LA REI^'E MÈRE EN
tiers. Elle ne vit pas à ritalieinie, mais tout à fait à la française. Le mouvement et le voya^j^e lui plaisent : comme elle mange considérablement, il faut qu'elle fasse un grand et constant exercice. A table et aux promenades, elle parle toujours d'afliaires avec quelqu'un. Non-seulement elle porte son esprit aux choses politiques, mais encore à tant d'autres, que je ne sais comment elle peut résister et faire face à tout. Dans un même temps elle sera femme à entreprendre cinq ou six constructions importantes, et, bien qu'avec son douaire elle ne puisse suffire à tout, elle ne manque pas de movens de trouver de l'argent. »
A l'époque où l'ambassadeur Cavalli se prononçait ainsi sur la Reine mère, elle venait de voir mourir le second de ses fds, le Roi de France Charles IX. Ainsi prenait forme de realité et gajjnait en créance la sin(julièix^ prophétie du célèbre astrolo(;ue Nostradamus, si(jnalée dès lonj^jtemps par d'autres ambassadeurs. Micliieli, en 15()0, au sujet d'une maladie du troisième enfant de la Reine, au lendemain de la mort du premier, disait :
« Ceci me rappelle à la mémoire le pronostic, très-populaire en France, du fameux astrologue appelé Nostradanuis, qui menace la vie de tous les princes, en annonçant <|ue la Reine doit les voir tous sur le trône. »
Au fond, Catherine regrettait peu le roi Charles, dont le caractère âpre et rude contrastait si fort avec la nature civilisée de la Reine mère. L'ébullition du sanj^ tua ce jeune prince, moins coupable qu'on ne l'a cru généralement : son plus grand crime fut, à mon sens, celui d'avoir dû être roi sans avoir aucune des qualités convenables à la royauté. Plus on regarde de près aux individus de cette descendance de Catherine, j)lus on est dominé ])ar la surj)i"ise. Entre ces derniers Valois et les plus tristes empereurs de Rome ancienne, il y a d'étianges rapprochements : par ses goûts, Charles IX rappelle un de ces princes qui descendait dans le cirque.
562 Di: LA DIPLOMATIE VÉNITIENNE.
<( Lorsque Sa ^lajesté mourut, dit Cavalli, il ne lui manquait plus qn'nn mois pour avoir accompli sa vin(ft-quatrième année : si elle n'eût point détruit sa «omplexion par les exercices d'une violence inouïe auxquels elle se livrait, peut-être eût-elle \écu davantaffe. C'est une chose à ne point croire, que les insupportables fatifjues qu'elle prenait à la chasse ; et quand elle n'y pouvait aller, — cétait d'ailleurs bieu rare, - — elle s'adonnait aux armes, à la paume. Lien plus, ce Iloi poussait la recherche des exercices violents jusqu'à battre une enclume trois et quatre heures durant, usant d'un marteau énorme, foqjcant un corps de cuirasse ou toute autre arme solide, et rien ne le rendait plus glorieux que de lasser ses rivaux. Lorsque l'un d'eux renonçait à la lutte, Sa ^Majesté ressentait à cette défaite un plaisir merveilleux. ))
Dans les derniers temps de sa vie, Charles IX s'occupait cependant d'écrire un livre sur la chasse au cerf, chasse où il avait acquis une expérience extraordinaire par le temps qu'il V avait consacré et les fatigues qu'il v avait endurées. On jiarlait heaucoup parmi les f}entilshommes de cet ouvrajje où cadraient si ])ien l'humeur, les distractions, et la science hien-aimée du Roi. L'ambassadeur Cavalli le mentionne dans sa relation :
<i Je ne veux pas omettre comme détail que la chasse étant son amusement favori, il avait composé un livre qui en traitait, et (|ui, d'après ce que j'ai su, était tel qu'on ne pouvait voir chose plus parfaite en cette matière, n
C'est le Livre du Roy Charles^, livre qui permet bien de dire que Charles IX était plutôt chasseur que roi. Les observations v sont si fines et le tour en est si a^jréable, qu'on croirait entendre un vieux {jentilhomme lettré con-
' M. Henri Ghevreul a publié récemment l'intéres.sant Livre du Roy Charlex, d'après le manuscrit «le la bibliothèque de l'Institut. Cette édition .1 été fort soignée, autant au point de vue littéraire qu'au point de vue typographique. (Paris, chez Auguste Aubry, 1859. Imprimerie Bonaventure et Ducessois.)