DISSDILLATIO^ DE CATHERINE DE :MEDICIS
Le Prince de Condé était annoncé en compagnie d'Antoine de Bourbon, Roi de Navarre, et du Cardinal de Bourbon, ses oncles. Mais, lorsqu'au sortir de Guienne il apprit l'arrestation à Paris du Yidame de Chartres, il hésita à se rendre à la cour. Ce n'était pas l'affaire de la Reine mère non plus que du Cardinal de Lorraine. Catherine se chargea de convaincre : le 15 octobre, le Roi faisait son entrée dans Orléans, et la Reine mère gagna Blois, Amboise et Chenonceaux, dans l'intention de s'entretenir avec le Roi de Navarre et de capter ses intentions avant qu'il arrivât à la cour. Certainement si les deux Bourbons, Antoine et Condé, vinrent à Orléans, ce fut à la persuasion de la Reine mère et sur la foi de ses promesses. L'ambassadeur vénitien ne s'y est pas trompé; il a nettement caractérisé le rôle actif de Catherine dans cette grave affaire :
« Elle possède bien l'art de la dissiimilation, dit-il. Cela s'est vu dans la détention du Prince de Condé. Non-seulement elle ne montra aucune mauvaise disposilion contre lui, mais elle trompa le Prince de la lloche-sur-Yon , le Cardinal de. Rourbon et d'autres, qui lui parlaient en faveur de Condé. Elle leur donna les meilleures paroles du monde, et leur dit que s'il venait il serait bien vu et encore mieux traité, et ^\\h elle en agit ainsi que Votre Sérénité le sait bien. »
Giovanni Michieli , l'ambassadeur ordinaire , pouvait en parler en haute connaissance de cause : il avait attendu il Paris son successeur Michel Suriano, pour rejoindre la Cour à Orléans, où ils arrivèrent le même jour que toute la compagnie du Roi de Navarre et du Prince de Condé. Ils fiH'ent donc en quelque sorte témoins de cette arrestation , dont le soin de la mise en scène avait été si bien conçu par la Reine mère. J'en emprunte les détails à leur dépêche , entièrement inédite :
i02 DE LA DIPLOMATIE VÉMTIEA>E.
« Orléans, If"" novembre 1560.
M Sérénissime Prince ,
)) Parti de Lvon le 6 courant, comme je l'ai écrit à Votre Sérénité, je continuai mon voyajje avec toute la vitesse possible, et j'arrivai à Paris, croyant trouver la Cour à Saint-Germain, où elle était venue pour quelques jours. Avant appris qu'elle en était déjà partie, nous résol unies d'envoyer ici les secrétaires et de nous arrêter à Paris jusqu'à ce qu'ils nous eussent avisé de l'arrivée de Sa Majesté Très-Chrétienne, et qu'ils nous eussent annoncé avec certitude si elle devait s'arrêter ici ou se rendre en tout autre lieu. IVous agîmes ainsi en raison de divers bruits qui couraient sur les intentions de cette cour, qui du reste est d'une nature à ne jamais trop savoir où elle doit séjourner. Aussitôt que nous avons été informés avec toute assurance sur ce qui se pouvait faire, nous nous sommes mis en route, et nous sommes arrivés ici, à Orléans, à peu près en même temps que le Roi de Navarre et le l^rince de Condé, son frère. Avec eux était aussi le Cardinal d'Armagnac, mais tous n'avaient qu'une suite peu nombreuse. Personne, à leur entrée, n'alla au-devant d'eux au nom du Roi Très-Chrétien, et un jour seulement avant leur arrivée, le Cardinal de Bourbon, leur frère, et le Prince de la Roche-sur-Yon , du même sang et de la même maison, allèrent à leur rencontre. Le Roi de ?savarre, avec les princes que nous avons désignés plus haut, se rendit au palais de Sa ^lajesté, qui, à l'instant môme où elle reçut l'avis de cette visite, se retira dans la chambre de la Reine mère, où se trouvait aussi la Reine Très-Chrétienne avec le Reverendisslmo Cardinal de Lorraine, ^I. de Guise, et tous les grands de la cour. Beaucoup parmi ceux-là observèrent que, malgré les nombreuses révérences très-humbles que fit le Roi de Navarre en mettant un genou en terre, contrairement à son habitude, dès son entrée dans la chambre et en se présentant à Sa Majesté, celle-ci le reçut avec les signes de la plus grande sévérité, lui indiquant de porter d'abord ses révérences à la Sérénissime Reine mère qui était à ses côtés, et lui faisant voir qu'elle le recevait comme sujet et non comme roi. Sa Majesté ne fit pas même un pas pour le recevoir; c'est à grand'peine qu'elle se
DÉPÊCHE SLR 1;ARRESTÂTI0N de CONDÉ (1560). 503
découvrit (se II Icvo la beretta) , et non-seulement elle ne se découvrit pas du tout pour le Prince de Condé présenté par ■Navarre, — ce que cependant elle a coutume de faire pour le moindre gentilhomme de ses sujets, — mais elle ne répondit même pas un mot aux paroles que lui adressa le Prince. On remarqua aussi que Aavarre et Condé ne saluèrent ni le Cardinal ni M. de Guise, appuyés près de la fenêtre, en arrière de la Reine Marie.
" Sa Majesté le Roi, la Reine mère, la Reine régnante, le Roi de [Xavàrre, le Cardinal de Bourbon, son frère, MM. de Guise et 31. le Chancelier, se retirèrent ensuite dans le cabinet de la Reine mère, où, peu d'instants après, le Prince de Condé fut appelé. A peine entré, ordre fut donné aux quatre capitaines de la garde de le mener en prison , ce qui fut exécuté à l'instant. Le soin de veiller sur lui fut confié à deux chevaliers de l'ordre, car le Roi de Navarre et le Cardinal son frère, malgré les prières les plus instantes qu'ils adressèrent à Sa Majesté en se jetant à ses pieds, ne purent obtenir de l'avoir en leur garde, sauf à le présenter toutes les fois que tel serait le désir de Sa Majesté.
Il Cette ai'restation — Votre Sérénité peut le penser — a mis toute la cour dans le plus grand trouble et dans le plus vif émoi. Personne ne s'y attendait, personne ne l'aurait pu prévoir, et auparavant chacun présageait tout le contraire, c'est-à-dire graia acco(jtienza, biion viso , et toutes autres démonstrations semblables. Aujourd'hui, jour très-solennel de Tous les Saints, le Roi de Navarre a feint d'être malade, pour ne pas sortir et ne pas se montrer en public; on assure que l'ordre a été donné à Paris d'envoyer ici le vidame de Chartres, probablement per confrontarli insieme. Quant à cette ville d'Orléans, elle est gardée avec les plus grandes précautions; il y a ici quatre vieilles compagnies d'infanterie, et on en attend quatre autres de deux mille Allemands que doit envoyer le Duc de Lorraine. Pour empêcher toute occasion de soulèvement ou de tumulte, un édit du Roi a ordonné aux bourgeois, sous les peines les plus graves, de porter à la maison de ville toutes leurs armes, y compris les couteaux dont la longueur serait plus que moyenne... '. »
* Dépêches des ambassadeurs vénitiens Giovanni Michieli et Michèle Sui'ian , 1560. Arvliires de Venise ponr les originaux, ma Collection poulies copies.
Le Prince de Gondé arrêté, il fallait dompter l'irritation trop juste du Roi de Navarre en lui faisant espérer un prompt accommodement, et lui montrer les choses advenues sous le jour de la nécessité d'Etat. Catherine fut encore l'ouvrière de ce difficile et délicat travail. Elle fit mieux : elle parvint à rétahlir en apparence le Guise et le Bour])on. Pendant trois ou quatre jours, le Roi de Navarre avait absolument refusé l'honneur même d'une seule de ses paroles à ceux de la maison de Guise ; mais , après de longs et continus entretiens avec la Reine mère, les deux partis se réconcilièrent. Le Roi de Navarre vint au Conseil, et fut aux chasses de la cour avant même qu'il lui fût possible de prévoir le moment où Coudé son frère serait délivré. Catherine, répondant au Prince de la Roche-sur-Yon , qui lui donnait à entendre ce qu'il y avait d'amer pour lui dans ce coup d'Etat, puisque c'était en quelque sorte à son instigation , d'après les promesses de la Reine elle-même, que le Prince de Condé son cousin était venu à la cour, Catherine répondait que cette exécution n'était que l'œuvre de la volonté du Roi son fils, mais qu'elle ne manquerait point à s'interposer et à faire les meilleurs offices auprès de Sa Majesté dans l'intérêt du prisonnier '.
Ce fut dans ces conjonctures, en présence de sérieux périls , sous le coup d'embarras de tous genres , à la veille d'une sorte de concile national, que le roi François II mourut, après une maladie de peu de jours : si Catherine de Médicis regarda froidement alors l'état moral et la situation politique de la France, elle dut se dire que depuis longtemps le rovaume n'avait eu lieu de se trouver en proie à de plus vives et de plus poignantes anxiétés.
' Tous ces détails dans les Dociimeiils vcniticns , passiin.