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PARALLÈLE ENTRE LA FRANCE ET L'ESPAGNE

États les plus éloignés; contre l'Allemagne elle a de profondes rivfères; à tous les passages les plus importants, les forteresses, les munitions et les armes ne lui manquent pas, ni sur les frontières ni au dedans du royaume, non plus que les hommes capables de les utiliser et d'exécuter savamment tout ce qui tient à l'art de la guerre. »

A cette époque, les deux grandes puissances de l'Europe, les deux maisons politiques, étaient celles de Fiance et d'Espagne. Deux si grandes rivales ne pouvaient être que deux grandes ennemies : leurs guerres, leurs querelles, les profondes envies de l'une à l'égard de l'autre, défrayaient souvent les pages des hommes d'Etat dont le métier était de regarder et d'instruire : on pouvait se demander souvent de quel côté était mieux établie la puissance.

Un de ces ambassadeurs vénitiens, dont la mission en France remonte à cette période, établissait ainsi ce parallèle entre les deux Etats, et je ne saurais faire une meilleure fin à ce chapitre consacré à l'époque de Henri II, que par une citation aussi ingénieuse dans sa forme que glorieuse dans son énoncé :

« Le Roi Catholique est de la maison cT Autriche; il est héritier de tant de seigneuries, de royaumes et de pays, qu'il possède douze royaumes en Espagne et trois en Italie; presque toutes ses possessions sont éparses. Le Roi Très-Chrétien a un seul royaume tout uni et Irès-vaste. Les revenus du Roi Catholique sont de cinq millions, la dépense est de six; le Roi Très- Chrétien a un revenu de six millions , et ne les dépense pas tous à présent. Le premier, en cas de nécessité, a beaucoup de peine à trouver de l'argent par des impositions extraordinaires; l'autre, par le même moyen, en trouve tant qu'il en veut. Les sujets de Philippe II sont plus rétifs et plus fiers; les Français sont plus portés à dépenser leur argent pour leur Roi et plus soumis. L'Espagne a des mines d'or dans ses provinces et aux Indes; la France n'a que du fer, mais l'argent y est introduit et

n'y manque pas. L'Espagne est un pays stérile, pauvre en {grandes villes et en rivières, dépourvu des commodités de la vie; la France est fertile, couverte de villes et de châteaux, abondante en rivières et en toutes sortes de productions. Le Roi Catholique l'emporte sur Sa Majesté Très-Chrétienne en forces maritimes; mais quant aux armées de terre, les gens d'armes de France sont supérieurs de beaucoup aux cavaliers espagnols, et l'infanterie française est de peu inférieure, les Gascons ne cédant en rien aux fantassins espagnols. Pour les capitaines, la France a toujours eu le dessus. Ainsi, les forces de ces deux grands rois peuvent presque se balancer. On a vu Charles V, ce grand empereur, cet homme si favorisé par le sort, après tant de victoires, vaincu par la France et réduit à un très-grand danger. On a vu dans cette lutte des vissicitudes continuelles : tantôt l'un, tantôt l'autre triomphait. Si donc ces deux puissances sont si fortes chacune par elle-même, unies elles deviendraient formidables au monde. »

Mais ces mêmes hommes de A^enise, ces mêmes phimes politiques qui faisaient et décrivaient ainsi le tableau de la France sous des couleurs saiUantes, pendant les deux règnes de François P"^ et de Henri il, n'usèrent plus ni de la même encre ni de la même plume pour la sombre période qui suivit la mort de Henri et qui dura près de quarante ans : non pas que sous François et Henri le royaume ait manqué de vicissitudes, mais du moins les pouvait-on appeler magnanimes et glorieuses. Celles qui vinrent après, pourrait-on les estimer telles, leurs coups n'ayant été que des coups affreux, pendant des guerres civiles où l'ambition prit couleur de religion , et où , tant d'vme part que d'une autre, il y eut des représailles qui mirent la France dans l'opprobre! La curiosité pour les textes vénitiens doit alors redoubler de soins et d'intérêt : nuls ambassadeurs ne virent mieux les choses; ils les virent constamment en conciliateurs, en médiateurs; ils approchèrent Catherine de Médicis en familiers , ils appro-

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chèrent tous les partis sans se mêler à aucun : ce fut une période diplomatique tout à lait à l'honneur de Venise, et comme il nous manque peu de leurs relazioni, nous pouvons dire sans crainte que, pour juger et parler des navigations politiques de cette Reine mère qui mena la barque du royaume de tant de manières et par tant de courants, c'est d'après eux surtout, d'après leurs dires, leurs souvenirs et leurs impressions qu'il le faut faire. Un charmant passage de Brantôme à leur propos, dans sa digression contre les ambassadeurs de robe longue, nous dit en quelle estime on tenait à la cour les envoyés de Venise, et de quels bons yeux ils étaient regardés. Ne fut-ce point de ceux mêmes qui, depuis la mort de Henri II, représentèrent le gouvernement sérénissime auprès de celui du Roi Très-Chrétien pendant toute la puissance de Catherine, dont Brantôme parle en de si bons termes, qu'ils semblent expressément dits pour ce chapitre :

« Et c'est pourquoi on loue grandement la naïveté de ces gens de bien , ambassadeurs vénitiens qui troussent leurs paroles plus courtes qu'ils peuvent et n'amusent tant nos roys à les escouter, mais abrègent soudain, ainsy que je les ay vus à l'endroit de nos derniers roys et même le roy Henri troisième : lesquels, après l'avoir entretenu le plus brièvement qu'ils pouvoient de la principale urgence de leurs affaires, ils se mettoient à deviser et causer avec luy fort privément , luy demandant naïfvement comment il se portoit, ce qu'il faisoit, à quoy il passoit le temps, quelquefois lui parloient des dames, à quoy le Roy prenoit tous les plaisirs du monde, vu leur naïfveté si douce et debonnaireté si gentile; aussi que naturellement et extrêmement (comme je luy ay ouy dire) il aimoit leur République pour le bon accueil qu'il avoit reçu d'elle, ainsi <jue j'espère le dire en autre part. »

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