CATHERINE DE MÉDICIS AU CONSEIL
même, l'vme gênait l'autre. Catherine a toujours attribué à la conduite du Cardinal de Lorraine à son égard, pendant le règne de François II, le commencement d'impopularité dont son bon sens , sa clairvoyance , sa pénétration , lui révélaient les effets. Les Lorrains voyaient d'ailleurs dans la Reine mère un obstacle à leur habile ambition. Ils auraient voulu faire de Marie Stuart, femme du Iloi, l'instrument de leur influence, mais Catherine y avait l'œil. Elle obtint du Roi que toutes les affaires d'importance se traitassent, dans l'après-diner, dans sa chambre.
Il n'y a du reste plus à douter : Catherine, peu à peu prise de la passion du pouvoir, mordait avec une vigueur intime à ce fruit amer; elle voulait voir à tout. Il fallut d'abord remédier à la pénurie des finances harassées et fatiguées par les guerres et les faveurs du règne précédent. Ce fut pendant le séjour que fit la Cour à Saint-Germain, avant qu'elle partit pour Reims aux cérémonies du sacre , que la Reine mère s'étudia à produire l'équilibre entre les recettes et les dépenses. Ses intentions administratives étaient parfaites : avec le Cardinal de Lorraine d'un côté, le grave Chancelier de l'Hospital de l'autre, elle avait en peu de mois habitué la France h considérer en elle le pouvoir exécutif. C'est une erreur de croire que le Cardinal de Lorraine avait aussi complètement accaparé le pouvoir : Catherine était de tous les conseils et faisait preuve d'une vigilance ambitieuse et inquiète dont on retrouve à tout instant des preuves dans les lettres confidentielles des principaux envoyés. Le Roi s'y prétait comme jamais fils régnant ne l'avait fait encore, et, dans une dépêche du 8 septembre 1559, je vois ce pouvoir ouvertement constaté par ce propos de l'ambassadeur vénitien :
« Sa Majesté parait très-satisfaite de tous les honneurs qui,
eu public comme en privé, sont faits à la Reine mère, pour le plus grand honneur de laquelle il a voulu que, dans toutes les écritures et dans les actes publics importants, on use à l'avenir de cette formule :
« Étant le bon plaisir de la Reine ma Mère et Dame, moi aussi approuvant les choses dont elle est d'avis, je suis content et je commande que... * . »
La Cour se mit en voyage : cette année, et pendant pres- <|ue tout le bref règne de François II, la Cour ne résida que peu de jours à Paris. De Saint-Germain on alla à Reims, puis on fit le voyage de Lorraine, où Catherine accompagna sa fille la duchesse, Madame Claude. On avait projeté de revenir à Fontainebleau et de s'y tenir, mais on changea d'avis, et les fourriers reçurent l'ordre de préparer les résidences de Blois et d'Amboise. Catherine possédait, à deux lieues de cette ville , son manoir charmant de Chenonceaux; elle allait et venait, avait l'œil à tout. Ce fut là qu'elle ressentit la première impression des grands troubles dont la conjuration d'Amboise fut le prologue. Si je ne me trompe, ce fut dans l'active instruction du procès de cette entreprise hardie contre la personne; rovale , au nom des choses de religion , qu'elle sut reconnaître ses ennemis et méditer comment elle devrait les combattre. Si forte en astrologie, si convaincue de son pouvoir dans la prescience, <jue n'a-t-elle vu l'avenir agité de sa vie? Peut-être eiit-elle renoncé à accepter une lutte aussi énorme !
Nous n'avons pas un portrait spécial de Catherine pendant ce règne si court, non plus qu'une appréciation particulière de son rôle dans le jeu des événements. La première relazione qu'il faut consulter pour l'y trouver
1 Les dépêches 16, 30 juillet (passim). Arcliives de Venise pour les originaux, et ma Collection, portefeuille n» 3 pour les copies. L'ambassadeur est précis : « Vedendo che in effetto , ella pità quanta viiole. »
piiysiono:mie politique de Catherine, m)
dépeinte, nous la montre, l'année suivante, lorsqu'elle est régente et qu'elle a brisé l'influence du Cardinal de Lorraine.
C'est dans les petits détails noyés djins la masse des dépêches qu'il faut chercher les traces de Catherine. Lisez ces dépêches, vous reconnaîtrez comme étant bien proches de leur entier développement les défauts et les qualités des procédés politiques de cette femme d'État. Elle a presque toujours voulu recourir, dans une mesure égale, à la fermeté et à la dextérité, croyant aussi toujours pouvoir adoucir la rigueur des moyens de l'une par la finesse des moyens de l'autre. Elle s'est toujours trompée. Sa conduite à l'égard des partis repose sur deux mobiles : châtier, puis négocier, dissimuler ou temporiser. Un Vénitien a dit qu'en elle le fameux temporiseur Fabius, ce grand Romain , eût bien reconnu sa fille dans cette femme d'Etrurie. Ses coups sont médités : elle prévoit avant de les porter le mode par lequel elle devra les atténuer. Nul être au monde ne portait jjIus loin la qualité diplomatique : elle est le plus remarquable négociateur politique dont l'histoire puisse parler. Il faut regretter qu'elle ait été le moteur du pouvoir au lieu de n'en être que l'instrument. Gouvernement, elle se trompe; agent du gouvernement, elle est supérieure. Où je la vois se définir, où je la vois au double point de vue de la Catherine vengeresse et de la Catherine politique, bien qu'elle ne soit point encore maîtresse reconnue du pouvoir, c'est dans l'acte hardi et intempestif de l'arrestation du Prince de Condé, puis dans son mode d'agir sur l'esprit du Roi de Navarre, frère aîné du Prince, pour atténuer l'effet, j)our adoucir l'amertume, promettre, accommoder, arranger, engager. Dans les actes d'audace qu'elle dicte et inspire, elle feint de n'être que témoin. Combien est-elle plus hardie, plus
entreprenante, plus actrice, plus personnelle, combien laisse-t-elle voir toute la force du moi dans les né^jociations! Alors elle ne veut personne, aucun ministre; elle sait ce cpi'elle peut. Faut-il écrire, marcher, courir par tous les chemins, choisir loin des grands centres qui pourraient inquiéter l'homme de parti un lieu quelconque, dans une ])rovincc lointaine, elle y va, elle y paraît, elle entreprend et souvent elle réussit. Elle n'a jamais désespéré d'elle-même : un jour seulement, devant l'effroi des guerres civiles, ne sachant à qui se vouer, se sentant trahie, mal servie, elle songea à se réfugier en Flandre avec le Roi mineur! Mais elle revint de cette marque de faiblesse : je dirai où et quand.
Plus je considère l'acte de l'arrestation du jeune Prince de Condé, plus je réunis les détails, plus j'en observe la cérémonie (car il y eut cérémonie), et plus je reconnais la main de Catherine : elle a tout préparé, jusqu'au geste que le Roi devra faire lorsque le Roi de Navarre se présentera à Sa Majesté, jusqu'à la façon froide et contenue du Roi en présence du Prince.
Depuis la conjuration d' Amboise , qui avait eu lieu au mois de mars, le Prince de Condé était peu bien en cour. Sans qu'il y eût des preuves manifestes de sa participation active au complot, le Cardinal de Lorraine et Catherine surtout avaient la certitude qu'il y avait trempé par les conseils et l'influence : il quitta la cour, et c'était chose difficile de l'y ramener. On le convoqua le 8 août, ainsi que tous les princes et seigneurs du royaume, les gouverneurs de provinces, pour assister à une assemblée imposante, au sein de laquelle le Cardinal voulait exposer son administration et demander en quelque sorte ce qu'aujourd'hui, en style parlementaire, on appellerait un vote de confiance.