‹ La diplomatie VénitienneChapitre 2 sur 246 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Grandeur de la puissance vénitienne. — Autorité de sa diplomatie.

Le point le plus civilisé du monde, au moyen ôge et jusqu'à la seconde moitié du quinzième siècle, ce n'était ni Paris ni Rome, encore moins Byzance et Londres, c'était Venise. Le mode ingénieux de son gouvernement, la puissance et l'extension de son commerce, les qualités et les ressources de son industrie, lui donnaient dès lors un renom de sagesse et de fortune c[ui avait le cours le plus étendu et le moins contesté. Toutes les chroniques étrangères, et particulièrement les nôtres, depuis les naïfs récits du croisé Villehardouin jusqu'à ceux plus élevés du diplomate Philippe de Gommynes, témoignent surtout de la force et de la prudence de cette république , dont , tant de siècles durant, la politique fut d'ime activité si féconde. Combien depuis on s'est souvent trompé et mépris sur le gouvernement de ce j^Jîys! L'histoire, qui aujourd'hui se

montre infatigable dans la recherche de la vérité , doit s'imposer la réparation d'erreurs si {grandes. Depuis la première moitié du dix-septième siècle, il n'y a pas eu d'Etat moins exposé à son vrai jonr et aussi mal compris que celui de Venise. La haine et la convoitise qu'il avait inspirées à l'Espagne, les luttes ardentes si légitimes mais audacieuses qu'il avait soutenues contre Rome, donnèrent lieu vers cette époque à de nombreux écrits — livres ou pamphlets — qui, avec leurs grands airs philosophiques, ne furent en réalité que l'expression d'interprétations mensongères et d'exagérations dérisoires. Le roman, qui d'ailleurs n'a jamais eu besoin de regarder de bien près à la vérité dans l'histoire et à l'exactitude dans les faits, s'est ensuite emparé de ce que les pamphlets avaient semblé dire de fondé. Soutenues et entretenues alors par ces divers agents de l'opinion , les imaginations se sont coalisées contre ce pays, au point de ne se plus le représenter autrement que comme le lieu du monde où le crime , l'injustice et la violence rencontraient le suffrage de l'autorité. On a voulu ne voir dans les magistrats de son Conseil des Dix d'autres hommes que des meurtriers triomphants, réunis pour lancer arbitrairement, et presque sans autre raison que celle du caprice, des ordres dont le poignard et le poison étaient les seuls exécuteurs. N'interrogeant que l'extrême surfaice des choses , on a jugé , sur leur simple désignation, des institutions qui, je ne dirai pas peutêtre, mais assurément, ont été non-seulement utiles, mais même nécessaires, et on n'a point cherché, dans l'évidence et l'énumération des services rendus, les raisons d'être qu'elles pouvaient et devaient avoir. Poussant au contraire l'esprit de parti jusqu'à sa plus déloyale expression , on s'est plu à ne montrer et à ne discuter ces mêmes institutions que sous le mauvais jour de leurs abus : et

c'est le comble de la mauvaise foi ! De là tant de livres aux vues étroites, où tout le triste mérite de leurs auteurs a été de savoir mentir avec quelque esprit. Ainsi, V Histoire du Gouvernement de Venise par ce médiocre ambassadeur Amelot de la Houssaye , qui ne trouva , pour faire oublier la mission qu'il avait si faiblement remplie auprès des Vénitiens, de moyen plus noble que celui d'écrire contre eux deux volumes, auxquels, malgré la pompe du titre, il ne convient pas d'ajouter plus de foi qu'à une réunion de petits écrits assez bien tournés, dont l'action de nuire est tout le mobile. Aujourd'hui, soyons plus justes, mais justes sans avoir recours, pour les besoins de la cause, à ces sortes d'engouements emphatiques qui, loin d'être d'heureux moyens de défense, deviennent des armes plus faciles dans les mains des adversaires. Prenons garde aux puérilités. L'optimisme, d'ailleurs, dans l'histoire de choses pareillement passées, ne serait-il pas déjà ridicule par cela même qu'il serait inutile? Nous ne voulons pas avoir de ces enthousiasmes malheureux qui vous font prendre la plume au même titre que le héros de Cervantes prenait l'épée. Eclairer des faits obscurcis, pénétrer dans un terrain incomplètement remué, puiser à des sources oubliées, parfois même inconnues : voilà ce que nous avons voulu et où nous avons prétendu, et comme, par bien des choses que nous dirons, Venise l'ancienne est pour l'étude et la recherche une inépuisable mine, nous nous y sommes arrêté et nous l'avons explorée en tous sens. Nous avons trouvé pleine d'attraits et d'intérêt l'étude particulière de certaines institutions d'un Etat se formant lui-même avec un esprit d'activité fécond en surprises, et soumettant au vote libre des siens, à l'aube même de sa formation , la valeur de ses statuts , la raison de ses décrets et l'autorité de ses lois.

8 DE LA DIPLO^IATIE VENITIENNE.

N'est-ce pas avant tout par l'intelligence et la sûreté de ses institutions qu'un pavs se rend difjne de l'admiration des postérités? Le gouvernement de Venise, pour qui en étudie les rouages et les fonctions, étonne par la merveilleuse sagacité d'esprit qu'il révèle. Venise politique et administrative est vraiment admirable dans le détail des soins qu'elle consacre à telles branches où elle pourra cueillir et de la gloire et du renom. Regardez h sa diplomatie.

Dans l'organisation gouvernementale si singulière de cet ancien Etat, l'examen de sa puissance et de sa qualité diplomatiques présente un des plus curieux et des plus imposants tableaux qu'il soit donné au monde politique d'observer et d'admirer. C'est à cet horizon que j'ai voulu chercher Venise et la voir. Les usages exce|)tionnels qu'en effet elle créa pour l'honneur et la dignité de sa diplomatie, et qu'elle lui imposa comme des devoirs, les attentions minutieuses et incessantes qu'elle eut de la rendre influente, considérable et considérée, puissante et consultée, active et pénétrante auprès de toutes les cours européennes, nous dévoilent une Venise peu connue que j'ambitionne de présenter. Ne fut-ce point par cette diplomatie si sagement entendue, formée et organisée, que Venise eut l'occasion fréquente d'étonner l'Europe? Aussi ce vivace instrument de politique devint -il rapidement célèbre. Belle et grande étude, attrayante et animée, nullement exclusive, car elle touche à beaucoup et s'étend au loin. Je trouve sur son terroir tout à la fois une moisson facile et magnifique. Que de produits depuis le portrait achevé, fini et piquant des figures qu'elle rencontre, jusqu'aux considérations les plus élevées sur les affaires qu'elle embrasse!

C'est par l'évidence du degré où le sénat vénitien poussait la science du conseil que, dans ce travail et dans ceux

qui suivront sous divers titres, je m'efforcerai de faire ressortir la vigueur intelligente, et par conséquent intéressante des esprits qui présidaient à la conduite de cette république si souvent mêlée aux propres affaires de notre France, où elle n'a cessé d'être représentée, depuis le roi Louis XI, par des hommes dont plus d'un fut de la grande école politique, et dont un, entre autres, fit assez la conquête de l'esprit de Richelieu pour que ce maître des affaires de son temps priât le gouvernement vénitien de le maintenir comme ambassadeur à la cour, tant il hii était de bonne vitilité et de bon conseil. « Il falloit posséder des qualités bien extraordinaires, dit Wicquefort, pour pouvoir s'acquérir dans ce poste non-seulement l'estime, mais aussi la confidence d'un ministre qui n'estoit pas fort prodigue ni de l'une ni de l'autre, jusques à lui communiquer les affaires les plus secrètes et à employer sa personne en des cours étrangères pour le service du Roy '. » Wicquefort, qui a tant écrit sur la diplomatie, en dit bien long sur Venise diplomate. Longtemps, en effet, elle eut voix auprès des princes les plus puissants, et pour son propre bien; au milieu même des circonstances qui semblaient désespérées, elle fit des merveilles. Comment et par quoi s'est-elle tirée des griffes de l'Europe conjurée contre elle à Cambrai? On compterait difficilement plusieurs grands traités aux(piels, jusqu'à celui de Westphalie, elle ne prit point de part.

C'est entre la fin du douzième siècle et le milieu du dix-septième que les fastes de la diplomatie vénitienne ont leur place et l'occupent avec grandeur. Pendant cette vaste période, quelle activité en Orient d'abord, puis en Occident ! Longs efforts , luttes nombreuses ; la patrie plus

' L'amliassddcur et sex fonctiuiis, par M. de Wicquefort , p. 258, t. II; édition de Cologne, 1715.

d'une fois en danger ; quelquefois des revers par suite d'erreurs ; mais en revanche aussi que de triomphes et que de sauvetages dus à cette habileté dans les conseils et à ce bon sens dans les discussions! Et cela, si longtemps avant que les autres nations se pussent dire ses rivales en de telles matières! Une plume savante a donc pu dire avec raison dans un récent ouvrage : « Dans un temps où, presque partout en Europe, l'administration était livrée encore à la confusion et à l'anarchie, où la science politique était dans l'enfance, le Grand Conseil de Venise avait déjà déterminé par des règlements précis les devoirs de ceux que la République choisissait pour les envoyer en mission au dehors ' . »

Je me suis appliqué à la recherche de ces règlements, et je me suis ainsi rendu compte de ce que si justement on peut appeler les coutumes et les usages de la diplomatie vénitienne — route naturelle pour connaître ses œuvres. De précieux textes ont été fournis par elle, variés h l'infini, bien que n'appartenant qu'à deux grandes divisions de classement: d'un côté, les dépêches {dispacci); d'un autre, les rapports, plus généralement connus sous le nom de relazioni. Ils sont dignes en tous points de la grande curiosité qui s'étend aujourd'hui à tous les documents authentiques contemporains particuliers à l'histoire de certaines époques.

1 Les monuments de la diplomatie vénitienne considérés sous le point de vue de Chistoire moderne en général et de l'histoire de la Belr/it/ue en particulier, par M. Gachard, archiviste {{énéral du royaume de Belgique. (Mémoire présenté à la séance de l'Académie royale, le 7 mars 1853.)

Usage des Relazioni particulier à la diplomatie vénitienne. Divisions de ce travail.

Lorsqu'un ambassadeur de la République de Venise avait rempli le temps limité de sa mission auprès d'vme puissance étrangère, il était d'usage qu'il se présentât au sénat dans les quinze jours qui suivaient son retour, pour prononcer solennellement le discours qui, sous le nom consacré de relazione, n'était autre qu'un rapport sur l'Etat auprès duquel son gouvernement l'avait accrédité. A sa sortie de la salle des séances, l'ambassadeur devait déposer entre les mains du grand chancelier le texte original de sa relazione, qui, par les soins de ce magistrat, trouvait immédiatement place dans les cartons de la secrela réservés aux actes diplomatiques.

Cette remarquable coutume de la diplomatie de Venise n'eut de fin qu'avec la République, en 1797, et comme il faut remonter le cours de plusieurs siècles pour en retrouver les origines, elle a eu pour résultat la formation de tout un ordre de documents du plus grand prix sur les États du globe où les Vénitiens avaient des représentants. Les incendies de 1577, si désastreux pour quelques salles de la chancellerie, au palais des doges, ont irréparablement détruit les textes les plus anciens; mais si nous ne portons pas nos recherches, soit dans les bibliothè(pies, soit dans les archives, au delà de 1-492, nous trouverons des séries assez complètes pour former un vaste et magnifique ensemble sur le seizième, le dix-septième et le dixhuitième siècle.

Ces documents curieux, à la communication desquels

les ambassadeurs étranxjers à Venise attachaient assez de prix pour en faire rol)jet d'un compte sur le g^rand livre de leurs fonds secrets , ont donné lieu depuis quelques années à des publications italiennes considérables que nous regrettons de voir trop peu répandues de ce côté-ci des Alpes. Il nous tardait de les signaler particulièrement; nous apprécierons ces recueils selon la valeur de leurs pages, sans oublier combien les hommes intelligents et désintéressés qui ont eu la louable initiative de les mettre en lumière ont de droit à l'éloge. Ce livre a donc pour bases les relations des ambassadeurs vénitiens qui avaient connu l'Europe politique pendant le cours du seizième siècle, et qui avaient approché les pontifes, les princes d'Angleterre, ceux d'Espagne, la maison de France. Par l'usage même que je fais de ces textes originaux, par la manière dont j'ai pu encadrer dans les événements tant de phvsionomies , faire ressortir tant de caractères, je donne une large idée de la valeur importante et du mérite particulier que reconnaîtront à ces écrits non-seulement les érudits et les curieux, mais encore et surtout les historiens les plus sévères et les artistes les plus élevés.

Ainsi :

Rappeler d'une façon rapide quelle fut la marche progressive de la diplomatie de Venise;

Initier aux mesures prises par le gouvernement pour être instruit de la politique au dehors, et parmi ces mesures, exposer au premier rang le devoir qu'avaient les ambassadeurs de prononcer des relazioni devant le sénat assemblé ;

Nous consacrer ensuite à l'histoire exclusive de ces documents ;

Signaler la variété des ressources qu'ils offrent comme

INTIIODUCTION. 13

mines d'enseignements et répertoires d'instructions sur les mœurs politiques de l'Europe;

Rechercher les traces premières de la renommée qu'ils ont acquise à l'étranger;

Suivre pas à pas chacune des ])hases de pubHcité, depuis la fin du seizième siècle jusqu'aux jours récents où ils ont donné lieu à de belles entreprises littéraires;

En un mot, écrire la légende de ces textes et les placer au rang qu'ils doivent occuper aujourd'hui parmi les monuments utiles à 1 histoire ;

Tel t»st le programme que j'ai assigné à la première partie de ce volume : elle est en quehpie sorte Vhistoriciiie des Relazioni ou Rapports des Ambassadeius vénitiens.

J'ai eu pour objet, dans la seconde partie, de mettre en relief les ])ages les plus intéressantes de ces documents, m'attachant à celles où se voient des portraits réussis dans une grande ou une piquante manière; et j'ai cherché ces pages et ces portraits dans les relations qui ont ("té retrouvées sur la Cour d'Angleterre, sur les Etats Italiens en général et Rome en j)articu!ier, sur les Sxdtans, sur la Goiu" d'Espagne pendant la longue période où la tint la main de fer de Philippe II, partout enfin ailleurs qu'en France. Quant à la troisième partie, qui est la dernière de ce volume, je crois pouvoir dire qu'elle fait un apj)el plus direct à l'esprit des hommes de France curieux de l'histoire de leur pavs. Je l'ai consacrée à la France seule, à l'Etat et à la Cour de France, selon que les avaient vus et compris les regards intelligents, fins et pénétrants des Vénitiens. J'ai remonté à la source et j'ai suivi le cours des rapports échangés entre les deux pays; les détails abondent, les citations sont nombreuses, et je ne pouvais manquer à les reproduire dans un livre de ce genre, qui est plutôt fait pour renseigner que pour instruire.

U DE LA DIPL03IATIE YÉMTIENNE.

Si j'ai arrêté ce travail au lendemain de la mort de Catherine de Médicis, ce n'est pas qu'à ces mêmes auteurs diplomates vénitiens, je ne veuille demander aussi le Henri IV et le Richelieu qu'ils ont connus et dépeints, mais c'est qu'il faut reconnaître que dans la disparition de Catherine de la scène politique, il v a le sijjue d'une limite singulièrement accusée d'un ordre de faits et d'idées. Après la douloureuse France de Catherine de Mésiicis apparaît la France triomphante de Henri IV, grande, active, se réunissant, ])lus grande, ])lus active encore qu'au temps même où le roi François luttait contre l'Empereur. Par Henri IV et par Richelieu , la France se fait et se montre européenne. Rien sans elle. Vejiise s'est admirahlement rendu compte de cette transforination , et sur ce point ses papiers font de nombreuses et d'importantes révélations. Autre spectacle, autres acteurs, autre livre! Ici donc le seizième siècle, plus tard le dix-septième.

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