‹ La diplomatie VénitienneChapitre 190 sur 246 · RELATIONS SUR LA REGENCE DE CATHERINE · texte numérisé non relu

RELATIONS SUR LA REGENCE DE CATHERINE

Toutes les relations des ambassadeurs vénitiens, pendant ces temps cruels de nos guerres de religion , ne traitent que de guerre et de religion : chacun l'ait le tableau des malheurs de la Fiance, montre l'embarras de la Reine et l'ambition des chefs : chacun fait l'histoire des troubles , remonte aux origines , et arrive ainsi à l'histoire du temps pendant lequel il a représenté son gouvernement à la Cour. « Comme l'administration était à peu près sans règle, que la justice était violée et souillée, que les inimitiés mortelles, les passions, les caprices des gens puissants, que les intérêts contraires des princes, qui variaient selon les occasions, que les troubles religieux, la désobéissance, la turbulence dans les peuples, la révolte parmi les grands, » étaient les rudes observations que ces ambassadeurs pouvaient faire, il en résulte que les rapports qu'ils ont laissés, tout en étant pleins de faits et d'appréciations intéressants, n'ont pas cette régularité dans les détails à laquelle tant d'autres relazioni d'une autre époque nous ont habitués ' . Ce ne sont plus des instructions sur les qualités et les ressources du royaume , ce sont des textes sur les hérésies et les discordes, au milieu desquelles on voit d'un côté la Cour et la Reine mère, de l'autre un Prince

' On peut consulter sept relations d'ambassadeurs vénitiens sur le rèf[ne de Cliarles IX, ou, pour mieux dire, sur la régence effective de Catherine de Médicis.

Siu' les sept, quatre '•.ippartiennent au Recueil de M. Tommaseo :

1560. Giovanni Michieli.

156L [Nlicheh; Surian.

1564. Marc-Antonio Barbare.

1569. Giovanni Correr.

liCS trois autres sont demeurées inconnues à M. Tommaseo et appartiennent à la Ruccolta Albèri :

1572. Alvise Contarini.

1572. Giovanni Michiel (sur la Saint-Barthélémy).

1574. Sigismondo Cavalli.

520 DE l.A DIPLOMATIE VÉMTIEiN^E.

de Gondé on un Golifjny. La Reine surtout exerce la qualité d'observation qui distingue ces ambassadeurs.

L'un d'eux, mieux que pas un de ses prédécesseurs, l'a connue et décrite avec un talent qui révèle un profond penseur : c'est Giovanni Correr, (pii , après Marc-Antonio Barbaro, était venu en France pendant cette seconde guerre civile, plus cruelle encore que celle qui avait suivi le massacre de Vassy et qu'avait terminée la bataille de Dreux. Catherine recherchait sa compagnie, lui demandait les conseils de ses alliés les Vénitiens, s'éj)anchait d'une façon peut-être plus intime qu'avec aucun homme d'aucun parti; et pour concevoir une juste idée de Catherine de Médicis pendant cette période d'embarras extrêmes où, malgré des victoires comme celles de Saint- Denis en 15G7, et celles de Jarnac et de Moncontour en 1568 et 1569, elle gagnait si peu de victoires morales sur le parti, il sera toujours nécessaire de s'en rapporter aux pages aussi singulières que remarquables de cet ambassadeur si estimable.

C'était à la suite des édits de ])acification qui avaient permis à la Reine mère d'entreprendre avec une tranquillité moins douteuse le voyage dans les provinces accompagnée du jeune Roi; alors avait eu lieu l'entrevue de Rayonne, fait imjiolitique dont tous les bruits qui en revinrent excitèrent le parti de Gondé contre la Reine et donnèrent un étrange ombrage à tout ce qu'il y avait de huguenots parmi les nobles. Depuis son retour à Paris, en 1566, la Reine pouvait voir, avec sa pénétration habituelle, à quels degrés d'insolence en étaient arrivés les partis. Chacun, au dire de l'ambassadeur, était toujours en défiance, aux écoutes, pour entendre de quelle part viendrait le bruit. Les huguenots, les catholiques, le Prince et le peuple, tout le monde était en proie à la crainte; mais la ciainte, à

ENTRETIEN FAMlJ.Hlil DE CATIIEULXE (I5G9). 521

vrai dire, était beaucoup plus vive chez le Prince et chez, les catholiques qu'elle ne l'était chez leurs ennemis.

« Car ceux-ci, toujours gajjnant en audace et iiiênie en insolence, sans se soucier des édits conciliateurs ou de tout autre commandement du Roi, cherchaient tous les moyens de répandre et de fortifier leurs croyances. Ils prêchaient en différents lieux où il leur était défendu de le faire, et jusque dans Paris. "

L'anxiété était immense : si les huguenots pendant les nuits n'avaient pas le son des cloches pour se donner le signal de leurs réunions dans les maisons particulières, ils avaient les coups d'arquebuse. Que pensait la Heine mère pendant tant d'heures troul)lées? Quels étaient sa conduite et son mode politique? Toujoiu's les mêmes. C'est alors que, parlant d'elle poiu* la première fois dans sa relazione, Giovanni Correr lui consacre cette page si personnelle :

" La Reine, épouvantée par les troubles précédents, n'osait 'pas montrer aux huguenots la moindre défiance; elle feignai! de ne pas s'apercevoir de leurs actes, elle les tolérait patiemmeut, les recevait avec bienveillance, les favorisait avec une affection apparente. Par ces movens, ainsi que je lui ai entendu dire plusieurs fois à elle-même, elle crovait les apaiser et les satisfaire, et peu à peu dissiper cette humeur turbulente qu'elle attribuait plutôt à un mouvement d'ambition et à l'amour de la vengeance qu'à des sentiments religieux. Elle espérait aussi que l'obéissance du peuple irait croissant avec l'âge du Roi, en sorte que les séditieux ne pourraient pas dorénavant lever la tête avec tant d'assurance. Elle me disait un jour que si ses malheurs fussent arrivés à elle seule parmi toutes les reines de France, elle se croirait la femme du monde la plus malheureuse; mais elle se consolait en se rappelant que toujours pendant la minorité des rois les grands remuent pour s'emparer des affaires, car ils ne peuvent souffrir d'être commandés par un autre que leur Roi naturel. Elle ajoutait avoir lu à Garcassonne (en revenant à Rayonne) une chronique manuscrite où il était dit comment la mère du roi saint Louis, demeurée veuve avec un fils

qui n'avait pas plus de onze ans, rencontra aussitôt l'opposition des grands du royaume, qui se soulevèrent afin de n'être pas gouvernés par une femme, et surtout par une femme étrangère. Gexix-ci, pour réussir plus facilement dans leurs desseins, s'unirent avec les hérétiques albigeois, lesquels, comme les huguenots, ne voulaient pas de prêtres, ni de moines, ni de messes, ni d'images, ni d'églises, ni d'autres choses semblables. Ils appelèrent à leur aide le roi d'Aragon, et il fut néc(>ssaire d'en venir aux mains. Il plut à Dieu de donner la victoire au roi Louis. Toulouse, l'asile des rebelles, fut démantelé; enfin, à la persuasion de la Reine, on fit la paix, et plusieurs de leurs demandes furent accordées aux rebelles. ^îais avec le temps et d'après les conseils de la même Reine , le Roi , devenu g^rand , accabla ses ennemis de la vengeance qu'ils s'étaient attirée. Sa Majesté, en me racontant ces deux choses, les appliquait aux affaires d'aujourd'hui; elle , se voyait étrangère, sans personne de confiance, avec un enfont de onze à douze ans, avant contre elle les grands soulevés sous prétexte de religion, mais pour des causes luiiquement politiques, et soutenus par la reine d'Angleterre et les Allemands. On était entré en campagne; Orléans avait été pris et démantelé comme Toulouse, la paix avait été' faite d'après ses conseils, et cette paix était avantageuse pour les huguenots. Mais elle espérait reprendre avec le temps les avantages que les armes ne pouvaient pas lui donner sans une grande effusion de sang. Sur cela, je lui dis :

Il ]\Iadame, Votre Majesté doit éprouver une grande consolation dans son cœur, puisque, les choses présentes étant comme un miroir des choses anciennes , vous pouvez bien être sûre que la fin aussi ne sera pas dissemblable. » Je faisais allusion au châtiment des rebelles. Alors elle se mit à rire beaucoup, ainsi qu'elle le fait toujpurs lorsqu'elle entend quelque chose qui lui est agréable, et elle me répondit : « Je ne voudrais pas que personne sût jamais que j'ai lu cette chronique, car on dirait que je me conduis d'après l'exemple de cette dame et Reine qui s'appelait Rlanche et était fille d'un roi de Castille. »

Le parti vit-il trop clair aux intentions de Catherine? Ses chefs comprirent-ils qu'ils étaient d'autant mieux traités qu'ils seraient d'autant plus châtiés, lorsque le Roi,

COiNTI>}lELS EMBARRAS POLITIQUES. 523

devenu grand, serait à même de concevoir quelqu'une de ces vengeances dans le goût du duc d'Albe , qui aux Pays-Bas prétendait guérir la maladie de son royaume en faisant tailler la tête aux comtes d'Egmont et de Horn? Ce fut alors qu'eut lieu ce coup si hardi pour le parti huguenot, cette entreprise d'enlever le Roi, la Reine mère , toute la Cour qui était à Monceaux. Première journée des nouveaux troubles, plus sanglants encore que les premiers , pour être suivis , après le court armistice dit Paix de Longjmneaii , de carnages et de vengeances résumés sous le triste nom de troisième guerre civile, close à son tour par la paix dite de Saint-Germain. Du reste , la perspicacité de la Reine ne l'abandonna point : en ce temps de si grands désordres et de confusions si terribles, ne sachant où trouver pour son Conseil et ses affaires des hommes dont le dévouement fût dicté par le désintéressement, elle rappelait le Cardinal de Lorraine; c'était rappeler les Guise , et alors les Montmorency et leurs partisans, ennemis implacables de cette maison, tournaient le dos à la Reine. C'était sortir de la guerre civile entre at'mées pour en commencer une autre entre chefs. En vérité, jamais prince n'eut à dépenser plus de génie pour ne pas succomber à la peine d'avoir à concilier soit des camps, soit des capitaines; pour Catherine, cela dura jusqu'à la mort : les Guise et les Bourbon d'abord, les mêmes Guise et les Chàtillon ensuite, les Guise et ses propres enfants, François d'Alençon, Marguerite, Navarre; elle avait à peine concilié l'un que l'autre relevait la bannière, et de nouveau la Reine reprenait la route des négociations. Que d'activité dépensée! que de facultés dispersées ! combien grande et brillante et à jamais (glorieuse princesse elle eût été, si elle avait eu à régner sur un royaume florissant dans la paix et dans

52i DE LA DIPLOMATIE VENITIENNE.

l'union des partis, elle si intelli^jente, si bien douée , d'un si grand goût, aimant les arts, les livres, les comédies, les sciences, née Médicis , de la ligne du grand Gôme, nièce de Léon X !

En 1569, Charles IX, ])ien que déclaré majeur depuis deux ans, n'était encore qu'un prince sous l'aile de sa mère. Catherine était tout; on lui attribuait tout. Le portrait que Giovanni Correr a laissé d'elle, et duquel je faisais plus haut un si grand éloge, contient ces notes remarquables. Il s'étonne de l'assiduité de la Reine aux affaires, il la montre comme ne mangeant, ni ne buvant, ni ne dormant en quelque sorte sans en entendre parler. Sa courtoisie est incessante ; quand elle a des pourparlers avec quelqu'un , elle témoigne de le vouloir toujours contenter : liber alissima di parole, dit l'ambassadeur. Mais elle met un tel talent à ne se laisser jamais pénétrer, et le renom de sa dissimulation est si grand, qu'elle en est arrivée à ne satisfaire personne.

« Les huguenots disent qu'elle les a ^rompes par de belles paroles et par son air de bonté inenson^jère, tandis qu'elle tramait leur perte avec le Roi Catholique. Les catholiques disent au contraire que si la Reine n'avait pas encouragé les huguenots, ils ne seraient pas allés si lohi. »

Correr cherche à excuser les fautes de la Reine , en se demandant quel prince, si sage qu'il fût, n'aurait pas perdu la tète en se trouvant au milieu d'une telle guerre, •

« Sans pouvoir distinguer ses amis de ses ennemis, obligé de se servir des gens qui étaient là et qui cependant étaient tous intéressés et quelques-uns peu fidèles. »

Et il ajoute en de fort beaux termes et avec un sentiment de conviction suprême :

" Je reviens à dire que j'ignore quel prince ne se fût point trompé au milieu d'une confusion si grande, à plus forte raison

CATHERINE DE ilÉDICIS D'APRÈS G. CORRER. 525

une femme, une étrangère, sans amis en qui se confier, sous l'impression de TefFroi, qui jamais n'entendait dire la vérité autour d'elle. Quant à moi, Sérénisslme Prince, je me suis souvent étonné qu'elle ne se soit pas tout à fait troublée et livrée à l'un des deux partis, ce qui aurait été la dernière calamité du royaume. C'est elle qui a conservé dans la cour ce reste de majesté royale qui s'y trouve encore. Voilà pourquoi je l'ai toujours plainte plutôt que blâmée. Je le lui ai dit un jour à ellemême, et elle me l'a souvent rappelé en me parlant de ses détresses et des malheurs de la France. Je sais qu'on l'a trouvée plus d'une fois pleurant dans son cabinet; mais tout à coup elle s'essuyait les yeux, elle dissimulait sa douleur, et afin de tromper ceux qui jugeaient de l'état des choses par l'expression de son visage, elle se montrait au dehors sous un air calme et joyeux. ))

La voilà bien la grande comédienne ! Elle manie l'expansion d'une manière admirable : si e'Ie eut des larmes, ce fut à son commandement. On les voit, mais on ne les sent pas. Elle était sceptique, absolument sceptique, quant au fond : elle était religieuse à la façon d'Italie, par sentiment quelquefois, par politique toujours, et d'après le courageux Machiavel, à cause de la superstition des peuples. Il faudrait des années pour étudier complètement tous les traits de cette physionomie, pour sonder toutes les agitations de cette âme singulière et si mobile. On ne saurait assez dire ce dont elle était capable pour réussir à feindre le naturel dans l'expansion. En 15G2, lors de son entrevue avec Condé, j)endant la dure guerre que le Prince lui faisait, lorsqu'elle le vit arriver, elle sauta vers lui, et dans une effusion admirable, elle l'embrassa, le réembrassa, usant des formes les plus inattendues de la cordialité la plus naïve.

Gorrer sent admirablement la difficile situation de la Reine dans les affaires, suivant tantôt un conseil, tantôt un autre, pourvu qu'il lui paraisse être le salut de sa

royauté; il attribue à cette multiplicité des moyens dont use la Reine ces sortes de tristes remèdes dont, à son peu d'honneur, elle s'est servie et dont tout le monde a tant parlé. Mais chacun voulait commander, et personne obéir; alors rivalités, haines, coups et contre-coups [emulazioni, odii, mine et contrammine)\ et ainsi on en vint à certaines déterminations qui étaient inévitables, sans qu'on puisse dire pourquoi, et au nombre desquelles assurément il faut mettre cette malheureuse idée qu'eut la Heine, après la paix de Longjinneau et que les chefs du parti , Gondé et Goligny, étaient assez tranquilles, de les faire enlever dans leurs châteaux. Ces grands coups dissimulés ne lui ont jamais réussi ; elle défaisait par excès de finesse et de traîtrise le bien qu'elle avait obtenu avec prudence et sagacité. Alors n'avait-elle pas formé un plan fort habile de diviser les chefs du parti , en leur faisant l'honneur de les envoyer dans des gouvernements qui n'étaient pas limitrophes les uns aux autres? Gondé et Goligny, prévenus du projet d'enlèvement, échappèrent, tout prêts à une nouvelle lutte , plus ennemis de la Reine que jamais , et pour parer plus sûrement les atteintes de ses mystérieuses intentions , ils gagnèrent la Rochelle , fameux boulevard du protestantisme, où ils conduisirent leurs femmes, leurs enfants, et firent ainsi de cette ville le formidable nid contre la sûreté duquel plus tard la formidable volonté de Richelieu devait s'exercer et réussir. Dieu eût voulu que l'amiral, que Goligny, cette fière et grave figure, ne fût point sorti de cette ville forte , où il était si librement maître de l'exercice de sa religion, sans que le royaume en pût souffrir ! Dieu eût voulu que tous ceux du parti l'eussent pu retenir d'aller à la cour l'année 1572 : il eût évité à la France une éternelle page de honte , en évitant à la Reine mère l'occasion de la plus odieuse des vengeances qu'ait

Page 1