‹ La diplomatie VénitienneChapitre 192 sur 246 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

Catheiiine de MÉdicis dans l'œuvre de la Saint-Barthélémy. — Contraste de l'une de ses devises avec les événements qui lui furent personnels. — L'ambassadeur de Venise Giovanni Michieli arrive à Paris, juillet 1572.

— Circonstances à la Cour à cette époque. — L'Amiral à l'aris auprès dn Roi. — La Reine mère absente. — Rôle pressant de l'Amiral qui envahit l'esprit du Roi. — L'Espajjne est le {jrand ennemi. — Colij;ny veut la {juerre, et il y porte l'humeur du Roi. — Juf;ement de l'Amiral par l'ambassadeur vénitien. — Caractère du Roi. — 1^'affaire des Flandres.

— Sentiments du Roi contre le Duc d'Albe. — Le Roi veut la guerre. — L'Amiral devient tout-puissant à la Cour. — Retour immédiat de Catherine avec son fds Henri , Duc d'Anjou. — Ses plaintes et ses rancunes. — Attitude de l'Amiral devant la Reine mère. — Paroles de la Reine mère à l'ambassadeur vénitien. — Détails pris à la relazione du Vénitien, 1572. — L'Amiral au Conseil. — Ses paroles au Roi d'abord, à la Reine mère ensuite. — Les noces du Roi de INavarre sont l'occasion du meurtre. — Médailles et allusions pacifiques en légende. — Li'archibiiffiala. — Détails fournis par l'ambassadeur vénitien. — Catherine seule a voulu et décidé la Saînt-Barthélemy. — Elle l'avait préméditée. — Opinion et récit de l'ambassadeur. — Questions que fait la Reine au Prévôt des marcliands.

— D'après l'ambassadeur, c'est un Florentin, Tosinghi, et non Maurçvel, qui a tiré le coup d'arquebuse sur l'Amiral. — Opinion du Aonce dans sa dépèche. — But de Catherine de Médicis. — Portrait du roi Charles IX.

— Autre portrait de Calherine : Donna la piii aa-orla e ili maqrjior inf/etjno. — Conseils politiques de la Reine. — Ses conseils privés sur la police de la Cour. — La chambre de la Reme. — Son moral. — Variété de ses capacités. — Mort du roi Charles. — Son humeur active.

— Ses emportements. — Violence de ses exercices. — Le livre du Hoy Charlea mentionné par l'ambassadeur Sigismondo Cavalli.

Voici Catherine dans son œuvre personnelle : la Saint- Barthelemy !*Les ambassadeurs vénitiens ont été très-bien instruits des faits et du fait. Je les suivrai presque en tous points. Toute une j^elazione d'ambassadeur existe sur ce pesant attentat, dont la Reine mère fut l'ouvrière bien plutôt par raison politique que par sentiment reli^jieux. Catherine, dans cette action, s'est servie de la religion, mais elle n'en a pas servi la cause. Catherine n'avait pas de convictions religieuses, elle n'avait que des convictions

politiques. En massacrant l'Amiral et les Huguenots, elle ne massacrait pas les ennemis du Pape et de la messe, mais seulement les ennemis du trône et ceux qui gênaient cette passion suprême en elle , l'appétit de souveraineté ! Nous entrerons ici un peu plus dans les faits et les détails ; la relazione toute s])éciale de l'ambassadeur vénitien à son retour à Paris en octobre 1572 nous y autorise.

N'est -il pas étrange que la Reine dont les mains vengeresses ourdirent la Saint -Barthélémy, ait eu pour emblème un arc-en-ciel, dont cette légende si belle entourait l'image : c J'apporte la lumière et la sérénité! » A cette époque, je crois qu'elle l'avait abandonnée, mais pour un temps, et un temps prolongé, elle en avait fait parade. Jamais cependant cette devise n'avait été en harmonie avec les destins de Catherine. « J'apporte la lumière et la sérénité! » Etait-ce bien une devise qui convenait à une Reine dont la royauté fut accablée d'orages, dont le royaume fut la proie de guerres civiles acharnées, à une femme dont le mari avait, sous les yeux de l'épouse, comblé de faveurs une rivale, à une mère dont les fds, tristes héros de la puissance, n'ont laissé d'autres souvenirs que ceux de la faiblesse, de l'agitation et de la démence? L'histoire serait en droit de lui en trouver une plus appropriée à son caractère dans ce peu de mots de l'un des contemporains les plus fameux de la Reine mère : « Je contiens mes pensées. » Ce serait là une juste légende pour une devise de Catherine pendant qu'elle a gouverné le royaume et que, dominatrice de l'esprit et des intentions des rois ses fils, elle a agi au gré de son humeur politique. « Je contiens mes pensées! ... » Comment les a-t-elle contenues sous les regards de l'Amiral, sa grande victime, à l'endroit duquel le même contemporain de Catherine et serviteur de Philippe a formulé dans une

L'AMBASSADEIR DE VENISE EN ERANCE (1572). 531

vii](j,aire concision cette singulière mais redoutable maxime : « Mieux vault une teste de saumon que celles de toutes les fj renouille s . »

Peut-on excuser Catherine? Assurément non. Peut-on l'expliquer? Il faut encore du courage pour répondre : peut-être! A tous égards, c'est la besogne de l'histoire.

Les deux rapports des deux ambassadeurs vénitiens qui ont vu la Cour, la Reine mère surtout, Paris et l'Amiral à cette époque, sont les sources auxquelles j'ai puisé; je m'éloignerai peu du récit qu'ils nous ont laissé; je suis disposé à les croire autant que tous autres écrivains, les uns trop catholiques, les autres trop huguenots '.

En 1572 arriva à la Cour de France un ambassadeur vénitien en qualité d'extraordinaire, que la République Sérénissime avait envoyé en toute vitesse pour que, par son influence dtjà éprouvée, par la prudence de ses conseils et la logique de ses raisons, il détournât de l'esprit du Koi ses dispositions belliqueuses contre la puissance espagnole sur son terrain des Flandres ". Il faut remarquer à ce propos, que, depuis que la fin de la rivalité de l'Empereur

1 Ces deux relazloni , l'une rie Giovanni Michieli, ambassarleur extraordinaire (1572), l'autre de Sigismondo Cavalli, ambassadeur résident (1574), sont les seules sources vénitiennes officielles qu'on puisse consulter sur le fait de la Saint-Rartliéleniv; le registre des dépêches manque dans la série du seizième siècle aux archives de Venise, et il y manquait même au dixhuitième siècle, lorsque le dernier catalogue officiel de la chancellerie secrète a été composé. Je me suis assuré, en effet, qu'à l'indication de l'année 1572, Série des dépêches de Fiance , correspond le mot manca , écrit de la main qui a dressé ce catalogue. Quant aux sources qui sont étrangères aux archives, je ne puis qu'en indiquer une. Il y a au musée Correr, à Venise, parmi les manusciits conservés, le texte suivant : Copia di una leltera venuta di quello è avreniito iii Francia alla corte dalli 22 di acjosto del 72 sino air ullimo di detlo. Est-ce une copie de la dépêche officielle?

- L'ordre du départ et les instructions votées par le Sénat sont en date du 5 juillet, et simultanément pour l'envoi d'un ambassadeur en France et d'un ambassadeur en Espagne. Voyez Sécréta del Seiiato 1572. Archives de Venise.

et de François l" avait aflai])li l'iiii])ortance politique de quelques Etats secondaires, Venise, avec la sagacité qui lui était habituelle, s'était acquis un rôle de conciliation et de médiation manifestement accepté par les grandes couronnes. On sentait bien toujours dans de telles démarches quelque intérêt caché touchant de jdus ou moins près au voisinage du Turc, son traditionnel ennemi; mais à considérer ce rôle en lui-même, qu'il eut pour mobile l'intérêt d'État ou le désintéressement privé, on est forcé de reconnaître qu'il était d'une extrême habileté : la République conservait ainsi un poids moral dans la balance des affaires européennes. L'ambassadeur que désignèrent pour cette mission les votes du Sénat fut Giovanni Michieli. On le connaissait en France; Catherine l'avait vu fréquemment pendant une résidence de près de trois ans qu'il avait faite à la cour, au temps de Henri II et de François II. Giovanni Michieli partit de Venise le 10 juillet; il fut le 21 du même mois à Paris; rarement, jamais peut-être, un ambassadeur n'avait fait, en un temps si bref, un aussi long vovage. Les circonstances, du reste, récompensèrent mal une telle célérité. Le Roi et la Reine mère étaient absents de Paris : le Roi était à ses chasses pour six jours, et Catherine venait de quitter Monceaux pour aller trouver sa fille de Lorraine, retenue malade en route, peu de jours après être partie pour venir à la Cour, ou devaient se faire le mois suivant les noces du jeune Roi de Navarre et de la Princesse ^larguerite.

Ce fait ou plutôt ce projet, la guerre avec l'Espagne, souriait au fils de Catherine, mais il déplaisait à la Reine mère. Loin d'être son œuvre, c'était tout l'œuvre d'un homme qui, par ses graves instincts, par son prestige considérable, par le contraste de ses mœurs austères avec celles de la Cour, avait su acquérir une place élevée et

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