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LE ROI ET MONSIEUR

soir, vint dimanche an bal de Ja cour, et environ vers minuit; — comme c'est ici la coutume, à chaque fête, d'accompagner le Roi à ses c^partements , — il ne manqua point à être de la suite. Tout le monde s' étant retiré, Monsieur resta seul avec le Roi et la Reine. Adressant la parole à Leurs Majestés d'une manière aussi courtoise que respectueuse, il leur demanda la bonne permission de se rendre en Angleterre, les assurant de ne pouvoir différer plus longtemps son départ, disant aussi qu'il voyait bien que la Reine mère n'arriverait pas de sitôt, et ajoutant que par ce fait la Cour tarderait à partir de Paris. Le Roi lui répondit — comme j'en ai eu l'assurance — qu'il ne pouvait que lui répliquer ce qu'il lui avait déjà dit, qu'il n'approuverait jamais une résolution ainsi prise, en face de tant de dangers et de choses contraires, qu'il ne pouvait être sur des , intentions de cette Reine comme des idées de son peuple à l'égard de ce mariage; qu'en admettant même le succès, c'était chose certaine que de cette alliance il ne résulterait pas d'enfants. Le Roi exposa encore à Monsieur le danger des corsaires pendant la traversée, et mille autres périls dont il serait entouré après son ari-ivée dans l'île, protestant enfin et prenant la Reine sa femme à témoin que, de tous les malheurs et de toute la honte qui pourraient advenir, il voulait en être absous, et auprès du Seigneur Dieu et auprès des hommes.

» Monsieur lépondit à Sa Majesté qu'il avait tout prévu, mais qu'il avait résolu de partir et qu'il suppliait le Roi de ne pas apporter d'obstacles à sa propre grandeur; qu'en outre du saufconduit dont il était possesseur, il était sûr des intentions de la Reine d'Angleterre, auprès de laquelle, comme preuve de plus haute confiance, il voulait se rendre en simple particulier, laissant toute sa maison ici, sauf à lui faire passer ensuite la mer ou à revenir lui-même, comme il croyait devoir le faire bientôt. Leurs Majestés ajoutèrent qu'entre autres considérations touchant la Reine d'Angleterre, on ne pouvait oublier qu'elle avait rassuré aussi la Reine d'Ecosse, puis qu'elle l'avait faite prisonnière et qu'elle la tenait encore en cet état. Le Roi et Monsieur convinrent d'en conférer de nouveau le lendemain matin; aussi hier sont-ils allés seuls, en voiture, à la maison du médecin Miron, où ils dînèrent eu particulier, sans avoir décidé autre chose. Le soir, Sa Majesté se rendit à Saint-Germain, et j\îon-

580 DE LÀ DIPL():\IATIE YÉMTIE^WE.

sieur, avec sept de ses serviteurs et un son! (jcntilhornine, M. d'Oriio, prit les postes de Picardie. Il a cherché cependant à faire croire à tout le monde, et même aux siens^ qu'il allait Aoir la Reine mère et qu'il voulait être ici dans vinjjt jours, — comme beaucoup le croient encore à présent. — Quant à moi, j'ai appris tout cela ce matin et de bon lieu, et il en est ainsi que je le fais savoir à Votre Sérénité. J'ajouterai que le lioi a montré un {;rand déplaisir au sujet des résolutions périlleuses de son frère : cependant il lui a fait donner soixante mille écus et il lui a offert un superbe diamant en signe d'amitié lorsqu'il a pris couffé de lui. Voilà, jusqu'à présent, tout ce que j'ai pu apprendre de particulier sur ces affaires*. »

Ce n'est pas tout; peu de jours après, le même ambassadeur obtient une audience nouvelle, et le cours de la conversation amène Sa Majesté à parler du départ de son frère. Voulant prouver au Sénat combien ses sources étaient sûres, l'ambassadeur écrit :

« Le Roi m'exposa à ce sujet tout ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire; il m'ajouta seulement, entre autres raisons données par le Duc, que Monsieur lui avait dit qu'il ne comprenait pas qiie puisque lui, Henri, avait eu la couronne de Pologne sous le règne de Charles IX son frère, il ne voulait pas que lui, d'Alençon, eut la main de la Reine d'Angleterre sous le sien, à quoi le Roi répliqua que ce n'était point une même chose d'être élu par une nation ou d'aller courir des aventures pour obtenir une couronne ^. "

D'Alençon était donc parti ; il n'avait pas rencontré de corsaires et s'était présenté sain et sauf à la Reine Elisabeth : quand il fut question de maria{;e, les grands jetèrent les hauts cris; bref, soit pour une cause, soit pour une autre, cette première né^jociation échoua. Parti de la Cour de la Reine, qui avait fort Qoidé sa personne, il reçut, à

1 Dépêches de l'ambassadeur vénitien près la Cour de France (13 août), 1579. Pour l'original italien. Archives de Venise; pour la copie, ma Collection, Portefeuille des extraits.

2 /(/., iliid. Dépêche du l*^' septembre 1579.

LE BILLET DE LA rxELNE D'ANGLETERRE (1577.) 581

quelques jours de son départ, une lettre que je trouve ainsi annoncée par l'ambassadeur, dans sa dépêche du 1 8 octobre :

«JLa Reine d'Angleterre a envoyé à Monsieur un (gentilhomme chargé de lui remettre une montre magnifique et un tour de toque orné de joyaux d'une valeur de quatre mille écus, le tout avec une affetiuosa letlera dont j'ai eu la copie par un moyen très-secret. J'en adresse la traduction du français en italien à Votre Sérénité, ii

A cette dépêche était jointe cette pièce :

Traduction de la lettre de la Reine d'Angleterre , écrite en français'^ et de sa main, à Monseigneur, le 12 octobre, avec laquelle elle lui envoyait une tnontre et une toque d'une valeur de quatre mille écus.

i( J'envoie ce peu de mots écrits de ma main à Votre Altesse, pour l'assurer du bon état de ma santé. 3Ivlord Co])et, qui vous rendra amplement conq:)te de tout ce qui nous est parliculier, vous dira corubien je continue à vivre dans le désir de vous rendre heureux. Je vous prie donc de lui accorder, pour tout ce que vous voudriez me faire savoir-, luie confiance égale à celle que vous me donneriez à moi-même. Puisqu'il est mon bon et fidèle serviteur, il est conséqueunnent celui de Votre Altesse, à laquelle j'envoie deux petits présents. Je veux qu'en portant l'un à votre cou vous avez sujet de vous souvenir de moi à toute heure! Veuillez voir dans l'autre, qui est un toui- de toque, l'image de la couronne de ce royaume que je voudrais d'autant plus vite vous mettre , de nui propre main, sur la tête, si j'en avais absolument le pouvoir; ce dont je ne doute pas que vous ne soyez sûr, et counue pourra vous en convaincre d'autant mieux ^I. de Simier, votre ambassadeur à ma cour. Après quoi je prie Dieu de donner à votre personne toute la félicité et la gloire; pour lesquelles les rois sont au monde!

)) ElISAHKTU. ))

* Le texte de ce billet est donné en itdlien par l'amljassadcur, qui l'envoyait au Sénat traduit par lui d'apifs l'urijjinal en français dont il avait eu couununicaliuii à Paris. Je ne sais si cet orijjinal existe : eu cas de népative, la curiosité de ce billet aurait d autant plus de prix.

582 DE LA DIPLOIMATIE VÉMTIE^NE.

Ce sont des détails fort orifjiiianx; les dépêches vénitiennes en sont remplies : il faut du reste dire cpie les temps et les personnages y prêtaient fort. Il arriva j:^our d'Alençon ce qui était arrivé poiu' d'Anjou; la Reine Elisabeth, mal^jré cette protestation charmante, ne lui donna ni sa main ni sa couronne, sous de nombreux prétextes alléjpiés, parmi lesquels le ])lus sérieux était la violente opposition des (jrands du royaume. D'Alençon porta alors son esprit à d'autres aventures, mais il ne réussit pas plus dans les unes que dans les autres. Sa mort ne devait d'ailleurs pas être éloijfuée de cette grande déception : il venait de mettre encore à l'épreuve l'humeur conciliante de la Reine mère, qui avait dû quitter la Cour et l'aller trouver dans sa ville de Chàteau-Thierrv, lorsqu'une maladie rapide l'enleva à la vie : cela en 1584.

Pour Catherine, depuis que son fils Henri était sur le trône, sa vie avait toujours été la même : luttes politiques et plaisirs de cour. Elle avait eu à lutter contre les Politiques, contre les Mal contents : les uns et les autres faisaient des manifestes, ils ne voulaient pas de ceux qu'ils appelaient à la cour les Italiens, c'est-à-dire les serviteurs de la Reine, le chancelier Birague, le duc de Nevers, le maréchal de Retz; ils détestaient les Quise, les traitant d'étrangers, d'anti- Français. Ce parti des mécontents embarrassait fort la Reine, car il inaugurait un nouveau genre d'ennemis qui n'étaient- ni huguenots ni catholiques, et qui prétendaient entrer en lice non pour cause de religion , mais ])our cause de gouvernement. C'étaient ceux encore qui demandaient la convocation des Etats généraux, autre source profonde de gène et d'embarras pour la grande modératrice degli affari. De tous côtés, causes de guerre civile! Combien la France est abaissée! Qu'eiit-il fallu au royaume?

CATHERINE ET LE ROYAU:\!E. 5SJ

Une guerre extérieure. Catherine était trop fine pour n'en pas comprendre la nécessité, mais elle y voyait des dangers bien plus grands pour la sûreté de sa maison et la garantie de sa puissance. Aurait-on pu vaincre sans que l'épée fût aux mains de Montmorency ou de d'Amville, et sinon dans leurs mains, dans celles des Guise, non moins dangereuses? Sur qui s'appuierait-elle? La faiblesse de son nouveau roi , son Henri , faisait la force de ceux qui ne servaient d'autre drapeau que celui de l'ambition ou celui de la haine des partis. Quand on considère tous les obstacles, tous les désordres de cette époque, on se demande comment le royaume put se maintenir royaume sous le dernier Valois. Les finances avilies, dégradées, compromises! A l'étranger, à Venise, à Piome, à Florence, ces grands banquiers des intérêts politiques, plus de crédit! Venise et Rome étaient même alors les grands créanciers de la couronne.

La Reine, dans ces désordres, trouvait moyen d'obvier à tout : c'est en cela qu'il la faut admirer. Elle osait dire à propos d'elle-même : Prudentia fato major ! Elle se savait honnie par des partis dangereux, par des factions ambitieuses, par des chefs redoutables, accusée de tous les malheurs de la France, mais elle était toujours la même, toujours selon le jugement bref et piquant du Nonce, qui la représentait à la Cour de Rome « sospettosissima et gelosissima, dove si traita di scemargli auttorità o voler li esser compagno nel regnare, sur le qui vive et très-jalouse, lorsqu'il s'agit de diviser son autorité ou de prétendre lui être rival dans la puissance ' » . Temporiser et jouer avec les factions, se servant de l'une contre l'autre, perpétrant l'œuvre de les user, elle n'a pas d'autre programme.

* Dépêches du Koncc; Salviati, Annules ecclesiastiri , citées plus liaut , t. I. JManlissa documentoruni.

Au point de vue de l'habileté, c'est une artiste. Elle a laissé voir devant les dangers et les opinions une sorte de rire sceptique rpii a de cpioi surprendre. Elle est sûre de ses moyens, elle contourne les difficultés, elle ne tranche pas le nœud {jordien ])ar le couteau, elle en étudie la contexture; elle se joue avec le problème, et elle ne sait jamais comment elle le résoudra! Elle offre cette particularité singulière dans une existence si politique, de ne pas regarder à la fin , mais seulement aux moyens. « Je ne m'en soucie pas qui le trouve bon ou mauvais, » écrit-elle. Ainsi elle se moque. Elle connaissait les Français admirablement et les laissait parler tout à leur aise : telles de ses lettres révéleront des merveilles d'esprit et d'humeur où la finesse de l'Italienne rivalise avec l'allégresse de la Gauloise. On publie sur elle des livres affreux, des pamphlets inouïs, on l'accuse avec une énergique aigreur : elle lit tout et poursuit le cours de ses négoces avec l'étonnante force de persuasion dont elle est douée à un si haut degré. T"n Vénitien, Giovanni Michieli encore, car il est à la cour une troisième fois en 1575, où il est venu complimenter le Roi Henri sur son mariage de Lorraine, a compris cette nature avec une pénétration rare. Il ne lui consacre pas de longs discours, mais il la peint par un trait de maitrc;. « Je veux montrer, dit-il, toute l'étendue de sa finesse à Votre Sérénité. » — Assurément il y réussit bien. On sait que les astrologues avaient pronostiqué non-seulement la brièveté de la vie du Roi et sa stérilité , mais encore la brièveté de la vie de Monsieur, dernier enfant mâle de la Reine : elle y pensait souvent, et si elle eut jamais de poignants chagrins, ils tenaient à ce dur pronostic, qui, d'année en année, à voir le dépérissement de Henri et les désordres aventureux d'Alençon, menaçait si fort la Reine d'être justifié par l'événement.

IIAlilLETÉ DE CÀTIIERI>E DE :MÉDICIS. 585

« Comme clans ce double cas, dit l'ambassadeur, la couronne reviendrait à son cendre le roi de INavarre, elle se sert de sa fille qui est la femme de ce Roi pour le {jajjuer, et elle prétend y avoir déjà réussi. Elle s'attache même son oncle le cardinal de Bourbon, homme tout à fait inoffensif, qu'elle emmène toujours avec elle, ainsi que le duc de Montpensier, (pTelle a fait son confident intime, qui est un bon prince, un peu soldat et homme fort débonnaire. L'un et l'autre sont du sangf roval et des plus proches parents du roi de INavarre. Son but est de l'ester toujours maîtresse et de conserver son aulorité, dans le cas même où la succession rovale parviendrait à son {{^endre, comme si elle croyait ne devoir jamais mourir; assurée, ainsi qu'elle le dit, qu'en ayant le Roi de son côté, elle ne perdrait rien de son pouvoir i-t de sa réputation, quand même le royaume tout entier serait contre elle. »

Ce dernier trait, de la part de l'ambassadeur, est d'une justesse remarquable. Catherine n'est jamais sortie de ce principe, étroit du reste, mais ])ien fait pour montrer avec quelle ardeur elle devait tout employer, tout imaginer, tout féconder pour satisfaire à Vaffetto di signoreggiare , à la passion incarnée d'être toujours la Reine du royaume plus encore que la Reine femme et mère de nos rois. C'est la chose qu'elle veut, ce n'est |)as le titre. Elle a si peur de la perdre, qu'elle redoute plus encore ses trop iHenveillants amis que ses ennemis les plus déclarés. Aussi n'a-t-elle jamais consenti à des alliances politiques trop protectrices.

Elle nous évita l'intervention espagnole. Par la ténacité qu'elle eut h la couronne, ne fut-elle pas la plus sûre forteresse contre l'ambition fiévreuse qui couvait, au sein de l'Escurial, des projets envahissants? Elle aimait si peu à voir l'étranjjer dans nos affaires, qu'au besoin elle levait haut la tête devant des conseils tpii sentaient ou le reproche ou la protection. Elle connaissait trop l'intérêt d'Etat (car elle l'avait beaucoup prati(pié) pour laisser à d'autres puissances qui voulaient prendre le nôtre en trop haute consi-

dération , le soin trop vi{jilant de s'en occuper. « Et vous prie de remercier le Roi votre mari des honnêtes offres que son ambassadeur m'a faites continuellement devant ces troubles, « écrit-elle, un jour, à sa fille la Reine d'Espagne '. Gela dès les premiers temps de sa régence. Sans Catherine de Médicis, Philippe et les Guise nous eussent accablés; la France n'était pas huguenote comme un seul homme, et le parti huguenot, cpii alors eût été le vrai parti français , n'aurait jamais pu triompher des forces d'Espagne. La position politique de Catherine offrait cette singulière contradiction de ne contenter ni amis ni ennemis : contre de tels chocs , il fallait du génie pour se maintenir. Les ambassadeurs du Pape non plus que ceux d'Espagne ne l'ont jamais beaucoup trouvée la facile servante de leurs intérêts. Plus d'une fois, malgré les trou- })les, maljjré le besoin qu'elle aurait eu du secours de leurs maîtres, elle leur fit sentir le poids de sa volonté. Un jour, l'ambassadeur du Pape, dans une audience, lui exj)rime quelque mécontentement sur le tour des affaires. « Je ne me peus garder de luy dire, écrit-elle encore à sa fille, qu'il luy devoit suffire de parler des affaires de son maistre et ne se mesler point de ce (|ui se faisoit icy, et moins l'interpréter aultremeut que bien ; et que je m'esbayssoys plus de luy encores que d'un autre, m'estant teim comme il est et sachant le respect <pie j'ay tousjours eu envers Sa dite Sainteté et ce qui concerne l'honneur de Dieu et bien de son Eglise, où je vouldroys bien que l'on pmirveist plus par effect que par apparance, voyant les embarras en quoy nous estions, et le mal que personne en ce rovaulme ne sentoit plus que moy, ne qui en porte plus de regrets ^ . »

* Néqociations noua Fraiiçoin II. Papiers d'Etal^ etc., réunis et publies p.ir Louis Paris. (Dcjcumeiits inédits pour sci'N'ir à l'iiistoire de France.) a Id., ibid.

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