‹ La diplomatie VénitienneChapitre 171 sur 246 · CATHERINE DUCHESSE D'ORLEANS · texte numérisé non relu

CATHERINE DUCHESSE D'ORLEANS

les cérémonies de ces journées; celle du 28 fut la plus mémorable, celle du mariage (jui donna à Catherine de Médicis le glorieux accès de cette maison de France où des destins, qui n'étaient pas alors à prévoir, lui réservaient la couronne. Catherine avait alors quatorze ans et six mois : de Duchessina d'Urhino elle était devenue Duchesse d'Orléans , et peu d'années devaient s'écouler pour qu'elle devînt la Sérénissime Dauphine.

Des grandes paroles qui avaient été échangées entre le Pape et le Roi, et des non moins grandes promesses qui avaient été faites, des plus grands projets qui avaient été conçus, le tout au nom de l'honneur que faisait le Roi de France au Pape d'unir sa famille à la sienne, quels furent les résultats et qu'en advint-il? Le Pape retourna à Rome, où il eut à voir se prolonger ce chapelet de vicissitudes et de malheurs qu'il semblait avoir fatalement attirés sur le trône de saint Pierre! Paul III, un Farnèse, un homme décidé, lui succéda. Autre Pape, autres desseins, autre politique! Par suite de cette mort, de tout ce que Catherine, par l'entremise du Pape, son parent, son tuteur et son négociateur, avait dû apporter comme trousseau j)olitique dans la corbeille de la France, il ne nous resta qu'elle-même. En France, dès les premiers temps, elle ne représentait au peuple et aux seigneurs autre chose que le fait des illusions que nous avait données le faible et incertain Clément VII. L'ambassadeur Giustiniano, en France deux ans après ce mariage , dit :

« M. d'Orléans est marié à madame Catherine de Médicis, ce qui mécontente la nation tout entière. On trouve que le pape Clément a trompé le Roi dans son mariage. Cependant sa nièce est très-soumise. Le Roi, le Dauphin et son mari, ainsi que le plus jeune fils du Roi, paraissent l'aimer beaucoup. »

Mais un événement qui jeta le deuil dans l'âme du Roi

jjrandit tout à coup Gatheiine , en l'élevant à la hauteur à venir d'un grand trône, je veux dire la mort inattendue, imprévue du frère de son mari, du Dauphin, François, le lils aîné du Roi. « Je ne fais nul doubte, écrit le Roi à M. d'Humières, que devant que la présente soit jusques à vous, que vous n'ayez déjà entendu comme il a plu à Dieu m'oster mon fils aisné, après avoir estez malade tant seulement trois jours, qui m'a esté et est tel regret, ennuy et déplaisir que vous pouvez penser et estimer — » Cette mort étrange, dont une instruction minutieuse a trouvé la cause dans un poison violent, a été plus tard attribuée à Catherine de Médicis. Mais cette inculpation n'a été que le fruit amer des passions qui ont bouillonné depuis dans l'esprit et la haine des partis. L'empoisonneur fut un Ferrarais, Simon Montecuculli ; l'instigateur fut la maison d'Autriche : l'histoire en a su et en a dit les raisons. Aucun contemporain de cet événement n'a vu ni même soupçonné la main de Catherine; les pièces de l'instruction existent, Montecuculli a fait des aveux et il a dénoncé ses conseillers. Le second fils et la belle-fille du Roi, Henri et Catherine, non-seulement n'y sont point nommés, mais ils n'y sont même pas indiqués par quelqu'une de ces réticences de discours qui souvent sont plus accablantes que des formules absolues. Dauphine, elle ne fut pour rien dans les affaires; aussi est-il très-difficile de caractériser le rôle qu'elle joua jusqu'au jour de la mort du Roi son beau-père. C'est une longue période cependant, mais, à mon sens, son rôle fut de n'en point avoir; son ambition et, si l'on veut, son habileté consistaient alors à capter la faveur du roi François; elle y parut beaucoup réussir, bien que jusqu'en 1544, pendant près de dix ans, elle eût à lutter contre les tristes impressions suggérées par sa stérilité. Brantôme, qui est d'un génie sans

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pareil pour appuyer ses flatteries de courtisan, trouve charmant d'attribuer un tel retard à des dispositions naturelles aux femmes de la maison de Médicis, assurant qu'elles furent toutes tardives à concevoir : « Aussi, dit-il, dans les dix ans elle commença à produire le petit roi François deuxième. » Cette stérilité désola Ion[;temps la Dauplîine, et, au dire même des ambassadeurs, il n'était breuvajje ni médecine qu'elle ne prît pour devenir féconde. Il ne faut donc point chercher Catherine de Médicis en dehors des intimités de la cour, loin des fêtes royales et des chasses même. Elle excellait à suivre ces dernières. Du reste, vers 15 42, elle était complètement entrée dans l'humeur de la France, et le peuple ressentait pour elle un peu de cette affection protectrice et signalée dont la cour hii donnait l'exemple.

« La Sérénissiine Dauphine ("dit le Vénitien Matteo Dandolo, à la cour vers 1540) est d'une bonne complexion, sauf pour ce qui regarde les qualités physiques propres à en faire une femme à cufanis {donna du figlioli); non-seulement elle n'eu a point fait encore, mais je doute qu'elle soit jamais pour en avoir, bien qu'elle ne manque point d'avaler {di pi(jUarc per bocca) toutes les médecines capables d'aider à la génération. D'où je conclus qu'elle court grantl risque d'augmenter sou infirmité plutôt qvie d'y porter remède. Elle est aimée et cbérie du Dauphin son mari al marjgior scijno ; Sa ^Majesté l'affectionne aussi, et de même la cour et le peuple, à ce point d'ailleurs que j'estime n'y avx)ir personne qui ne voulût se laisser tirer du sang pour lui faire avoir un (ils *. »

Chose singulière! ce fut à l'époque où pour la première fois Catherine donna un fils au Dauphin son mari, que celui-ci s'abandonna avec moins de mystère aux charmes de Diane de Poitiers, sa maîtresse; en 1544, moment de

1 Matteo Dandolo, Relazionr délia Coite di Francia, 1542. Raccolta Albèri, série I, t. IV, p. 47, 48.

cette lutte étrange à la cour, où deux maîtresses, la duchesse d'Étampes, maîtresse du Roi, et Diane de Poitiers, maîtresse du Dauphin , mêlaient leurs querelles à la politique, l'une en favorisant le maria(;e du second fils du Roi avec la tille de l'Empereur, l'autre en s'y opposant. Que Catherine en dut souffrir, il n'v a pas à en douter; mais que ce fût par svstème et réflexion , ou que ce fût par la force naturelle des circonstances, ce qui est certain, c'est qu'elle eut cette science et cet art profonds de ne pas paraître dans ces querelles. Elle disparut du ^jrand théâtre des passions de la cour, ne participant qu'à ses jeux, à ses voyages, se réchauffant de plus en plus aux entretiens et discours du roi François, près de qui on peut dire qu'elle fit son éducation et de Dauphine et de Reine : « Cette Reine fiiite par la main du grand roi François, » c'est l'ingénieuse expression de Brantôme.

L'année ] 547 vit la mort de François l" et l'avènement de Henri, devenu fils unique depuis deux ans qu'était mort son second frère Charles, duc d'Orléans, « qui fut la cause d'une guerre si longue et mourut justetnent alors qu'il devait jouir des fruits de ses travaux et procurer la paix à l'Italie et à la chrétienté tout entière '. » Catherine de Médicis devint donc reine de France, reine de nom, mais point de fait. Diane la maîtresse, Diane l'impératrice d'amour, Diane la conseillère, Diane la présidente, Diane fut la vraie reine : fort curieux spectacle alors que celui du maintien de ces deux femmes, aussi opposées que les deux élémonts les plus contraires, néanmoins luttant d'égards l'une pour l'autre, Catherine soumise et réfléchie, Diane prévoyante et attentionnée, Catherine se rendant déjà compte de l'efficacité des moyens de la politique

1 Marin Cavalll, Relation de la Cour de France, 1546, recueil Tommaseo.

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