassadeur m'amène à appeler l'attention sur un fonds d'archives dont je n'ai pas encore eu lieu de citer même le nom. Je veux parler des Espo.tizioni Principi, rubrique fort abrégée qui, pour être comprise, doit se traduire ainsi : Exposés des raisons des Princes. J'ai donné une large place dans ma collection à la copie de ces documents (au moins pour ceux qui concernent la France). C'est par l'étude seule de cette archive qu'il est commode de se renseigner sur les négociations ouvertes et traitées auprès du gouvernement de la République de Venise par les cours étrangères. Malheureusement, ces textes ne commencent à former un ensemble intéressant qu'à la date de 1551 , époque du règne de Henri II, objet de ce chapitre. Les affaires traitées directement par les envoyés de France auprès de la République de Venise, depuis 1551 jusqu'en 1559 (fin du règne de Henri), peuvent être ainsi résumées :
1551. Le Cardinal de Tournon et l'ambassadeur de France traitent la
question de la protection du duc de Parme prise par le Roi Très- Chrétien. Ils demandent l'avis de la Seigneurie.
1552. Ecriture présentée jiar l'ambassadeur de France exhortant la Sei-
gneurie à entreprendre avec le Roi la conquête de Naplcs. 1554. Discours et propositions de l'ambassadeur de France sur les choses
de Sienne, avec demandes de secours.
1554. Proposition de M. d'Avanson et de M. de I,odève sur l'affaire de
Sienne.
ESPOSlZlOm PRINCIPI (1551-1558). 453
Giacomo Soranzo, successeur de Giovanni Capello, avait luoins d'éloquence, mais sa 7'elazione remplit mieux encore les conditions essentielles de ce genre de discours , dont le but principal était d'instruire des gouvernants et des politiques dont la discussion avait pour grand mobile la liberté de penser. Il est très-pénétré des obligations finales de sa mission : « Ce qui est mon devoir, dit-il, c'est de vous mettre à même de porter un jugement sur le véritable état des temps présents dans le royaume de France. » Il y réussit complètement, et par lui nous voyons bien au clair ce qu'était la France au dedans et ce qu'elle faisait au dehors. Comme tous ses prédécesseurs, il décrit géograpliiquement le royaume, énumère les quatorze grandes provinces qui le composaient alors, désignant les gouverneurs de chacune; puis laissant de côté les locutions de statistique, il s'exprime ainsi sur la France au point de vue matériel :
" Si le royaume, dans toutes ses parties, est pourvu en abondance de toutes les choses nécessaires au bien-vivre, sauf en Picardie, en Normandie et en Bretagne, où il ne se fait point assez de vin , on exporte en Portugal et en Espagne le froment et les toiles; en Angleterre, en Ecosse et dans les Flandres,
1555. Le cardinal de Lorraine rend compte à la Seigneurie de ses négo-
ciations à Rome avec le pape Paul IV.
1556. L'ambassadeur de France explique les motifs pour lesquels le Roi
prend la cause du Pape.
1556. L'ambassadeur de France donne compte à la Seigneurie des préparatifs du Roi qui se font en Piémont; pour les démêlés avec l'Espagne, le Roi de France demande que la République en soit l'arbitre, etc.
1556. L'ambassadeur exhorte la Seigneurie à s'occuper des négociations
avec le cardinal Caraffa.
1557. Demandes de secours d'argent à la Seigneurie après la jierte de la
bataille de Saint-Quentin.
1558. Question de la préséance entre l'ambassadeur du Roi Très-Chrétien
et l'ambassadeur du Roi Catholique.
des vins, des draps et autres choses, qui peuvent rapporter annuellement trois millions d'or. Ce dont on a besoin, ce sont les laines fines; on les demande à l'Espag^ne et à l'Angleterre, les étoffes d'or et de soie arrivent d'Italie; les épices et les sucres, de Portugal et de quelques provinces du Levant; les métaux (dans tout le royaume il n'y a de mine aucune, si ce n'est des mines de fer en Bourgogne) proviennent d'Angleterre, de Flandre et d'Allemagne; les armatures et les armes sont envoyées de Brescia, de Milan, et les chevaux de guerre des Flandres et des pays allemands. Au reste, comme ce qui sort, du royaume rapporte un million et demi d'or, et qu'il en entre chaque année pour un million et demi au moins en écus comptants, les Français disent que cela tient lieu des mines qui leur manquent. En plus de cette somme, on en importe beaucoup d'Espagne pour l'usage ordinaire des monnaies, et en telle quantité, que la plus grande partie des monnaies d'or et d'argent qui se dépensent sont frappées au coin de l'Espagne. Mais il en sort aussi beaucoup, soit pour les nécessités des guerres, soit pour une autre cause, bien que sous les peines les plus sévères il soit interdit de porter loin du royaume tout or ou tout argent. Causant un jour avec moi sur ce propos, le Roi me disait q.ue l'or s'apportait de l'Inde en Espagne, d'Espagne en France, de France en Italie, d'Italie dans le Levant. "
Cet ambassadeur se plaisait, dans ses relazioni, à porter des jugements généraux sur l'humeur des peuples qu'il était destiné à connaître. Le lecteur n'a peut-être pas oublié le passage d'un discours sur l'Angleterre, où le peuple anglais, en 1555, est consciencieusement jugé. Dans sa relazione sur la France, il n'omet point de dire ce qu'il pensait de nous : il ne nous flatte point; mais on ne peut lire sans quelque sentiment de bonne gloire pour notre terre de France, la raison qu'il donne du bonheur que nous avons à échapper aux périls mêmes qui étaient cependant le fruit de nos propres erreurs :
" Les Français sont, généralement défiants, d'un esprit présomptueux et impatient; aussi les voit-on dans les guerres,