IMPORTA^'CE DES LETTRES DE CATHERL\E
de le définir à grands traits d'ensemble. Voyez Catherine! Est-il possible de trouver des qualités, des défauts, des oppositions, des contrastes plus multiples? Virilibus curis vitia midiebral A ses instincts de femme d'exceptionnelle (jualité, elle joint le talent suprême du plus adroit diplomate : c'est un homme d'Etat par l'esprit. Il ne faut pas seulement interroger les dépêches des Vénitiens pour la bien connaître, il faut interroger ses propres lettres : moins les lettres officielles , et contre-signées par ses secrétaires , rpie celles de sa propre main écrites à ses filles et à quelques princes, surtout à sa fille d'Espagne, et dès le début de sa régence. Une juste, véridique et grande histoire de Catherine de INIédicis ne sera possible que d'après l'étude de ses lettres intimes : son habileté, sa pénétration, son étonnante faculté d'obvier à tout, de trouver de piquants ou de forts arguments aux situations les moins prévues, ressortent de toutes ses phrases ' . Nulle part Cathe-
1 II faut refjretter amèrement le retard si peu couipréhensible do la publication de la Correspondance de Catherine de Médicis. J'entrerai à ce propos dans quelques détails. Le Comité historique des monuments écrits reçut le projet dans sa séance du 2 mai 1842 : cette idée, fort belle et très-judicieuse, appartenait à M. Philippe Busoni. Auteur du projet, il était naturel qu'il en fût l'exécuteur. M. Mignet, dans cette séance, appuya vivement sur l'intérêt des lettres inédites de Catherine, particulièrement de celles écrites par elle ^u Prince de Condé, et possédées par M. le Duc d'Aumale. IVI. Monmer(iiié cita un volume entier des lettres de la Reine enlevé jadis de l'abbave de Saint-Germain des Prés, et existant aujourd'hui à Saint-Pétersbour{>. M. Paul Lacroix assura que dans le fonds Bétliune seul (Bibliothèque royale) il v avait plus de deux ou trois cents lettres. Dans la séance du 8 août, M. Mi{;net Ht un rappoit; il dit que tcjute la correspondance de Catherine ne comprenait pas inoins en totalité de cinq à six mille lettres; il voulait un choix; il mettait très-haut l'intérêt de ces lettres. La Commission adopta le jirojet sur le rapport de M. Mi{;net, et les comptes rendus des séances en 1843 prouvent que M. Busoni s'en occupait. Vingt ans se sont écoulés depuis , et le premier volume n'a pas {)aru encore. Beaucoup de recherches furent cependant faites : M. Tanfani annonça un envoi de Florence; on examina le Stute papers ofjiee à Londres; la ville de Lyon envoya vingt-deux lettres originales; enfin on foima pour
rine ne peut être mieux vue : elle est surprenante dans ses expansions , surprenante dans ses insinuations. Elle se rend bien compte que s'il y a un roi puissant, et à qui il faille avoir égard, c'est le Roi Catholique : elle sent combien sa nature de prince, froide et implacable, considérera d'un œil mauvais les concessions que, pour tenir le pouvoir, elle se voit contrainte de faire. Aussi, dans ses lettres à sa fille, dans celles à l'évêque de Limoges, son ambassadeur, prévoit-elle la portée des reproches et les conséquences de la mauvaise humeur du Roi, et veut-elle en prévenir les coups par cette science exquise de raisonnements charmants , bien amenés , si bien même qu'ils semblent partir des meilleurs mouvements de l'àme plutôt qu'être préparés ou médités. Fine et ardente, telle est Catherine, et chez elle (qualité si rare) la finesse arrête l'ardeur; il y a toujours lutte : son stvle a des côtés inat-
une première partie de la publication un recueil de près de cinq cents lettres, en date de 1560 à 1565. Dans la séance du l*^"" février 1847, M. Bellaguet annonça au Comité que M. Busoni devait remettre dans le courant du mois la copie du cinquième volume des lettres de Catherine de Médicis. Qu'est-il advenu, depuis? La Révolution de février. Il est vrai que ce fait est une réponse. Mais ensuite? En 1859, l'espoir de voir la fin d'un si précieux travail nous a été rendu. On a cité M. le comte Laferrière- Percv comme chargé par l'honorable M. Piouland, Ministre de l'instruction publique , de poursuivre ou de recommencer l'œuvre entreprise par M. Busoni, et probablement abandonnée ou négligée par lui pour des motifs que j'ignore. Il y a tout lieu de croire désormais que l'activité de M. Lafeirière-Percy n'exigera pas le même nombre d'années pour produire des résultats tant désirés par toiis les hommes qui se livrent aux sciences de l'histoire et de la politique. Je le répète, c'est par la connaissance intime des lettres de Catherine de Médicis qu'on pourra entreprendre avec une chance de succès plus certaine l'histoire définitive de cette Reineministre qui pendant trente années a pris une part si personnelle aux affaires du rovaumc. L'homme érudit qui facilitera une telle œuvre par la réussite du Recueil de la correspondance de la Reine , se fera le plus grand honneur en lui consacrant du temps, des efforts et des soins que d'ailleurs l'honorable Ministre de l'instiuction publique ne manquera certainement pas d'encourager, avec l'approbation de tous les savants et de tous les hommes émérites qui l'ajiprochent.
CATllERLNE ET SES LETTRES. 515
tendus des plus extraordinaires; et, tout diffus que soit l'arrangement de ses phrases, il y a toujours au fond et de l'esprit et du jugement.
« Si est ce, dit-elle au sujet des succès qu'elle a
obtenus près des princes qui auraient pu s'opposer à sa régence, si est ce que, considérant combien il est malaysé que ceste farce se joue à tant de personnages sans ce qu'il y en ayt quelqu'un qui ne face mauvaise myne , et que la diversité des esprits, meuz de beaucoup de passions dont ce monde est si plain, est grandement à craindre, etc "
Où les premiers effets de sa ruse et de son astuce sont manifestes et offrent un intérêt si grand dans leur examen, c'est dans tous les arguments , toutes les conceptions , toutes les ingénieuses inventions que forme et exprime la Reine pour empêcher le mariage qu'elle redoutait à un si haut degré ; je veux dire le mariage rêvé par les Guise pour Marie Stuart, au lendemain de son veuvage, avec le prince héritier d'Espagne. Dans une lettre du 3 mars 1 5G0, écrite à cet effet, on saisit jusque dans le dernier retranchement tous les contrastes de cette nature singulière : « Et suyvant votre bon advis, y aurai bien l'œil, sans plus
en parler Très-aise que la mère du protonothaire y
chemine de bon pied, à quoy la Royne ma fylle sçaura bien esclairer de près ; et n'est pas mauvais que dextrement son mary congnoisse qu'elle ne moy ne recevrions pas aisément ceste offense ' . »
On a reproché à la Reine de manquer de fermeté , mais on a oublié que la nature de Catherine ne comportait pas la fermeté : non pas qu'elle manquât de courage ; plus d'une fois, et toujours même elle a prouvé le contraire; mais,
1 Voyez Marie Stuart et Catherine de Médicis, Etude historique sur les relations de la France et de l'Ecossc au seizième siècle, par M. A. Cliéruel. Paris, Hachette. 1858.
r,l(î DE LA DIPLOMATIE VEMTIE^XE.
pour elle la fermeté c'était l'habileté : elle se méprit souvent sur le mode d'en user. Elle fut d'ailleurs seule dès le début de la minorité. Avait-elle des conseillers?
Il Elle aurait besoin maintenant de bons conseillers, dit le Vénitien, et elle ne sait pas à qui croire; les dissensions reli- {îieuses et les discordes des grands lui rendent tout le monde suspect. »
Ce n'était pas qu'elle ne fût bien instruite de tout — jamais prince n'ijjnora moins le sentiment public — et pour V parvenir, elle ne s'en rapportait qu'à elle; pour de telles impressions, elle ne voulait d'autres oreilles que les siennes. Aussi à la mode de ce temps, mode très-italienne d'ailleurs, prenait-elle le masque fort souvent et allait-elle dans les rues, se faisant la propre espionne de Sa Majesté. Yoyez cette note d'un journal du temps :
« Le dix-neuvième du mois de juillet, la Reine vint de Saint-Germain avec le Roi de Navarre. Elle s'en alla ouyr la messe à la Sainte-Cbapelle.
« Le lendemain, qui étoit le vingtième, et après disner, s'en alla vers les Tournellos en une maison privée pour y voir aller le monde au colloque. Y en eut une bien grande quantité, plus que de coutume, les uns pour la curiosité de voir la compagnie, les autres afin que la Reine connut que le monde étoit grand.
» Le même jour, s'en alloit par la ville avec la Reine de Navarre, saiis être connue, pour ouïr parler les gens et entendre ce que l'on disoit du gouvernement. Elles alloient par les boutiques, faisant semblant de vouloir acheter des marchandises, où elles entendirent beaucoup de propos contre les grands, même contre la Reine de Navarre présente ' . »
' Bévue relroxpecUve , t. V, l''<^ et 2« série, ji. 81. Journal de ce qui s'est passé à la cour et à Paris en Tannée 1562.
EMBARrxAS DE LA SITUATION DE CATHERINE. 5[T
Disait-elle une parole un peu trop expansive à quelque chef du parti de la religion, qu'aussitôt, pour échauffer une faction et en envenimer une autre, on répandait le hruit que la Reine mère et les rois ses fils avaient la volonté de tournei' le dos à la messe et de venir entendre prêcher la parole : de là de longues explications de sa part avec le Roi d'Espagne, avec le Pape; on le voit par ses lettres. C'est par une de ses lettres adressées au Pape que dans ces querelles religieuses on sent jusfju'oii elle voulait pousser l'esprit d'arrangement, d'entente, de négociation. Elle essaie de tous les moyens : elle est ingénieuse à l'extrême, elle propose des rites nouveaux, (jui sans blesser trop peut-être les catholiques, contenteraient peut-être les protestants. Catherine, par esprit de politicpie, se fait théologien : comment saurions-nous cela, sinon par cette lettre au Saint-Père où elle émet un projet de réunion entre les partisans de la religion réformée et les catholiques romains, au moyen de concessions relative^ aux cérémonies du baptême, au culte des images, à la fête du saint-sacrement, au chant des psaumes, etc. Vis-à-vis d'un parti ou d'iui autre, elle était condamnée à se défendre perpétuellement. Sa crainte pour la guerre était si grande, qu'il n'était pas de dissimulation dont elle ne fût capable j)our l'éviter. Je n'entre que peu dans les faits, me réservant cette part si longue en mon livre des audiences données par Catherine aux ambassadeurs. Ici je m'attache plus particulièrement aux appréciations générales telles qu'elles ressortent plutôt des relations que des dépêches. Au moment où parlait l'ambassadeur Suriano , au sujet
des doubles mécontentements que causait la Reine ,
les grands troubles n'étaient pas encore dans l'ardente et fiévreuse période qui fera de la France une ruine et de la religion le plus odieux instrument de discorde, mais ils
étaient prochains. Voici ce qu'à cette veille si terrible l'ambassadeur rapportait des impressions religieuses qu'on avait de Catherine de Médicis :
li Quant aux intentions de la Reine par rapport aux affaires religieuses, les opinions se sont encore partagées : on l'accuse d'avoir accordé trop d'autorité au maréchal Slrozzi, qui fait profession de n'avoir ni foi ni religion; on sait encore que quelques-unes des femmes le plus avant dans l'intimité de la Reine sont suspectes d'hérésie et de mauvaise conduite; on sait enfin que le Chancelier en lequel elle se fie est ennemi de l'Eglise romaine et du Pape, et l'on a vu la tiédeur qu'elle a mise à protéger^ le parti catholique. Je ne connais pas les opinions véritables de Sa Majesté là-dessus, mais ce que je puis affirmer, c'est qu'elle n'aime pas les tumultes dans le pavs, et que si elle ne s'est pas montrée aussi ardente à les réprimer qu'elle l'aurait désiré, ce n'a élé que dans la crainte de voir la France déchirée par les armes »
Elle fit la première grande école de ses malheurs en 1 562. Condé la faisait damner : ce n'était plus une lutte, c'était une guerre; et hi veille, la Reine mère et le Roi mineur ignoraient le sort de la Coiu' pour le lendemain.
« Les choses se passent ici, écrit Marc-Antonio Barbaro, sous le manteau de craintes mvstérieuses. On ne sait les projets et les desseins de personne. Il semble, en quelque sorte, que chacun de ceux qui sont du conseil ait son plan à lui, pour lui. On voit bien les Guise et le Connétable unis, et la Reine semble avoir grande confiance en Guise; mais la vérité est que ses irrésolutions sont extrêmes, et que d'une heure à l'autre on l'entend concevoir des choses nouvelles; du soir au matin elle change de desseins trois fois par jour. Hier matin, Sa Majesté était à [Madrid, puis elle vint dîner à Paris; elle délibéra ensuite d'aller au pont de Charenton, mais sur le tard elle; changea d'avis, et alla au bois de Yincennes. Ainsi se passent les choses. Personne à la Cour ne sait ce qu'il a k faire '. »
' Ambassadeur vénitien M. A. Barbaro. Dépêche ilu 18 novembre 1362.