L'AMIRAL ÉTAIT ROI DANS L'ÉTAT
Catherine n'eut point de re(j,Tets sur un aussi immense attentat : elle était d'une trempe éprouvée, elle était con- Yaincue d'avoir eu des motKs ])olitiques plausibles. Les paj)iers saisis chez l'Amiral auraient pu justifier le cas d'arrestation mais non l'assassinat. On a j)arlé, en effet, d'une lettre adressée le 15 juin 1572 au Prince d'Orange par Coligny et saisie par Catherine : cette lettre prouverait que le parti de l'Amiral et même l'Amiral voulait de son côté une Saint-Barthéleuiy, avisant le Prince d'Orange de se tenir prêt pour le mois de septembre. Si le fait est vrai , si la lettre est explicite, indubitable, c'est une pièce à conviction des plus importantes ; si c'est une imagination du parti opposé, si la lettre est aj)ocryphe, c'est une excuse banale et vulgaire '. Ce qui n'est pas douteux, c'est que Coligny avait un Etat dans l'Etat et que son but était d'éloigner à jamais de l'esprit de la France les croyances religieuses, qui, ce me semble, sont plutôt adhérentes à son génie gaulois que les croyances protestantes '".
Sur l'esprit de Charles IX la Saint-Barthélémy eut des conséquences manifestes. Sa maladie, le besoin A' activité , est des plus singulières : sa [)hysionomie devient sauvage, ses accès de joie tournent aux grosses bouffonneries. Ce
1 On ne saurait trop désirer et souliaiter la jinblication de cette pièce. Je ne l'ai pas vue : elle m'a été indif|uée. M. Crétineau-Joly, qui la possède, en sait tout le prix, et c'est justice fjue, l'avant, il se réserve le soin de la révéler. Mais les paroles de l'Amiral au Prince d'Orange sont-elles précises et ne ^lonnent-elles pas lieu à une double entente? La lettre est du 15 juin 1572? Mais, à cette date, l'Amiral était fort bien en cour : c'était le temps où le jeune Roi, inspiré par lui, voulait la guerre à l'Espagne. Coligny pouvait donc, dans cette lettre au Prince d'Orange, dire : « jNous seront prêts pour septembre >i , sans que cette parole signiHàt qu'il existait \\n projet de massacre du parti cath(jlique par le parti protestant.
'- La relazione de Micliieli (1572) entre dans des détails sur le mode de gouvernement et d'administration conçu par Coligny. Le parti comprenait vingt-quatre églises réparties entre toutes les provinces. liCS chefs étaient la Reine de Navarre (Jeanne d'Albret) et l'Amiral.
qu'il appelait ses jylai.sirs pour d'autres eût été des souffrances. Il lui faut des fali^jues inouïes, incroyables. Les deux ambassadeurs (pii le connurent le mieux et dont l'un, Sigisraondo Cavalli ., demeura à sa cour jusqu'à sa mort, advenue deux ans plus tard, ont rapporté de lui des impressions singidières :
« Ses regards sont devenus sond^ros {(jiiardatura innllnconica). Dans ses entretiens et ses aiulienccs, il ne regarde pas en faciî celui qui lui adresse la parole; il baisse la tête, ferme les veux, puis il les ouvre tout à coiqo, et, (oniiiie s'il sonfljait de ce mouveiiient, il les refernu» avec non moins de soiidainelé. On craint que l'esprit de vengeance ne se soit emparé de lui; il n'était qne sé\ère, on redoute qu'il ne devienne crnel. ïl est sobre dans la nourrituie, ne boit toujours que de l'eau, de menu- que ses frères. Il veut à tout prix la fatigue : il reste à cbeval douze et quatorze beures con.sécntives ; il va ainsi, cbassant et courant à travers bois la même bête, le c(;rf, jusqu'à des deux et trois jours, ne s'arrêtant que poiu- manger, ne se reposant qu'un Instant dans la nuit. Aussi a-t-il les mains calleuses, rugueuses, pleines de coupures et d'ampoules. Son bumeur est toujours à la guerre : cbez lui l'idét' est fixe. Sa mère ne le peut adoucir à cet égard. Ses intimes racontent qu'un jour, cbangeant di; cbemlse, il appela tous ceux qui étaient piéseuts pour qu'ils vissent une tacbe noire qu'il avait sous une é|)aule :
« Si je meurs dans une bataille, dit-il, ce sera pour vous un signe de reconnaissance.
— Sire, ne pensez à cela; pourquoi un tel présage?
— Pensez-vous, dil-il, que je préfère de mourir dans mon lit que dans un combat :' » Les raisons ne lui manqueront pas : elles ne manquent jamais aux princes : la restitution de la Navarre à son beau-frère; les vieilles prétentions sur Milan et Naples; la Flandre, l'Italie. Ce sont là les vues françaises. »
L'ambassadeur ajoute ce trait qui toucbe de près à Catherine :
« Le Roi avait coutume de dire que jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans il voulait faire le fou, c'est-à-dire ne penser qu'à son bon