CATIIEUINE REI.M:, 1:T DIA^E DE POITIERS
de Fabius : la temporisation, le raisonnement. Je crois cependant qu'on pourrait se poser cette question : Ambitionnait-elle la puissance qu'elle eut depuis, ou lui etait-il réservé de grandir seulement avec les circonstances"? Pendant le triomphe de Diane, eut-elle même le courage d'espérer voir dans ses mains une autorité d'épouse sur le prince son époux^ et une puissance de reine sur la France son rovaume? S'il y a eu lutte, la lutte fut sourde et longue. Admirables et merveilleuses auraient alors été la force morale, l'œuvre de patience, la pratique de dissimulation, le courage de l'expectative, dans l'àme et dans l'esprit de Catherine! Se contenant par l'espérance, elle assistait doucement et tranquillement au combat de la faveur, pénétrant et étudiant l'esprit des combattants. Nulle contrainte, nul effort de sa part. Il semblerait, à la voir dans ce calme si peu naturel, que l'astrologie, dont plus tard elle a tant cherché les secrets et les conseils, lui aurait déjà montré les scintillements de l'étoile encore lointaine qui se lèvera pour elle.
Rappelez-vous cette grande page où Tacite, dans ses Annales, dévoile les cruelles ardeurs d'A(;ri]îpine et de Domitia Lépida luttant avec le débile esprit de Claude et
convoitant la puissance, « et utraque œniulahantur »
Ici, rien de semblable, point de passions farouches, ni fracas ni scandales. La jalousie de Catherine est contemplative et méditative; par un excès d'intelligence ou une force de dissimulation bien rare, elle fait régner autour d'elle la sérénité et le calme : si sa conduite est méditée, raisonnée, réfléchie, elle réussit tellement à ses fins, qu.'elleméme semble ignorer que c'est Diane qui a le sceptre de la royauté, tandis qu'elle, reine, n'en a que le manteau. Combien Diane reçoit cependant d'hommages! Elle esta la cérémonie du sacre, à Reims : elle a son rang, et dans
A'i DE LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE.
le curieux récit en vers qui en fut fait à cette époque et dont l'impression date de 15iO, on la célèbre en des ternies d'une pompe toute particulière :
Et celle-là qui en la court rovalle Est en faveur, la {;rant Seneschalle, Doit-elle pas icy le renc tenir Où ]iar vertu on la veoit parvenir '?
Contarini, qui parlait de la cour en 1552, avait bien remarqué l'humeur et le maintien de Catherine à l'égard de la duchesse de Yalentinoi§, l'observation est concise, mais significative à l'extrême ; elle résume bien la conduite tenue de part et d'autre, soumission chez Catherine, affectation de bons procédés chez la Duchesse :
(I La Reine, dit-il, ne pouvait souffrir, dès le coinmenceinent de son règne, un tel amour et une telle faveur de la part du Roi pour la duchesse; mais depuis, sur les prières instantes du Roi, elle s'est résignée, et elle supporte avec patience. La Reine fréquente même continuellement la duchesse, qui, de son côté, lui rend les meilleurs offices dans l'esprit du Roi, et souvent c'est elle qui V exhorte à aller dormir avec la Reine! »
Diane est le gouffre des faveurs et des largesses : tout pour elle, les cadeaux, les présents, les joyaux, les fêtes, de merveilleuses allégories, Diane et ses attributs, Diane et ses limiers. Yovez les fêtes (jui furent données à Lyon, devant le Roi, la Reine et Diane! On a peine à croire à la réalité de tant de choses, peut-être assez naturelles alors, mais aujourd'hui peu compréhensibles. Diane était la muse, la muse inspirîitrice sous les yeux mêmes de la Reine ! Le
1 Le Sacre et Couronnement de très-auguste, très-puissant et très-clirestien roy Henrv, deuxième de ce nom, à Reims, l'an 1547, en juillet; avec la harengue faicte au Rov par monseigneur le cardinal de Guise, archevêque de Reims, et la réponse du Roy (par Claude Cliappuys). Paris, André Raffet, 1549, in-4o, 28 fl. vél. Pièce très-rare. Voyez le Catalogue des livres rares et curieux provenant du cabinet de M. Eug. P.... Paris, Potier, libraire, avril 1862.
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marbre, l'émail, les couleurs, la poésie, étaient au service de ses amoureux triomphes :
Que voulez-vous , Diane bonne ,
Que vous donne?
Vous n'eustes, comme j'entends, Jamais tant d'heur au printenijis
Qu'en autouuie?
J'ai vu une plaque d'émail admirable dont le sujet dit toute l'époque '. C'est un sujet équestre : un cheval à l'en-
1 Collection du baron James de Ilothscliild. Email admirable, l'un des plus beaux connus. Il figurait autrefois au musée des Pelits-Augustins, où il portait le n° 460. (Voyez la ^iotice des émaux , bijoux, etc., exposés dans les galeries du musée du Louvre, par M. de Laborde). « Diane de Poitiers régnait. Léonard Limosin l'a représentée en croupe derrière son royal amant et comme faisant son entrée triomphale dans le pouvoir. « M. de Laborde admire, avec le pit)fond sentiment qu'il a des belles choses, comment Léonard s'est distingué dans cet émail. C'était le temps où il variait ses grisailles, tantôt sur fond noir, tantôt sur ibnd bleu, un jour teintées, un autre pas (p, 180).
Ou a beaucoup discuté I authenticité des portraits de Diane de Poitiers. Je crois (jue le plus sincère et le plus exact est le crayon appartenant à la magnifique collection de portraits dessinés qui se trouve au Cabinet des estampes (Bibliothèque impériale), le même qui est reproduit dans l'ouvrage de MM. ]Nicl et Lcnoir. On a cru jiendant quelque tenqjs (jue la tète de femme aux lignes si pures, si régulières, adoptée comme type par les maîtres de l'école de Fontainebleau, était inspirée de la tète de Diane, maîtresse du Roi. C'est une erreur aussi absolue qu'évidente. Ce type dont je veux parler est le même que celui de la Diane de Jean Goujon, représentée nue, étendue sur le sol, tenant ijn arc de la main gauche et pressant de la droite le cou du cerf sur qui elle s'appuie. (Voyez le musée du Louvre, Sculpture, salle de la Renaissance, et la Description des sculptures , par Henry Barbet de Jouv.) ^L Barbet de Jouy a bien raison de dire que la ressemblance de cette figure symbolique avec celle de Diane de Poitiers est plus que douteuse. Je conclus d'autant plus facilement à admettre connue sincère et exact le portrait du Cabinet des estampes (portraits dessinés), que tous les traits ont une grande analogie avec ceux que l'on retrouve dans les portraits sur émaux. Voyez l'émail (Henri et Diane à cheval) de la collection Rothschild et l'émail n" 242 (musée du Louvre), Vénus et l'Amour. Cet émail est d'un charme incomparable. Je ne sais pourquoi M. de Laborde hésite à reconnaître la duchesse de Valentinois dans cette Vénus; aies bien étudier, les traits de la déesse, dans cet ouvrage, se rapprochent encore des traits du portrait dessiné.
colure antique, bien que libre de tout frein, s'avance noblement, portant le calme et taciturne Henri; derrière lui, en croupe, amoureusement pencbee, se trouve Diane; la plaine est vaste, un beau cerf est au loin, au lancé, presque imperceptible; rien de plus calme ni de plus expressif. De Reine, il n'en est pas question : rien pour Catherine. Où est-elle alors? peut-être à son petit château de Saint-Maur des Fossés, vaquant aux soins de quelques œuvres féminines ou à l'éducation des fils et des filles de France qu'elle a donnés au Roi. D'ailleurs, si le Roi va visiter la Reine, c'est Diane qui l'y pousse; la patience et la froideur de Catherine sont immuables; elle donne des enfants au Roi, lui fait honneur dans les fêtes, recherche les comédies, réunit des livres, prie pour le bonheur du Roi , s'étudie à connaître la cour, compte les partis et regarde les intrigues, mais elle ne s'y mêle point. Aux cérémonies, aux audiences, aux entrées ', aux processions, elle tenait son rang; si elle n'avait point de royauté réelle, elle en portait fort bien l'image, faisant honneur aux ambassadeurs, sachant bien parler, noblement recevoir les compliments et noblement y répondre. Près des ambassadeurs italiens, dont elle a toujours aimé la compagnie , elle recourait à des marques d'expansion et d'affabilité qui , pour si peu importantes que fussent les occasions où elle les manifestait, ne lui donnaient pas moins une sorte de caractère personnel et distinctif qu'on n'a point encore vu chez les reines de France. L'ambassadeur Matteo Dandolo, qui l'avait connue Dauphine en 1541, la vint saluer Reine en 1547, de la part de la République
1 Les Entrées de ville furent celles de Lyon (juin 1549) et de Rouen (1550); la Reine y était dans le plus {;rand apparat. Voyez aussi Archives curieuses, t. IIL « Festin donné à la Heine Catherine au logis épiscopal de l'évesché de Paris (19 juin 1549). >>