‹ La diplomatie VénitienneChapitre 196 sur 246 · PHYSIONOMIE DE CHARLES IX · texte numérisé non relu

PHYSIONOMIE DE CHARLES IX

En 1564, le tempérament chaud et sec qui l'a tant caractérisé par la suite s'est prononcé : Marc-Antonio Barbaro en fait l'observation. Son teint tourne au pâle, son corps est clans de belles proportions , bien que mai^fre un peu trop. Divers j|OÛts se sont aussi révélés : il lit davantage, il s'occupe de peinture, de ciselure, mais le jeu des armes l'emporte toujours, et l'exercice des chevaux, et le tumulte des chasses. A dix-neuf ans il a déjà beaucoup changé; ses jambes sont grêles et sans proportion avec le reste du corps; il marche un peu courbé, et sa pâleur est extrême. La fougue qu'il montre à la chasse, à courre le cerf, est d'autant plus surprenante qu'à le voir on n'imaginerait pas en lui une telle fièvre ni une telle ardeur. Pourtant il ne boit que de l'eau; le foie est malade et trèsattaqué. Il n'a pas d'expansion. Catherine lui préfère bien Anjou, vrai portrait de sa mère : Anjou est plus délicat, plus fin; il a des mains charmantes, celles mêmes de sa mère, qui sont si belles et si fines; il a toute l'astuce maternelle, c'est un joli Médicis. Catherine dominait et domptait Charles, elle gâtait et charmait Anjou. L'année 1571, l'ambassadeur vit l'ainé dans tout le développement intellectuel de ses facultés, entre vingt et vingt et un ans : il s'étonne de l'étrange violence que ce Prince met à tous ses exercices; le Roi était habile au maniement de toutes les armes, il gouvernait merveilleusement un cheval. De lui-même il était enclin à la justice, à la libéralité; il était éloigné des débauches; la royauté, — bien que sa mère se fût chargée de la besogne qu'elle comporte, — la royauté devait lui être à charge. Il aimait les bois pour les bois, non plus à la façon de François I", qui y portait ses vaillances, ses gloires, et y jouait à la fois au bel adventiireitx ou au beau ténébreux pour plaire aux dames; mais il y faisait des chasses éperdues : nature

étranfje, qui ne se calmait que par les violences physiques. C'était la (juerre (juil voulait! Et GolijjnV, venant la lui montrer glorieuse, ardente, ne pouvait manquer d'être le bienvenu. Le Roi l'appelait son compère!

Catherine, en toutes ces choses, louvovait curieusement. L'ardeur de l'Amiral à séduire; le Roi l'inquiéta : l'ardeur de son fils à rechercher la compagnie de l'Amiral réveilla de vieilles haines, en même temps qu'elle inspira de sanglantes représailles. Elle feignit d'ahord de désirer la guerre. Il paraît prouvé (l'ambassadeur l'affirme) que le Roi et elle firent même dire au Prince d'Orange de commencer les hostilités, l'assurant qu'ils ne lui feraient point faute '. Philippe II en fut informé : de là cet ordre donné à son armée de ne pas aller aux affaires du Levant pour rejoindre les forces vénitiennes, avec lesquelles et par lesquelles on avait vaincu à Lépante. L'Amiral ne se put contenir; voulant user des dispositions sincères du Roi , apparentes de la Reine, il poussa à ce malheureux commencement de l'entreprise dans les Flandres. Le peu de succès qui en résulta refroidit le Roi : cependant, lorsqu'il sut les procédés du Duc d'Albe à l'endroit des prisonniers, tels que Genlis et autres, auxquels le Duc arrachait par la torture l'aveu que le Roi de France les avait poussés à cette tentative, l'irritation de Charles IX atteignit toute violence.

"L'Amiral, dit le Vénitien, se servit habilement de l'occasion de cette conduite du Duc, et jeta le Roi dans une telle indi(^nation, qu'il ne connaissait plus de limites, et qu'il ne se trouvait pas avec un de ses confidents sans lui dire avec l'expression de la plus vive colère :

K Savez-vous que le duc d'Albe me fait mon procès? n De telle sorte que cela, et les termes insolents et furieux dont usa le Duc auparavant à l'éyard de l'aj^ent du Roi de France qui résidait auprès de lui, termes des plus étranges

1 Giovanni Micliieli, sa relation de 1572. Baccolla Alhèii, t. Xf, p. 278.

CATIIEUINE DE MÉDICIS ET L'À^lIRAL (1572) 541

et intolérables (coninie ine le dit alors la Reine elle-mêmi'), il ne fut pas difficile à l'Auiiral, en l'absence de la Reine, pendant qu'elle était allée rencontre!' la duehesse de Lorraine, d'amener de nouveau le Roi à vouloir la guerre. Pendant quatre ou cinq jours continus, la {jucire fut regardée dans Paris comme déclarée; on en pnrlait publiquement. A toute heure on faisait des engagements de troupes de cavalerie et d'infanterie. Tel ou tel gentilhomme s'offrait, l'un avec cinq cents chevaux, l'autre avec mille, chacun selon ses movens, et le tout à ses risques et dépens. Ainsi l'Amiral avait habilement su faire cet ouvrage. »>

Il est certain qu'alors, pour un instant, l'Amiral éclipsa la Reine mère : le Roi était si bien capté cpi'il lui consacrait des journées entières; le soir, dans son cabinet au Louvre, l'Amiral demeurait avec lui jusqu'à une heure fort avancée dans la nuit. Le Roi se voyait grand chevalier des combats! Il allait passer les monts et aller, lui aussi, comme Charles VIII , comme Louis XII , comme le roi François I" son grand-père, à la conquête merveilleuse de son duché de Milan. Il recommencerait la valeureuse légende! Ainsi l'Amiral, en peu de joiu's, en était arrivé à avoir la puissance que le Connétable avait sous Henri II, plus grande encore, car de Diane influente et conseillère, le Roi n'en avait pas, et s'il avait des amours, elles étaient mystérieuses et toutes simples, amours d'un gentilhomme cjui ne se fait gloire de sa maîtresse que pour la joie intime de son cœur.

C'est maintenant (ju'il faut regarder Catherine de Médicis et la voir ourdir le fait qui sera sa honte.

Catherine se sentait blessée dans sa passion la plus vive, passion caractérisée par cette belle expression du Vénitien, dite à son proj)OS : Vaffetto di skjnQvegrjiare. L'Amiral lui enlevait son petit, (|u'elle avait si bien dressé à lui obéir et à ne rieu vouloir en dehors de sa volonté. La déclaration d'une guerre — cet acte le plus grave, ce fait de la respon-

sabilité la plus haute — aurait été osée sans qu'elle la voulût et cpi'elle la décidât ! Elle , qui par tant de sacrifices, tant de fati(>ues, tant de dissimulations, tant de sa[}acité et de pénétration , avait tenu le pouvoir et conduit le royaume depuis près de treize années ! Une guerre de par Gpligny, une guerre h l'Espagne, le Roi à la tète des troujies, avec la fleur de la France autour de lui, et l'Amiral, moteur de tout, agissant et voulant! Que seraitelle alors? une femme dans l'Etat, mais non plus la Régente, non plus cette grande Reine mère tant crainte, tant obéie! Elle vit le danger : et le Louvre la revit bientôt. Nous sommes à la veille de son sanguinaire ouvrage.

Assurément elle en combina la trame pendant son retour, et en arrêta la date. On ne saurait être trop précis à un tel moment. Elle était avec Anjou. La passion vengeresse domina le naturel de Catherine pendant ce rapide voyage : soutenue dans ses desseiiis par son fils favori, elle se résolut à l'œuvre qu'elle avait si souvent conçue, mais pour l'accomplissement de laquelle tant de fois elle avait hésité : tuer l'Amiral ! Je me suis souvent demandé si elle avait prémédité plus que la mort de l'Amiral. La tuerie des huguenots, le massacre ne furent-ils pas la conséquence du premier crime manqué? Si le coup d'arquebuse tiré sur Goligny eût tué le grand homme, l'aube qui se leva sur Paris le jour de la Saint-Barthélémy eût-elle vu les ruisseaux du sang de la France couler à travers les rues? L'ambassadeur affirme la préméditation sur tous les points.

Que Catherine ait médité et prémédité la mort de ce redoutable ennemi, il n'y a pas à en douter. Il survivait à tous les autres , et il était le plus âpre ! Nature incorruptible, il n'y avait point en elle de côté faible qui pût donner prise à l'habileté de la Reine mère. Mettait-elle sa mémoire à l'œuvre sur le passé de cet homme devenu si fort? Que

L'ESPRIT DE VENGEANCE DE CATHERINE. 5i3

voyait-oUe alors en Coligny? Le premier de tons, qui, à Fontainebleau, sous François II, à la reunion des princes, avait remis la supplique dont la forme seule consacrait un parti dans l'Etat, celui qui avait armé les premiers troubles, en 1562, lorsque Guise, au pouvoir, révoqua l'édit de janvier! Cette vie errante et aventureuse de la Reine mère et de la cour, cette instabilité, ces anxiétés de chaque jour, d'où venaient- elles? Qui les avait causées, sinon l'Amiral? Et le grand coup de l'entreprise de Meaux, où il s'en était fallu de peu d'heures qu'elle ne fut faite prisonnière et que le petit roi ne lui fût enlevé? Qui avait conçu ce hardi projet, sinon l'Amiral? Plusieurs fois elle l'avait manqué, entre autres à Noyers, où, sans la loyauté de Tavannes, elle l'enlevait en même temps que Gondé et leur faisait un beau procès? Et l'incendie de Paris n'avait-il pas été comploté par le parti huguenot, si l'entreprise de Meaux eût réussi? On en avait les preuves '. Tant de souvenirs (avaient-ils d'ailleurs eu le temps de s'éteindre?) assiégèrent nécessairement l'esprit de Catherine de Médicis pendant son retour de Lorraine. Italienne, elle avait de l'imagination : le spectre terrible pour elle, lorsque ainsi, loin de Paris, elle sut à quel degré de puissance Coligny était parvenu, c'était cet homme ! Ce fut bien pis lorsqu'elle arriva et qu'elle le vit! La hauteur de ses réponses, la solennité prophétique qu'il mit à lui annoncer de sinistres temps, si la guerre ne se faisait pas, furent loin de pouvoir tempérer l'âme blesstie de la Reine mère. Ecoutons le Véni-

1 Sur ce point, il y a un livre (ju'on ne saurait trop consulter : Histoire reliqieuse , politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, composée sur les documents inédits et authentiques, par J. Crétineau-Joly. Troisième édition, 6 volumes. (Paris, Jacques Lecoffre , 1859.) Voyez le tome II, tout le chapitre II, sur le rôle du Père Manare, et sur celui du seifjneur polonais Pierre Kostka (pa{;e 85). Je voudrais voir, dans ce remarquable ouvrage, les indications des sources plus précisées.

tien, ce Giovanni Michieli, arrivé depuis peu de temps et présent au retour de la Reine. Catherine s'était presque ouverte à lui. Lors de sa première audience, lorsque accomplissant le but de sa mission , il expliqua à la Reine les motifs de conciliation dont la Seifjneurie lui avait donné les instructions, elle lui répondit que pour elle, elle ne voulait pas la guerre avec l'Espagne, à moins que Philippe ne lui en donnât une cause des plus graves, ajoutant, dans cette forme obscure et tortueuse :

«Assurez la Seigneurie, ambassadeur, que non -seulement les paroles que je vous dis, mais les effets, prouveront la fermeté de mes résolutions. » — Elle faisait sans doute allusion, par ce mot tes effets, à ce qui est arrivé depuis contre les huguenots ' . »

En quelques heures d'autorité, en de courts instants de persuasive éloquence, Catherine redevint la padrona assoluta! De tout personnel et volontaire que Charles était la veille, le lendemain il se retrouvait le Roi mineur et débile : la grande Régente était là. Or, quand la Reine parlait à ses enfants, elle les fascinait : devant elle, Charles, si bouillant de son luiturel, était anéanti et perdait toute valeur. L'ambassadeur ajoute :

« Le Roi, par l'eutremise et l'office de sa mère, ayant changé d'avis et gagné par sa persuasion (car je ne veux pas manquer de rapporter quelques particularités que j'ai sues en haut lieu, et dignes, à mon avis, d'être connues de Votre Sérénité), n'osa pas en faire tout librement ]'a\eu à l'Amiral, tant il lui avait d'égards; mais il lui dit seulement qu'après s'être entretenu avec sa mère et son frère, certaines choses d'importance qu'on avait d'abord négligé de prendre en considération l'obligeaient

' " Dicendomi che assicurassi la Screnità Vostra rlie non solo con le parole ma con {jli effeUi mostrerinno ogni dî più qucsta loro risoluzione quasi accennando, qiianto agii effetti , quello che è poi scguitô contra {;li ugonotti, 1)

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