CARACTÈRE DES FRANÇAIS
aussitôt passée leur première furie, devenir presque embarrassés; ils ont plus (le magnificence en dehors de chez eux que chez eux; néanmoins, quand on sait comprendre leur humeur, on les trouvera le plus souvent fort courtois. Ils fuient les labeurs autant qu'ils peuvent, et une disposition à peu réfléchir est surtout le propre des Français, et quoiqu'ils fassent grand cas de leurs délibérations précipitées, il n'en est pas moins vrai que bien souvent il advient qu'ils ont à peine terminé une entreprise qu'ils s'aperçoivent de l'erreur et qu'ils s'en repentent; mais la puissance du royaume est si grande, qu'elle combat et surmonte toutes les erreurs. »
L'ambassadeur examine ensuite les diverses classes sociales de la France , traitant de leurs privilèges et de leurs charges réciproques; il raconte le mode de nos armées, l'humeur de nos capitaines, les moyens rémunératoires soit effectifs, soit honorifiques, dont le Roi dispose ; il énumère nos places fortes, détaille notre marine, nos dépenses et nos emprunts; décrit la physionomie des favoris, le caractère des ministres et le maniement des affaires. Mieux que tout autre, il remonte à la source de nos querelles politiques avec le Pape et ses neveux, et avec l'Espagne. La question d'Italie, qui nous occupait fort alors et où nous avions des intérêts personnels plus encore qu'aujourd'hui, le Piémont et Sienne étant nôtres, y est traitée de manière à laisser dire de cet ambassadeur de Venise que, dans le plus grand congrès qui eût pu se réunir alors, il eiit été à toute la hauteiu' de la place politique qui lui eût été confiée '. Il ne faut point quitter l'étude des relazioni dans le Sénat de Venise sur ce règne de Henri II sans faire observer combien ceux qui les prononçaient étaient pénétrés des raisons de la force et de la puissance natives du royaume. Tous les proclamaient dans
1 Cet amhassaileur quitta la cour le 7 décembre 1557. J'ai la copie de ses dépêches , tome I'''" de ma collection.
un sens ou dans un autre : en général ils admirent notre esprit national , source de beaucoup de grandeurs , source de sauvegarde et de succès : ce qui les étonne tous et ce que tous redisent, c'est la facilité avec laquelle le Roi était secondé par la spontanéité de la nation dans ce genre de besoins toujours difficiles et périlleux, les besoins d'argent.
« En temps de paix, dit Dandolo, le Roi rabaisse beaucoup de ses prétentions, afin d'alléger les peuples; il le peut d'ailleurs bien faire, car il peut réputcr pour siennes toutes les ressources financières de la France, et dans les cas de nécessité, cliaque fois qu'il en demande, elles lui sont spontanément apportées, grâce à l'incomparable bonne volonté des populations. »
Un autre ambassadeur qu'on ne saurait accuser d'une trop grande dévotion d'esprit pour notre bumeur, si j'en juge par ce passage : « Les Français sont naturellement fiers et hautains , et très-hardis à tenter les grandes entreprises, insupportables dans les succès, infatigables lorsqu'il s'agit de leurs avantages ; un proverbe dit d'eux : « Tâche d'avoir le Français pour ami, mais non pour voisin » ; im autre ambassadeur, dis-je, qui ne parait point un flatteur, constate en ces termes le bonheur politique de la situation naturelle du royaume :
« Le royaume de France, placé à peu près au centre de la chrétienté, est dans une position fort commode pour unir et pour diviser à plaisir les forces des plus puissants princes et des peuples les plus belliqueux. Il a l'Italie devant lui, l'Angleterre derrière, l'Espagne à sa droite, l'Allemagne à sa gauche, d'un côté les Suisses, de l'autre les Flamands ; il est entre deux mers, la Méditerranée et l'Océan. Ainsi, par mer autant que par terre, il peut appuyer ou empêcher toute entreprise qui serait tentée par les autres Etats. Quant à la France, la nature et l'art la défendent de tous côtés : les monts la séparent de l'Italie et de l'Espagne; elle a la mer à opposer à l'Angleterre et aux