‹ La diplomatie VénitienneChapitre 27 sur 246 · AUTRE RELATION SUR LA COUR DE SAVOIE · texte numérisé non relu

AUTRE RELATION SUR LA COUR DE SAVOIE

L'anibassudeur entre ensuite dans les détails intérieurs du pays, passe en revue les différentes classes, rend compte des finances, des possessions de Savoie et de Piémont, et enfin de l'état et de la nature des rapports politiques existants entre le duc et les cours étrangères.

La seconde relazînne publiée par le chevalier Cibrario est de Galterin Bele^jno , ambassadeur auprès de Charles- Emmanuel II; il vit et connut la cour de Savoie de 1667 à 1670. Le duché avait subi de (jrands revers depuis Emmanuel-Philibert, particulièrement au temps de Yictor- Amédée, père du duc Charles-Emmanuel II et mari de la princesse Christine, sœur de Louis XIII, qui, à la mort de son mari, fut réjjente de Savoie et tutrice du petit duc. « Princesse, dit l'ambassadeur, dont la conduite a permis de douter si elle méritait plus les élo(>es ou les blâmes du monde, par l'union qu'elle a faite de beaucoup de vertus à beaucoup de défauts. » Bele^jno s'étend avec complaisance sur les possessions diverses du duc, et, après avoir bien dit qu'il avait trouvé et laissé Charles-Emmanuel II dans les délices de la paix et au sein d'un gouvernement peu agité, il aborde aussitôt les points capitaux de sa relazione, et les répartit ainsi : les Etats de Son Altesse, divisés en quatre parties; les forces et les ressources de chacune d'elles, particulièrement au point de vue militaire; leurs capitales; le conseil du prince, à la tète duquel est le grand chancelier, qui , selon le langage de l'ambassadeur, représente la personne du souverain. « Il est à la fois l'œil du prince par lequel il regarde la face de ses États , l'oreille avec laquelle il doit entendre les plaintes de ses sujets, et la langue pour déclarer ses Aolontés et j)rononcer l'oracle de ses édits. » Suivant l'ordre des notes qu'il a prises, l'ambassadeur parle des Ordres de la maison de Savoie et fait l'historique de celui des vSaints Maurice et

Lazare, puis il en vient à la personne dn prince et en fait cet habile portrait :

« C'est un prince très-actif et de mérite, uiaitrc dans l'art de feindre, sujet à la moindre impression, affable du reste, rompu à toutes les fatigues, dédaigneux des dangers et quelque peu porté à la sévérité. Jusqu'à pi-ésent il n'a admis personne à sa faveur, il prend soin lui-même de toutes les affaires, il est assidu au conseil, donne de fréquentes audiences, et une fois les discussions finies il décide en beaucoup de choses, selon son bon plaisir, souvent même contre l'opinion de ses conseillers. Aussi est-ce coutume de dire qu'il préfère se tromper lui-même et lui seul que de bien faire d'après l'avis des antres, avant été élevé dans l'opinion d'être plus grand qu'il n'est et de pouvoir s'égaler aux plus grandes puissances; il apporte inie vraie passion dans la prétention qu'il a d'être reconnu tel partons les princes; et franchement, c'est le seul défaut et le seul travers dont il soit dominé. »

L'anibassadenr s'occupe ensuite des alliances de Charles- Emmanuel II; il représente sa cour et la famille souveraine, et, comme c'est l'usage dans toutes les relazioni, il finit par l'exposé des rapports j)oliti(pies de la cour de Savoie avec les autres cours de l'Europe.

Marco Foscarini est l'auteur de la troisième relazione contenue dans le livre de M. Cibrario. La maison de Savoie de ducale venait d'être reconnue royale. Le plus grand de ses j)rinces , Victor-Amédée II , lui avait récemment acquis un éclat (jue jusqu'alors elle n'avait pas connu; Charles II, son fils, venait de monter sur le trône, et la Républi(pie de Venise, qui depuis soixante-douze ans avait rompu ses rapports diplomati(|ues avec le gouvernement de Savoie, envoya alors au nouveau roi, pour le complimenter, le plus illustre de ses représentants, Marco Foscarini.

Saluons au passage le nom de ce grand homme, l'un

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des plus remarquables entre tous ceux qui ont fait honneur à Venise, non-seulement pour la merveilleuse sagacité dont il a donné tant de preuves en politique, mais saluons aussi en lui l'ami des lettres, le savant sincère et l'auteur éminent de ce beau livre : Délia letteratiira vcneziana. Aussi glorieuse devait être la fin de sa carrière que brillant en avait été le commencement. Marco Foscarini mourut doge de la Sérénissime République, après avoir servi cette patrie par nombre de hautes missions accomplies avec succès, et l'avoir honorée par nombre de livres écrits avec un talent de premier ordre et un goût des plus sûrs. Il réunissait les qualités d'un savant écrivain et d'un penseur brillant : dans l'Histoire littéraire de Venise, il est essentiellement \\\\ classique.

Quelle place d'ailleurs ne lui doit pas être réservée — et place d'honneur assurément — dans un ouvrage comme celui-ci , dont le but est de glorifier les monuments écrits de la diplomatie vénitienne, à lui, Marco Foscarini, qui, dans un temps où on a tant négligé l'usage et le secours de ces précieux textes , leur consacra de superbes pages de critique et d'appréciation , en leur donnant pour cadre grandiose son œuvre Délia letteratura veneziana , l'une des plus belles publications classiques de l'Italie au dix-huitième siècle ! Il fut en effet le premier critique et le premier historien des relazioni; le nombre qu'il en a recueilli fut énorme, et nous en avons la preuve dans le catalogue de ses collections manuscrites, publié par M. TommaSo Gar dans l'un des volumes de VArchivio storico italiaiw. Cet homme, dans son culte profond pour l'histoire, avait pressenti la valeur que prendraient les documents vénitiens aux yeux de ceux qui, au dix-neuvième siècle, en feraient l'objet de leurs études. Il avait formé l'archive la plus précieuse en instructions diplomatiques de tout

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penre et sur tout j)ay.s (|u'il soit donne à un particulier de former; la l)il)li()thèque imjxhiaie de Vienne possède aujourd'hui cette collection iuappréciable : c'est l'un de ses trésors. Marco Foscarini le premier a donc éveillé sérieusement et hautement l'attention savante sur les relazioni de Venise, et il les a appréciées esthétiquement. Qui avant lui avait parlé de leurs mérites et de leurs ressources en appréciateur et en critique non superficiel? Personne. Je n'appelle pas une critique et une appréciation les quelques j)aroles de si^^nalement, avantageux du reste, du publiciste de ]5Î)8, Scipione Ammirato, ni même celles de l'érudit bibliothécaire de Mazarin, le vénérable Gabriel Naudé; il faut venir jusqu'à Wicquefort et à Foscarini pour l'encontrer ceux (jui , mieux que tous leurs devanciers, ont révélé l'importance et l'utilité de cette coutume particulière à la diplomatie de Venise, je veux dire l'acte di far relazioue.

Marco Foscarini était d'autant mieux venu à les apprécier, f[u'au nombre de ses occupations diplomatiques, il avait regardé les études auxquelles l'obligeait l'œuvre de ses relazioni comme les plus attachantes. A les lire attentivement, on reconnaît la volonté d'un bon style et la marque de la pénétration ; tout y est en grande harmonie, le cadre, le tableau, les personnages, les détails, puis les idées et les enseignements : témoin cette belle et grande relazione au retour de l'ambassade extraordinaire qu'il remplit à la cour de Savoie, et dont la publication première est due au chevalier Cibrario.

Cette relazione n'est pas un simple discours, mais un livre, tant par l'étendue que par la bonté et la sûreté des détails. Aujourd'hui que la maison de Savoie est dans un si grand relief, et que, par suite des circonstances récentes, elle attire sur elle les regards du monde , cette lecture qui

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s'étend à son passé est une des excellentes (pi'on puisse faire.

En 17 42, au lendemain pour ainsi dire de la mort de Victor- Amédée, l'ambassadeur Foscarini venant de raconter le règne florissant et d'énumérer les qualités politiques du feu roi , se sert de cette éloquente transition pour entrer sur le domaine du roi, fds et successeur de Victor- Amédée :

« Puisque j'ai décrit ce royaume pour indiquer les transformations de la maison de Savoie dans les cent quatre-vingts dernières années, Vos Excellences peuvent, pour en saisir aisément les contrastes, mettre en comparaison sa puissance avant Emmanuel-Philibert et celle dont Victor- Amédée a investi le roi présent. Vos Excellences trouveront que les Étals sont une fois plus étendus, la richesse publique triplée, des dispositions excellentes Introduites dans le gouvernement, les métiers les plus utiles dans le peuple, les jiuidictions étrangères réduites do moitié, des forces établies, les frontières nuinles de places fortes, la capitale embellie d'édifices, et les souverains parvenus au titre roval *. »

Et que faudrait-il dire aujourd'hui, si nous avions à faire la relazione sur l'état actuel de la politique et des possessions de cette maison? Pour que l'écrit en fût curieux et imposant, il faudrait lui donner les divisions de ces trois puissantes transformations :

Duché de Savoie sous Emmanuel-Philibert; Royaume de Sardaigne sous Victor- Amédée ; Royaume d'Italie sous Victor-Emmanuel.

Tel serait le tableau sur lequel il faudrait porter ses regards pour « saisir aisément les contrastes » . Mais, ne

* Relazioni, Cibrario, p. 149.

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voulant sortir de mon sujet , je renvoie au livre du (•li(;valier Cibrario, au troisième chapitre, à la relazione, au classique morceau d'éloquence politique de Marco Foscarini.

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