ENFANCE DE CATHERINE DE 31ÉDICIS
comme son règne ' ; sur le berceau comme sur le trône grondèrent des orages. Fille de Laurent de Médicis, duc d'Urbin par le fruit d'une triste usurpation , et de Madeleine de la Tour-d'Auvergne, de la maison de Boulogne, « qui estoit trop plus belle que le marie » , dit Fleuranges dans ses Mémoires, elle naquit pour être en deuil. Née en effet le 13 avril, sa mère mourut le 28, et six jours après, le 4 mai, elle perdait son père. A sept mois, en octobre de la même année 1519, ce faible débris de la maison fameuse de Cônie quitta, dans les bras de sa nourrice et sous la sauvegarde du cardinal Giulio , plus tard Clément VII , le palais de sa famille , et fut portée à Rome , sous l'œil protecteur de Léon X. A six ans, on lui fait quitter la ville pontificale pour retourner à Florence et y être élevée et éduquée. Deux années d'une tranquille obscurité la virent croître. Alors commencèrent pour elle de nouvelles vicissitudes, en 1527, date de cette sinistre époque où le monde entendit la nouvelle du sac de Rome par les odieuses troupes de l'Empereur Charles-Quint, où le Pape fut tour à tour prisonnier et fugitif, où Florence devint la proie des factions. Catherine, dont le nom de Médicis en ce pays de Florence était pour les uns une espérance, pour les autres une crainte, fut, par l'ordre
1 On est surpris de voir qu'aucun historien ou écrivain français n'ait traité spécialement de la jeunesse de Catherine de Médicis. Nous ne connaissons bien notre reine que depuis le jour où elle vint en France. M. de Reiimont, ancien ministre de Prusse à Florence, fort versé dans les lettres italiennes, et M. Trolopp, après avoir résidé quelques années dans la ville des Médicis, ont écrit et publié successivement l'un Die Juçjend von Katherina di Médicis , l'autre The Girlood of Catherine de Médicis : ces deux livres sont jileins de faits généralement peu connus. Ce travail n'est point à refaire. Le livre de M. de ReUmont est d'une clarté remarquable. J'en ai fait la traduction avec la courtoise autorisation de l'auteur; je l'ai enrichie de notes particulières donnant quelques détails intimes entièrement inédits, et je suis en droit d'annoncer comme prochaine cette intéressante petite publication.
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des chefs eux-mêmes de la faction triomphante, mise à couvert sous l'ombre sacrée des cloitres. Tantôt confiée aux religieuses de la règle austère du couvent de Santa- Lucia , dépendance de ce fameux ordre de Saint-Marc où peu d'années auparavant Savonarole, l'éloquent moine, avait médité ses célèbres fureurs, tantôt remise dans les mains des nonnes plus indulgentes et d'une règle plus douce du couvent Délie Murate, sans cesse dans l'étrange alternative d'être involontaire héroïne ou victime innocente, selon la fortune ondoyante et variable des partis, Catherine de Médicis fut la précoce écolière des luttes vigoureuses qui avaient pour mobiles ces deux sœurs peu séparables : la politifjue et l'ambition.
Aussitôt que le feu des factions fut sinon éteint, du moins couvert, Catherine, répondant au désir et à l'appel de Clément VII , revint à Rome sous l'escorte d'Ottaviano de Médicis ; elle y fit séjour jusqu'au moment où le congrès fiimeux qui réunit à Bologne le Pape et l'Empereur, força Clément VII à se séparer d'elle. Pour la troisième fois Catherine, n'ayant encore que douze ans, revit Florence; ce devait être pour la dernière, car peu de temps après, en 1533, l'ayant quittée pour se rendre en France et y épouser le second prince du sang, depuis cette époque jusqu'à sa mort, elle n'a jamais quitté le royaume.
Tel fut, sommairement, le prologue orageux de la vie politique non moins orageuse de celle qui fut la grande Reine mère de nos derniers Valois ; ainsi s'écoulèrent tour à tour, à Rome sous les regards de deux papes , à Florence sous les voûtes du palais de sa famille , ou dans les murs de deux cloitres, les premières journées de la femme dont les mains devaient s'attirer les blasphèmes de l'histoire par la part qu'elles devaient prendre à l'ineffaçable tache
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de sang de la Saint-Barthélémy. Telle fut l'enfance de la petite créature pour qui le glorieux poète Arioste, en séjour à Florence lorsqu'elle y naquit et qu'elle fut si rapidement orpheline d'une maison qui avait donné des héros aux gouvernements du quinzième siècle, fit ces vers touchants, que par un gracieux tour allégorique il met dans la bouche de Florence regardant le irèle rejeton de la famille de Gôme :
H Verdcgyla un ramo sol con poca fofjlia ,
!> E fra teina e speranza slo sospesa
» Se lo mi lasci il veniu o lo mi tajjlia *. h
Jusqu'au jour où Catherine de Médicis fut unie à la maison de France, peu de pages furent écrites sur elle. Quelques phrases éparses dans les correspondances, quelques souvenirs rapportés dans les chroniques du temps des agitations de Florence , permettent seuls de retrouver les traces précises des destins de la frêle enfant. Le fragment le plus étendu qui la concerne est encore dû à la relnzionc d'un ambassadeur vénitien. Antonio Suriano, représentant de Venise près de Clément VII, comprit que la nièce chérie du pontife, élevée par lui, appelée à Rome, devrait nécessairement jouer un rôle de (juelque importance, comme inhérente et adhérente aux intérêts de la famille à laquelle appartenait le Pape, son oncle et son protecteur. Lorsque Antonio Suriano était à Rome, Catherine comptait déjà près de onze ans; il fallait donc parler d'elle; car, héritière de la lignée des Médicis, parente affectionnée du Saint-Père, le moment ne pouvait
1 11 Une branche seule reverdit avec un peu de feuillage; entre la crainte et l'espoir, je demeure incertaine si l'hiver me la laissera ou me la ravira ! i> Opère minori di Ludovico Ariosto, Elegia prima. L' Arioste fut cliar/'é de missions diplomatiques par son souverain le Duc de Ferrare. Il était à Florence le jour même tle la naissance de Catherine. Le Duc Alr)lionse d'Esté l'avait chargé de complimenter le Duc dUrbin.
tarder où elle serait convoitée par plus d'une main souveraine, et où cette question toujours de premier ordre dans les faits de la politique, la question des mariages, serait agitée sur sa tète.
Catherine alors n'était point désignée autrement que sous le titre de la Duchessina {Xa Duchés sina d'Urbiyio)\ elle n'est, dans les textes des dépêches, ou des rapports, ou des lettres, ni Catherine ni Médicis, elle est la Petite Duchesse. Rencontrant cette qualification dans les documents, soit privés, soit officiels, provenant de Rome ou de Florence i\ cette époque, il ne faut pas ignorer que la personne qu'elle désigne est Catherine de Médicis. Antonio Suriano, l'ambassadeur, par les quelques lignes qu'il a consacrées à la Petite Duchesse, ouvre la longue série des détails et des portraits, petits ou grands, de profil ou en pied, dont nous voulons former la curieuse galerie.
j( La Duchessina, dit-il, est fille de Lorenzo, duc d'Urbin, issu de Pierre de Médicis*. La mère fut Madeleine de Boulogne^, Française, nièce du duc d'Albany, gouverneur pour la Petite Duchesse des biens qu'elle possède , du chef de sa mère , dans le rovaume de France, où, dit-on, elle jouit d'un revenu considérable. C'est à ce titre, et pour rendre compte de son administration, que ce duc est veau à Rome et qu'il y réside
1 Famille des Médicis. Ligne directe d'où Catherine est issue. Jean de Médicis, citoyen de Florence, meurt en 1429 laissant deux fds : Côme et Laurent. Le premier, Père de la patiie , le second, Laurent le Magnifique, qui laissa trois fils.
Pietro, père de Clarice (plus tard femme de Ptilippe Strozzi), et Lorenzo, père de Catherine.
Giovanni , plus tard Léon X.
Giuliano (mort en 1516), laissant Ippolito, fils naturel.
Pietro avait laissé un autre fils, mais naturel, qui plus tard devint le pape Clément VII.
Lorenzo, enfin (le père de Catherine), laissa aussi un fils naturel, le farouche et mauvais Alessandro.
2 Fille de Jean de la Tour d'Auvergne et de Boulogne, marié à Jeanne de Bourbon.