DERNIERS JOURS DE CATHERINE
jours courtoise, et elle a des entretiens fréquents pleins de confiance et d'abandon avec le Vénitien. La difficulté des affaires de France s'était compliquée de la querelle avec le Duc de Savoie qui réclamait une province, le marquisat de Saluées. L'entretien de la Reine fut tout à cet objet. Elle ne laissait pas que d'accuser un peu le Pape, qui, dans ces embarras de la Cour très-chrétienne, ne semblait pas enclin à se signaler d'une manière bien franche :
« Plaise à Dieu, dit l'ambassadeur, que le Pape, auquel incombe principalement, comme père de la chrétienté, de savoir la vérité sur toutes ces machinations, ne soit lui aussi du nombre de ceux qui travaillent à au^jmenter les confusions ! » « Aussitôt la Reine m'interrompant, u Monsieur l'ambassadeur, dit-elle, vous voyez avec quelle confiance je vous parle; eh bien, je vous dirai que le Pape est un certain homme qui ne compreud rien aux choses d'État. Je le déplore autant qu'il se peut et aussi pour votre République, à qui importent é(jalement tous ces événements * . »
Ce fut dans cet embarras d'affaires, le Pioi étant hors Paris où il n'osait rentrer, pendant une session d'états généraux où le duc de Giùse paraissait être plus roi que le Roi même, qu'une maladie légère d'abord, mais aggravée par les commotions, s'empara de la Reine mère. Le 19 décembre, l'ambassadeur annonce h son gouvernement que la Reine mère est prise de fièvre : cependant elle se remet peu de jours après. Mais l'avant-veille de Noël, au matin, le Roi son fils entre dans ses appartements, et lui fait part du meurtre de Henri de Guise qu'il a ordonné et fiiit exécuter, se réjouissant étrangement de penser qu'enfin , par cette mort, il commence à être Roi de France. La Reine mère fut atterrée par la nouvelle d'un si grand coup : son instinct
1 Giovanni Mocenigo, ses dépcclies. Lettre de Blois, le 5 iléceinbre 1588. Arc/tires de Venise pour les originaux; ma Collection (portefeuille n° 14) pour les copies.
des choses lui révéla la profondeur du gouffre dans lequel Henri s'était jeté par ce meurtre. Elle vit la ?>ance soulevée, le Roi moins roi que jamais dans l'opinion de ses sujets; ce n'était pas que ce coup ne fût très-osé et trèsgrand, car pour traître au Roi, Guise l'était, mais il était aussi l'idole du peuple et des prêtres, le roi de Paris. Pour toucher à un tel homme, dans des circonstances de popularité reli[]ieuse si excessive qu'elle atteignait jusqu'au ridicule, pour faire face aux conséquences qui devaient nécessairement succéder, il fallait avoir une autre tète que celle de Henri III et posséder une autre force d'âme! La Reine mère le comprit hien : elle comprit aussi que pour elle-même son rôle était fini. Si pour un tel coup d'Etat, si dans une matière si grande elle n'avait pas été consultée, quand donc, à l'avenir, le serait-elle? Le seul fait de s'être passé de son conseil, de ne l'avoir pas initiée à un tel dessein, de n'avoir pas interrogé sa prudence sur la maturité du fruit, était aussi un coup d'Etat. Pour Henri III, ne pas consulter sa mère et tuer le Guise, c'était accomplir deux coups d'Etat! Sa réponse fut brève et significative :
« Mon fils, cela me fait plaisir, pourvu que ce soit pour le bien de l'État, et elle ajouta avec un soupir : Du moins je le désire ardemment ' . »
La Reine mère ne survécut point à ces émotions sanglantes : elle avait pu faire la Saint-Barthélémy, elle aussi elle avait tué un homme, l'Amiral, mais alors, au lendemain de cet attentat, elle était debout, prête à parer les contre-coups de la mine dangereuse qu'elle avait fait éclater, et d'ailleurs elle se sentait alors et la force de l'esprit et la force de la main. Aujourd'hui, au lendemain du
^ Giovanni Moceni^jo, id. ih'ul., dépùche du 26 décembre 1588.