‹ La diplomatie VénitienneChapitre 33 sur 246 · SUFFRAGES DANS LA SOCIÉTÉ FLORENTINE · texte numérisé non relu

SUFFRAGES DANS LA SOCIÉTÉ FLORENTINE

Bonaparte, de la princesse Charlotte et du manjuis Gino Gapponi, vinrent se grouper dix autres personnages. Je dirai ici tous leurs noms : les uns sont bien sonnants aux oreilles italiennes, les autres se sont élevés par des conquêtes intellectuelles, d'autres enfin se sont illustrés au chapitre non moins honorable des bonnes actions : le marquis Azzolino, chef d'une des plus nobles familles des Etats romains, esprit très-cultivé , l'un des commentateurs des œuvres de ce génie puissant qui, en proie aux profondes amertumes de l'exil, consacra la gloire du treizième siècle italien par l'épopée de la Divina coDuncdia ; le mar- (piis de Bagno, son beau-frère, originaire de Mantoue; le docteur Branchi, digne représentant du barreau florentin, fondateur du bel ouvrage connu sous le nom de Corografia d'Italia di Attilio Ziiccagni Orlandini ; la marquise Ginori Venturi, une des plus grandes dames de Florence, modèle le plus parfait de la vivacité, de la grâce et de l'esprit, qui ont valu à cette ville une si charmante renommée; le comte Teodoro Mastiani Brunacci de Pise, qui, par son esprit de bienfaisance, a tant fait honneur à sa fortune; M. Giannini, publiciste illustre et politique habile ; le marquis Rinuccini , dont la protection éclairée a soutenu sans cesse la renommée littéraire de la grande famille de ce nom; M. Mayer, d'une famille suisse qui depuis longtemps a conquis ses droits de cité en Toscane, par la part généreuse qu'elle a prise sans cesse aux œuvres de bienfaisance et aux encouragements donnés à l'instruction publique; M. Sloane, étranger comme M. Mayer, Anglais connu par l'exploitation de ses riches mines de cuivre dans les Maremmes , et duquel on pourra dire qu'il fut bienfaisant avant et pendant sa fortune; M. Alfred de Renmont, ministre du roi de Prusse auprès de la cour de Toscane, et depuis à celle de Rome par intérim, écrivain

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clistinjjué , savant accompli et de la bonne école historique, c'est-à-dire celle qui apprend à dominer l'intérêt sans manquer en rioii à la vérité; le comte Louis Serristori, enfin, auquel son talent, sa loyauté et d'antres qualités des plus nobles, ont valu les ])lus hautes di^jnités de l'Etat : telle fut la compa^jnie, tels furent les p(;rsonnages qui se constituèrent en société pour la publication de toutes les relazimii vénitiennes sur le seizième siècle. A l'unanimité, la direction du travail, le soin de choisir ses collaborateurs, la remise enfin des pleins pouvoirs, furent confiés sans conditions à l'intelligente activité et au discernement si sûr de M. Eugenio Albèri.

Dans cette biographie — (pi'on me permette le mot — des re/<7r/o/n' vénitiennes, devant l'œuvre de laquelle nous n'avons pas reculé, malgré la longueur de détails inévitables qui ne peuvent avoir d'intérêt qu'auprès d'un pidilic bien restreint, dans cette biographie, dis-je, de documents si originaux, il convient que l'homme qui s'est le plus dévoué à leur succès et à leur popnlarité trouve ici des pages qui fassent mention de sa vie publique : le nom de M. Eugenio Albèri est désormais attaché au recueil si précieux dont il a vaillamment dirigé la formation. Aussi, à ce titre, est-ce pour moi un devoir de mettre en relief les nobles instincts d'esprit et de cœur auxquels M. Albèri n'a cessé de répondre activement depuis le jour où, par sa première œuvre, il a fait le premier pas dans la carrière des lettres.

La manière dont ce personnage si distingué a rempli sa vie jusqu'ici est des plus remarquables ; elle me représente bien cette activité inquiète et variée dans ses formes, qui a caractérisé l'esprit italien dans tous ses mouvements depuis notre restauration . Tantôt homme de science, tantôt publiciste, tantôt historien ou biographe, tantôt soldat national, toujours et partout à la conquête des libertés per-

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dues, M. Eugenio Albèri est ori^jinaire de Bologne; au lendemain de la révolution patriotique de 1831, dans sa vingt et unième année, il se rendit à Florence. Ses dispositions naturelles l'inclinaient à la fois au métier des armes et à celui de la plume, aux études militaires et lettrées : l'avenir lui réservait de s'exercer dans l'un et l'autre de ces camps cependant si opposés. Son début dans la publicité annonce bien un lettré chevaleresque; son premier livre, en effet, paru h Florence en 1830 et réimprimé l'année suivante à Turin , porte ce titre : Considérations sur les guerres d'Italie et du prince Eugène de Savoie.

« Je n'ai jamais rien écrit de ma vie avec plus d'entrain et qui m'ait donné de plus vives jouissances, » a dit l'auteur dans une note récente que j'ai sous les veux. Il fout bien reconnaître dans cette expansive franchise l'humeur d'un lettré qui ambitionne les épaulettes de général. M. Albèri fut singulièrement secondé dans ses goûts, même au milieu des temps les plus pacifiques. Vers 1836, il lui était réservé d'être appelé comme chevalier de compagnie auprès du frère de celui qui fut le plus grand homme de guerre qu'ait jamais au le monde. Le comte de Saint-Leu, prince Louis Bonaparte, ancien roi de Hollande, avant-dernier frère de Napoléon I" et père de Napoléon III, vivait depuis quelques années à Florence, lorsque, ayant désiré avoir auprès de lui un chevalier de compagnie, il attacha à sa personne l'auteur des Considérations sur les guey^res d'Italie du prince Eugène de Savoie. M. Albèri passa ainsi douze années auprès du prince Louis, dans des rapports d'intimité qui lui font le plus grand honneur. Il connut ainsi et sut apprécier l'excellente princesse Charlotte, fille du feu roi Joseph, femme qui a peut-être eu une croyance aussi ferme dans les destins pleins de grandeur de son beau-frère que ce beau-frère lui-même, alors dans l'exil, mais aujourd'hui

empereur des Français. Pendant les loisirs que lui laissait l'office de courtoisie qu'il avait à remplir auprès du frère de l'ancien Empereur, M. Albèri avait préparé de nombreux matériaux pour servir à V Histoire de la vie de Catherine de Médicis, histoire qu'il écrivit et publia en 1838. J'ai dit plus haut quels furent sa tendance et son but dans une telle œuvre, j'ai cité quelques-unes des propres paroles avec lesquelles il a commencé sa préface, voici maintenant celles dont il se sert pour la finir; elles caractérisent le tempérament d'éloquence dont l'auteur se montre souvent doué : (1 Nous verrons, dit-il, les fautes et les délits imputés à la reine se dissiper devant l'injustice de deux factions opposées qui la tourmentèrent jusqu'à sa mort, et que par les plus grands efforts, incessamment, elle tenta de concilier. Les factions, injustes toujours, toujours méconnaissantes, aux yeux desquelles la modération même est un crime, ont à l'envi les unes des autres outragé et calomnié la mémoire de cette grande Italienne, dont la politique conciliante a sauvé la France d'une division fatale. Les historiens français, auxquels il appartenait de la justifier, en raison des services qu'elle rendit à leur nation, n'ont pas rougi de perpétuer d'aussi injustes traditions, ayant voulu rejeter sur une étrangère les fautes de leurs propres concitoYcns. Mais espérons que notre peine et notre labeur rétabliront dans son intégrité une page si importante dans l'histoire! » La Vie de Callierine de Médicis fut, ainsi que je l'ai indiqué, la source inspiratrice des projets du marquis Gino Capponi, et son auteur reçut la mission de les exécuter. C'était en 1839; quatorze volumes de ce brillant recueil ont paru depuis, et cependant on peut dire que pendant cette période de temps, l'existence de M. Albèri a été envahie par un concours de circonstances aussi variées qu'opposées. Jusqu'à présent, en effet, nous

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n'avons vu que l'homme de lettres et l'historien dans M. Albèri; il nous reste à connaître l'homme de science attaché aux œuvres complètes de Galilée, et le soldat partisan attaché au drapeau italien , le défendant à Vicence avec son fils à ses côtés; puis vaincu, non sans gfloire, et négociant le salut des débris d'une armée auprès de ce même général Hess aux légions duquel nous prîmes^les aigles dans des batailles récentes.

Entre 1840 et 1848, l'Italie vit de nombreux congrès scientifiques qui entretinrent une émulation magnanime dans les professions intellectuelles. A l'occasion du congrès qui se réunit à Florence en 1 841 , le grand-duc chargea le savant éditeur des Relazioni de diriger la publication des œuvres, soit éditées déjà, soit inédites, de Galilée, d'après les célèbres manuscrits autographes qui sont l'un des trésors de la bibhothèque de Son Altesse. Les études militaires auxquelles s'était livré dans sa jeunesse M. Albèri l'avaient nécessairement initié aux sciences mathématiques, et comme il avait aussi toutes les connaissances philologiques indispensables au maniement des écrits du grand homme qui , tout en restant un des princes de la science, n'en est pas moins estimé comme un des brillants classiques italiens, M. Albèri accepta du grand-duc cette belle et sérieuse mission , à l'accomplissement de laquelle dix années de sa vie ont été consacrées. Ce beau recueil, achevé aujourd'hui, comprend seize volumes in -8° : il n'existe pas d'édition plus complète des œuvres de l'immortel Italien , dont le supplice est resté une des hontes de la Rome moderne.

Au commencement de l'année 1848, M. Albèri, depuis sa publication de la Vie de Catherine de Médicis, avait témoigné de sa féconde activité dans les lettres par huit volumes de relazioni d'ambassadeurs, seize volumes des

œuvres de Galilée, plusieurs brochures politiques, une collaboration éprouvée à ÏArchivio storico ilaliano et à la traduction italienne de V Histoire d'Italie de Léo, parue sous son nom et sous celui de M. Loerve. Mais à cette date tumultueuse de 1848, l'esprit de nationalité italienne, qui s'était emparé de cet ardent pays , mit au nombre des soldats intrépides de Durando l'auteur des Considérations sur les guerres du jn'ince Eugène de Savoie. Ayant son fils avec lui , il fit toute la campa^jne de Vénétie , et il fut de ceux qui combattirent à cette terrible et sanjjlante défense de Vicenza, le 10 juin de l'année 1848. Ce fut pendant la nuit qui suivit la chute de Vicence que M. Albèri fut chargé de négocier une convention avec le général ennemi; il y réussit, et les dix mille hommes que cernaient qiuirante mille vainqueurs , avec cent quarante pièces d'artillerie , durent au négociateur heureux de pouvoir se retirer avec armes et bagages sur le territoire pontifical , au lieu d'être conduits prisonniers de guerre aux confins de la Bohème. Son passage à Rome le fit secrétaire général du ministère de la guerre ; puis , comme si les destins se fussent accordés à répondre tour à tour aux instincts qui l'avaient sans cesse animé, le comte Rossi le nomma professeur à l'université de Bologne; mais à la mort de ce grand homme, mort si funeste et de si terrible mémoire pour le parti de meurtriers que dirige encore dans l'ombre et par façon de souterrains le plus coupable des conspirateurs, les Autrichiens ayant reconquis la ville, M. Albèri s'en éloigna pour la seconde fois depuis 1831, et rentra à Florence, sa vraie patrie. La plume reprit alors dans ses mains la place qu'elle y avait précédemment occupée , et les œuvres interrompues gagnèrent beaucoup au retour du soldat partisan. Pendant les guerres et les tumultes, l'heureuse et pacifique société florentine s'était dispersée; la

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