‹ La diplomatie VénitienneChapitre 30 sur 246 · MOUVEMEM DANS LES RECHERCHES · texte numérisé non relu

MOUVEMEM DANS LES RECHERCHES

sion, réunis par M. Je (jenëral baron Pelet, venaient de paraître , de telle sorte qu'en un même temps on peut connaître Je côté militaire de Ja grande lutte dont le travail de M. INIignet offre Je côté diplomatique. A ces premières marques de Jiaute autorité venait se joindre Je voJume du Journal des états généraux tenus à Tours en 1484, rédigé par Jehan Masselin, traduit et imprimé avec Je texte en regard. Mais les Jivres à l'impression ou en préparation étaient plus nombreux encore, et leur liste déveJoppée faisait présager au roi de riches matériaux pour les érudits et les lettrés. Le ministre annonçait YHistoirc en vers de la croisade contre les hérétiques albigeois , traduite sur Je provençal par M. Fauriel; la Chronique en vers des ducs de Nortnandie, par Benoît de Sainte-More, en langue normande du treizième siècle, copiée par M. Francisque Michel sur le manuscrit original de la Tour de Londres; la Chronique du religieux de Saint-Denys , confiée aux soins de MM. de Barante et Bellaguet; les Registres originaires du parlement de Paris; les Registres de la chambre des comptes; le Trésor des chartes, extrait sous la surveillance de M. Guérard, membre de l'Institut; les Cartulaires de l'abbaye de Saint-Bertin et de l'Église de Notre-Dame de Chartres. Une commission était instituée à Besançon, sous la présidence de M. Charles Weiss, avec charge de dépouiller les quatre-vingt-cinq volumes in-folio des Papiers d'Etat du cardijial de Granvelle, et M. Champollion-Figeac moissonnait dans les vastes collections de la Bibliothèque 'royale, dans le but de former le recueil des Lettres des rois, 7'eines, princes et princesses de France aux rois , reines, princes et princesses d'Angleterre, depuis le treizième siècle jusqu'à la fin du seizième. De toutes parts les marques d'un grand mouvement, partout celles d'une vive impulsion. Alors aussi furent ordonnés des voyages à travers la

France aux hommes les plus capables d'en comprendre le but et d'en assurer le succès. Ainsi M. Michelet visita les dépôts de Poitiers à Bayonne, de Pau à Toulouse et Montauban, de Gabors à Bourges et Orléans; M. Leglay parcourut le Nord; MM. Redet et de la Fontenelle, le Poitou; M, Weiss, le Doubs et le Jura; M. Granier de Cassaynac, le midi de la France, et M. Francisrpie Michel, l'An^^ieterre. Dans la seconde série des travaux, c'est-à-dire celle de l'histoire des lettres et des monuments, brillaient les noms célèbres de MM. Cousin et Prosper Mérimée; M. Cousin venait de livrer au comité son manuscrit des OEuvres inédites d'Abailard, et M. Mérimée adressait, pendant sou voyage en Bretagne, des rapports sur l'archéologie de cet ancien duché.

La collection des documents inédits en était arrivée à ce degré de prospérité et d'activité, lorsque plusieurs copies des Relazioni sur la France, pendant le seizième siècle, appartenant à différents fonds de la Bibliothèque royale, furent indiquées et présentées à M. Guizot, comme autant d'œuvres inédites méritant l'attention : un simple coup d'œil révéla au ministre l'intérêt véritable de ces documents, et il mit ses soins à leur faire prendre place parmi les ouvrages de la collection. Vers la fin de 1836, et pendant l'impression de Paris sous Philippe le Bel, par M. Depping, le savant M. Fauriel, qu'une étroite amitié unissait depuis longtemps à M. Guizot , présenta au ministre M. Tommaseo, et le recommanda comme l'éditeur le plus capable et le plus convenable du travail sur les relazioni des ambassadeurs de Venise, dont le comité avait décidé la publication. M. Tommaseo était alors une des belles intelligences de l'Italie moderne et en même temps l'un de ses meilleurs écrivains. Vénitien résidant en France, il était naturel que ce fût lui, plutôt que tout autre Italien,

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qui eût mission de révéler, dans le lieu de son séjour, les titres glorieux de sa patrie , que jusqu'alors on avait trop laissés dans l'ombre. Il mit de l'ardeur à son ouvrage et de l'éloquence autant que du goût à sa traduction. Mais il lui manquait sinon complètement, au moins en grande partie, deux qualités essentielles pour l'exécution de semblables travaux , je veux dire une érudition suffisante et ce qu'on pourrait appeler le culte pour les textes. M. Tommaseo était trop artiste, trop philosophe, trop penseur, pour apporter Tine passion signalée à couvrir de notes nécessaires et d'éclaircissements les marges de ses manuscrits, ou à se rendre un compte exact de l'authenticité d'un texte plutôt que d'un autre. Aussi les deux volumes de relazioni vénitiennes qu'il a jmbliés dans les Documents inédits pèchent-ils à beaucoup d'égards. Que n'a-t-il comparé les textes des relazioni? S'est-il préoccupé des originaux? A-t-il confronté les dates? Jadis j'aurais douté, aujourd'hui j'ai l'assurance qu'il n'a point accompli ces graves devoirs. Il n'a point cherché en dehors de la division des manuscrits italiens de la Bibliothèque royale de France , des textes qu'il était plus naturel de demander et de chercher à Venise. De là de grandes erreurs. Telle copie de ses 7-elations n'est que le reflet de l'original. Ce n'est pas ce qu'on fait dire à un auteur, mais ce qu'il a dit, qu'il faut reproduire : en de telles choses, il n'y a point de synonymes. Léopold Ranke a reconnu comme nous ces erreurs, et il ne tient pour bonnes que les leçons des manuscrits originaux qu'il a consultés et recherchés aux sources vraies, c'est-à-dire aux archives mêmes de Venise. Aussi dans son chapitre de la Délibération des Parlements au temps de Catherine de Médicis, lorsqu'il cite im remarquable passage de la relazione de Marc Antonio Barbaro, a-t-il soin de renvoyer au manuscrit des archives véni-

tiennes, ajoutant qu'il 1(; faut bien distinjjuer tle la copie non authentique imprimée dans la collection de Tommaseo. Un autre reproche que l'on peut trop légitimement adresser à ce recueil, concerne le petit nombre des documents que l'on puisse véritablement regarder comme relaziom. Fallait-il y mêler d'autres écrits dépouillés de tous les signes distinctifs d'une relazione d'ambassadeur? Je ne le crois pas. Que l'auteur n'a-t-il étendu ses recherches au delà des limites de la Bibliothèque royale à Paris! Quelle autre moisson alors il eût pu faire! Quel autre tableau d'enseml)le sur les affaires au seizième siècle il eût pu exposer ! Vénitien , n'eût-il pas . dû s'adresser à des Vénitiens, et entreprendre une véritable campagne auprès de tous les dépôts d'archives? Il n'a publié que neuï relazioni sur la cour de France pendant le seizième siècle; on en connaît dix-sept. C'est surtout à de tels égards qu'il faut regretter que M. Tommaseo n'ait pas eu un collaborateur dont l'esprit d'exactitude eût accompli pour lui la partie ingrate de sa tâche. Ses deux volumes parurent en 1838; ils furent fort goûtés dans le monde savant. La traduction en est bonne, le style a conservé de l'original cette chaleur et cette simplicité tout ensemJjle qui sont ses caractères. Bien que sa modestie lui ait fait dire « qu'étranger et depuis longtemps convaincu de la difficulté d'écrire ou traduire tolérablement quoi que ce soit, il ne peut qu'invoquer l'indulgence du public... » sa première préface donne la mesure du bon sens et de l'esprit de saine critique dont il est doué; la manière dont il caractérise, dès le début, l'œuvre politique qu'il a mission de produire en France est charmante : « Ce n'est, dit-il, ni de la diplomatie tortueuse, ni de la sèche statistique, ni de l'histoire façonnée d'après un système, qu'il faut chercher dans ces documents. On y trouvera des diplomates qui jugent en historiens, des historiens qui observent en hommes

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d'affaires, des écrivains qui n'arrangent pas leurs phrases pour être imprimées. Ils font leur part aux idées, mais sans négliger les faits; ils planent sur leur sujet, mais sans que les détails leur échappent ; ils insistent parfois sur ces petites choses qui sont le secret des événements et que dédaignent les historiens de métier; en revanche, ils en négligent d'autres dont les préjugés des savants ont exagéré l'importance '. » C'est à la première préface de son recueil que j'ai emprunté ces lignes de M. Tommaseo, préface non-seulement charmante quant à la forme, mais pensée avec vigueur et grandeur; j'aimerais à pouvoir reproduire ses pages dans leur intégrité. « Les Vénitiens, dit-il en jugeant les gouvernements et les nations, étaient assez haut placés pour bien voir; ils étaient assez puissants, dans ce temps-là, pour que l'admiration ou la crainte ne pût ofhisquer leur vue ou la troubler. Venise, cet asile de pêcheurs ou de fugitifs, ce groupe de pauvres petites îles unies par des ponts, était à elle seule un des plus forts gouvernements du monde, une grande nation; on la craignait en Italie et au dehors, on recherchait son amitié, on empruntait à sa richesse ; son alliance avec un gouvernement et son adhésion à un parti étaient regardées comme un heureux augure pour le succès des affaires. Le seizième siècle a été le dernier de sa force : la ligue de Cambrai et le combat de Lépante disent assez ce cpielle pouvait encore. Lorsqu'on songe à ce que Venise aurait pu faire pour l'Italie, on est indigné de cette politique égoïste et lente qui met toujours la ruse à côté de la force, qui n'ose se faire ni fortement craindre ni profondément aimer; mais si l'on compare ce système ambitieusement circonspect et savamment cauteleux à la perfidie heureuse ou bien à l'inertie puissante, à

' Documents inédits sur l'Histoire de France. Le volume des Relations des ambassadeurs vénitiens.

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Ja méchanceté effrontée et hypocrite à la fois de certains princes d'Italie , d'Espa(jne et de France , on sent que pour ne pas être entraîné par de tels exemples, il fallait encore dans ce gouvernement un fonds d'honnêteté et un grand sentiment de sa force. »

C'est par de tels aperçus et par de tels écrits qu'il faut apprécier les qualités de M. Tommaseo. Il est de ces hommes que le trojj d'érudition doit fatiguer; sa pensée veut l'essor. Il est fin et ingénieux à ses heures; la manière dont il présente et désigne les diplomates dont il a traduit et puhlié les discours est très-heureuse :

(t Parmi les auteurs des écrits que nous publions, dit-il, excepté j\'avagero, il n'y en a pas un de célèbre; Nicolas Tiopolo, à la vérité, a fait des vers amoureux, mais ce qu'il y aurait de plus surprenant, c'est qu'un Italien du seizième siècle n'en eût jamais fait. Presque tous ils ont été employés à d'autres missions jiolitiques, et les bibliothèques de France et d'Italie conservent plusieurs de leurs relations sur les différents États d'Europe. Cavalli et Suriano sont peut-être les plus féconds, Capello et Correr les plus remarquables, à en jujjer par les deux relations que je traduis, dont les aperçus fins et sûrs, les généralités savantes et appnvées sur les faits , frapperont le lecteur. Le travail de Suriano jwrte le titre de Commentaire historique et en a la forme; celui du secrétaire de Lippomano est un véritable voyage; celui de Michieli, envoyé en 1575 pour féliciter le roi sur son mariage, se rapproche, dans la première partie, du genre des mémoires, mais il reprend bientôt le toli d'un discours politique... »

Si la seconde partie de notnî travail n'avait poiu- hut de commenter, en citant leurs plus curieux détails, toutes les relazioni particulières à la France et à ses affaires, nous aurions le soin d'analyser dans ce présent chapitre la plupart des textes traduits par M. Tommaseo, et d'en faire ressortir les particularités les plus saillantes; mais devant être à même de mieux remplir ce devoir à l'endroit que nous avons indiqué, nous y renvoyons le lecteur et le

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curieux; ils ne trouveront pas seulement les relations déjà connues, mais aussi celles dont luie ligne n'a point encore été traduite; ils verront, d'après les détails que nous avons choisis, d'après les portraits, d'après les jugements que M. Tommaseo rapporte, — car je veux terminer ce chapitre par une citation qui lui soit propre, — que c'est avec cette honnêteté et ce sentiment de la force véritable, particulière au gouvernement de Venise, que les ambassadeurs jugent ordinairement de l'état de la France ; que , quoique intolérants en paroles bien plus que la République ne l'était en fait, ils ne dissimulent pourtant ni les torts ni les crimes du parti catholique; qu'ils apprécient Catherine de Médicis, les Guises, les Valois, les Bourbons, avec une rare impartialité d'esprit et une grande hauteur de vues; qu'ils n'ont nulle envie ni de trop embellir ni de trop noircir les actions humaines; car ils sentent qu'au fond de mainte vertu se cache souvent le levain du mal, que sous les dehors de certains crimes peut se découvrir quelquefois un sentiment honorable; que tout est complexe dans la vie, et qu'un parti d'un mérite absolu, non plus qu'un corps d'une seule face, ne saurait se trouver.

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