‹ La diplomatie VénitienneChapitre 3 sur 246 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Premiers efforts de la diplomatie de Venise. — Ori{;ines des lelazioni ou rapports des ambassadeurs sur les cours étrangères.

L'acte originaire, l'état civil des i^elazioni doit remonter à la première moitié du douzième siècle. Le texte du décret qui en établit l'usage est demeuré inconnu ; mais le ])lus ancien qui le signale, et dont l'authenticité ne peut être contestée, appartient à l'année 12()8. En lî20G, un second décret parut, plus précis encore. L'un et l'autre sont les actes de naissance des relazioni des ambassadeurs de Venise accrédités auprès des cours étrangères.

« Nous décidons, est- il dit dans le second, que tous les envoyés en ambassade solennelle par le chef de la commune de Venise- soient tenus à déposer par écrit, dans les quinze jours qui suix>rnnt leur retour en cette cité, les réponses qui leur auront été faites ])endant leur ambassade , ainsi que tout ce qu'ils auront noté et ce qu'ils auront entendu dire à l'honneur et dans l'intérêt de Venise. »

La plupart des statuts dictés par une prudence si haute pour le règlement des ambassades appartiennent à cette période du treizième siècle qui vit s'organiser d'une manière stable la puissante institution du sénat, qu'on appelait alors consiglio dci pregadi. Pénétrez dans le treizième siècle de l'histoire de Venise, vous verrez combien l'étude en est curieuse! C'est l'ère législative d'une république qui déjà se peut prévaloir d'expérience. Toutes les magistratures se constituent ou s'affermissent, selon les besoins politiques et administratifs qui se sont révélés ; chacun des grands corps de l'Etat voit se délimiter ses attributions *.

' Voyez l'histoire de Venise : Stoii<i dncumentata di Venezia, par S. Ilomanin. Il n'y a point d'ouvrage, à l'endroit de Venise, plus complet et

Spectacle émouvant que celui de cette aurore de la puissance vénitienne! Petit peuple, mais fjrands moyens et vive intelligence, manifestés en tout ce qui se fonde et se constitue ! Déjà Venise peut jeter ses regards observateurs et réfléchis sur les quelques siècles qu'il lui a fallu parcourir pour s'édifier et s'(*lever ; aussi , voyez l'activité , la prudence et le soin que la République apporte à rendre fortes ses ma(>istratures , par des lois qui, réunies selon leur objet, forment, sous le titre de Capitolarl , autant de codes spéciaux ' . A cette époque féconde en délibérations si sages, dont les textes contemporains sont conservés dans une magnifique intégrité, il appartint au sénat, au consiglio dei pregadi, de discuter et de voter les mesures les plus importantes à prendre quant à la répartition des impôts, aux expéditions de la marine marchande, à l'armement des navires, à l'approvisionnement des forts et des places; il appartint encore et surtout à cette réunion d'hommes vieillis au service de leur patrie, de décider des choses de la paix et de la guerre , de se prononcer sur les questions d'économie politique , sur la nécessité et le caractère des missions, enfin sur l'envoi des anibassadeurs^. A ce dernier point se rattache l'objet de ce travail.

plus (lifjne de foi. Le premier volume a été imprimé en 1853, le dixième en 1861. Veneziu, Pietro Nmatovic/i , éditeur. Voyez pour l'organisation politique de Venise au treizième siècle, le t. II, chap. m. M. Romariin est mort récemment ; il mettait la dernière main à un volume d'appendices qui est en cours de publication. La perte de ce laborieux historien est des plus regrettables : on peut dire qu'il est mort à l'œuvre.

1 Voir les Registri dii delihcriizinni del Alaggior Consiglio et «eux del Senato aux archives des Frari à Venise, et surtout le recueil de la Compilazione délie leggi. Filza, Ambasciatori, oiatori.

- Il importe de bien préciser ici la composition et la qualité du séhat a Venise : « Le conseil des prégades ou sénat, devenu définitif en 1230, se composait originairement de soixante individus nommés par quatre membres élus pour cette mission par le Grand Conseil. A dater de 1343, le Grand Conseil modifia cet usage et décida de l'élection par le vote, sinon de

LE SÉNAT ORGANISE LES A:MnASSADES. 19

Depuis longtemps, du reste, avant cette période constitutive du treizième siècle, les Conseils avaient statué sur l'organisation des ambassades et sur les devoirs des ambassadeurs : l'importance de telles affaires d'Etat avait été bien comprise et reconnue. Avec l'Orient et avec Rome, depuis le sixième siècle même , Venise avait appris ce que pouvait faire, défaire, ou ne pas faire un ambassadeur. Aussi, dès qu'elle se fiit rendu compte de l'extension et de l'importance que pourrait prendre sa diplomatie, en raison des rapports de plus en plus fréquents qui s'établissaient entre les nations, elle s'appliqua à sanctionner par ses votes des décrets spéciaux destinés à être autant de règles de conduite pour ses envoyés et ses négociateurs au dehors.

A quelle distance dans les siècles devons-nous remonter pour trouver les origines diplomatiques de ce petit peuple d'hommes affairés? L'esprit ingénieux, très-sage et toujours actif qui a été le caractère particulier de son gouvernement, eut occasion de faire ses preuves deux siècles avant que le vainqueur des Saxons , cet empereur Charlemagne que les ballades populaires ont appelé le vieil hoynme à la barbe blanchie, s'agenouillât solennellement sur les marches de l'église de Rome, pour recevoir des mains du pontife le sceptre de l'Occident. Ce fut avec

tous ses membres, au moins d'un par famille. Les sénateurs ne restaient en charge que pendant un an, mais ils pouvaient être conHrmés. Au sénat présidaient, selon la coutume, le doge et ses conseillers. Peu après, le personnel du sénat fut augmenté, dans les circonstances de grande importance, de vingt patriciens choisis parmi lès plus distingués , et particulièrement parmi ceux qui étaient de retour des ambassades, comme étant plus aptes à fournir des renseignements sur les pays étrangers et à discuter dans un sens pratique les choses qui les regardaient. Cette iKjçjuinta (en vénitien zonta) de vingt s'éleva à quarante, et plus tard à soixante individus. Le sénat arriva donc à être composé de cent vingt membres. » S. Romanin, t. II, p. 355.

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l'Orient que Venise, à peine fondée, à peine souveraine de quelques lagunes, échangea pour la première fois des rapports diplomatiques. Le sixième siècle nous en a laissé des traces, et les chroniques de ces époques lointaines les ont mentionnés en termes qui ne laissent aucun doute aux pénétrations des historiens. Dans l'empire grec byzantin, la diplomatie vénitienne a tenté ses premiers efforts et remporté ses premiers triomphes; vers la ville de Constantin elle a fait le premier pas. Aux grands faits du moven âge, aux traités avec les fils de Gharlemagne, aux croisades , à la guerre des investitures , à la ligue lombarde , à la paix du saint- empire, jurée sous les voûtes sacrées de Saint-Marc, et où notre France avait ses représentants, Venise diplomate a pris part. Tous ces événements, qui nécessitèrent tant d'interventions et de négociations, furent l'école politique extérieure où la République Sérénissime acquit cette magnifique expérience qui était appelée à donner de si hautes preuves d'elle-même dans les grands embarras et les vastes affaires du seizième et du dix-septième siècle. Cherchez dans les archives de l'ancienne chancellerie secrète, si admirablement classées et conservées sous les voûtes profondes du couvent des Frari, les registres dits Pacta ou réunion des traités ' : demandez à leurs feuilles de parchemin les nombreux titres d'activité diplomatique qu'elles conservent, depuis le premier, en date de 883, et, arrêtant votre examen vers le milieu du treizième siècle, vous reconnaîtrez facilement qu'après de telles œuvres déjà accomplies, le sénat de Venise pouvait, même dès l'année 1250, perfectionner par ses

' Voir le curieux Mémoire adressé par le savant M. de Mas-Latrie a M. le ministre de l'instruction publique sur les Registres des archives de Venise, dits Pacta. M. de Mas-Latrie a consulté ces archives pour son important et consciencieux ouvrage de Y Histoire de l'île de Chypre sous le règne des princes de la maison de Lusijnan. (Imprimerie impériale, 1855.)

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